Un nouveau Waterloo du socialisme

De Marxists-fr
Aller à la navigation Aller à la recherche


Le déchaînement actuel de cette guerre est un nouveau stade dans le drame de l’histoire mondiale dont nous sommes témoins depuis bientôt trois ans. malgré le peu de sérieux que l’on pouvait accorder aux offres de paix allemandes, malgré le coup de bluff éclatant que sont la création d’une « Pologne indépendante » et les préparatifs renforcés derrière le rideau de la guerre sous-marine, l’échange de notes entre les belligérants en décembre-janvier est de la plus haute importance psychologique pour l’impérialisme déchaîné. On peut croire sans difficulté que le gouvernement allemand en a par-dessus la tête de voir qu’après deux ans et demi de victoires ininterrompues il n’avance pas d’un pouce dans cette guerre, que ses difficultés d’approvisionnement en nourriture, en munitions et en chair à canon ne cessent de croître. Seul un aveugle pourrait douter que la situation des puissances de l’Entente est la cause directe de leur désir ardent de mettre le plus rapidement possible un terme à la guerre. Cependant cet essai soudain d’entente n’a pas seulement échoué, il a aussi par la logique naturelle des choses conduit à un renforcement effréné de la guerre et au déchaînement le plus fou des oppositions entre états impérialistes !

D’où cela vient-il ? Les vulgaires politiciens du socialisme de gouvernement, les Scheidemann et consorts, répètent naturellement avec la bonne conscience et le dévouement de laquais l’explication officielle de la « Norddeutsche Allgemeine Zeitung » selon laquelle la méchanceté des puissances de l’Entente – et, ajoutent les « socialistes », l’échec des socialistes anglais et français – seraient les seules causes de la continuation et du durcissement de la guerre. L’ « opposition » aux « associations de travailleurs » fait un pas en avant et rejette la responsabilité d’une part sur le contenu trop vague des offres de paix allemandes et d’autre part sur les partisans de Scheidemann eux-mêmes qui, par le vote conséquent des crédits de guerre, auraient encouragé et permis au gouvernement allemand de mener la guerre sous-marine à son niveau actuel. En réalité le sort des derniers projets d’ « accord » montre encore une fois que l’interprétation de l’histoire, quelle que soit la cause de la guerre mondiale et quelle qu’en soit l’issue, les fait dépendre de la bonne ou de la mauvaise volonté des gouvernements capitalistes et qu’ils ne valent rien. De plus, plusieurs causes sociales et historiques sont sous-jacentes à la déclaration et à la poursuite de la guerre actuelle ; causes vis-à-vis desquelles les diplomates en fonction sont finalement, et dans tous les camps, les jouets des événements, même s’ils croient, et parviennent à faire croire aux autres, qu’ils tirent les ficelles.

La guerre mondiale est une éruption volcanique, le produit des problèmes et des contradictions impérialistes croissants au sein de la société capitaliste depuis vingt-cinq ans; elle les a, par un contre-mouvement dialectique, fait croître de façon monstrueuse. Grâce à l’échec du prolétariat international, les trois années de guerre ont fait de l’impérialisme et du militarisme les maîtres incontestés des pays en conflit; elles les ont placés au centre de toute vie sociale et transformés en seuls facteurs décisifs, elles ont mis à leur service l’économie, la législation, la constitution, les finances, la vie publique, la foi religieuse, la science et la psychologie. Depuis que la guerre et l’impérialisme sont devenus le nœud vital des États, qu’ils sont pour eux l’alpha et l’omega, l’issue de la guerre, c’est-à-dire le partage impérialiste du monde et la domination militaire bourgeoise, est devenue une question de vie ou de mort. Ils savent que, pour eux, du point de vue impérialiste, c’est tout ou rien. C’est pourquoi un « accord », c’est-à-dire la résolution de problèmes insolubles et de contradictions irréductibles, l’interruption de la guerre avant la dernière épreuve de force, n’est qu’une utopie qui ne peut jaillir que d’une idée impotente de l’histoire et d’une lâche excuse politique, aussi vaine que facile. Le grand enseignement qu’il faut tirer de la proposition allemande de paix et de l’extension et approfondissement effrénés de la lutte à mort, l’enseignement qu’il s’agit de faire entendre aux masses – le devoir et la grande faute des partis socialistes – est celui-ci:

Les États n’ont plus les moyens de mettre de leur propre volonté un terme au sabbat impérialiste déchaîné. L’impérialisme qui ravage l’humanité ne peut, par une logique implacable, que produire à chaque jour de la guerre des contradictions plus exacerbées et des combats plus indécis. La société bourgeoise ne peut enfanter que la bestialité, la ruine et l’anarchie toujours plus sauvages.

Une seule puissance serait en mesure de freiner le glissement de la société vers l’abîme de l’anarchie et de la sauvagerie, et elle y est appelée par l’histoire: le prolétariat socialiste international. Il n’y a pas d’autre voie pour sortir de la guerre que le soulèvement révolutionnaire du prolétariat international dans la lutte pour le pouvoir, sinon ce sera l’épuisement de la société entière, l’effondrement scientifique, culturel et moral et l’agonie dans une guerre à la durée imprévisible.

En ce sens, le dernier moment psychologique de la guerre, l’instant d’hésitation des belligérants et la faible tentative de reculer devant le gouffre impérialiste constituent une nouvelle épreuve historique pour le prolétariat, une répétition du 4 août dans des conditions plus difficiles encore. Mais le prolétariat socialiste a une fois de plus complètement échoué, il a laissé à la bourgeoisie impérialiste un moment de repos pour envisager un instant la paix avant de se précipiter avec plus de furie encore dans la fatalité historique. L’aggravation actuelle de la guerre et son extension au Nouveau Monde passent pour la seconde fois à l’ordre du jour comme facteurs de puissance devant la classe ouvrière. C’est le second Waterloo du socialisme que nous vivons aujourd’hui.


Le roman de Zola, "La bête humaine", se termine su l'image émouvante d'un train dont le machiniste et le chauffeur sont tombés, enlacés en une étreinte mortelle, et qui poursuit sa course dans la nuit, sans conducteur et sans obstacle, qi passe toutes les stations au grand effroi des gens qui sont à l'intérieur et fonce vers la catastrophe finale quelque part dans l'inconnu. C'est l'image qu'offre actuellement la société capitaliste après que machiniste et chauffeur -- le prolétariat international - sont tombés le 4 août.


S'avouer ceci avec franchise et clarté, c'est pour les travailleurs le premier pas et la condition condition préalable à une future résurrection politique. En vérité il n'y a pas d'exemple d'une telle lâcheté d'une classe sociale face à ses devoirs historiques.

La France révolutionnaire était assurément aux trois quarts un cimetière et un tableau de la barbarie à la suite de la longue domination du féodalisme moyenâgeux, et pourtant la bourgeoisie a relevé la tête pour anéantir le joug ignominieux du Moyen Age et faire naître des ruines une vie nouvelle en un élan révolutionnaire. L'empire allemand d'avant mars était, comme on le sait assez, dans un état avancé de décomposition, entouré d'exhalaisons nauséabondes, lorsque la bourgeoisie allemande trouva à la dernière heure dans ses flancs affaiblis une force plus ou moins révolutionnaire pour tenter de rénover une situation pourrie.


Nous en voyons le plus récent exemple ces jours-ci. Même la bourgeoisie russe, dernier rejeton de la bourgeoisie capitaliste, entachée de tous les vices d'une naissance après terme, affaiblie sous le poids de l'arbre de la connaissance historique, effrayée par les expériences faites par ses soeurs aînées, et avec dans le corps la grande peur de la révolution, même cette bourgeoisie se ressaisit en ce moment dans des conditions extrêmement difficiles et rassemble ses forces pour mener à bien les derniers restes des tâches révolutionnaires dévolues à la bourgeoisie par l'histoire.


Seul le prolétariat international, et avant tout le prolétariat allemand, refuse jusqu'à présent ses tâches spécifiques sur toute la ligne, il s'obstine totalement, opiniâtrement, sans avoir rien appris, sans se laisser déconcerter par les coups de pied, les coups de fouet et l'aiguillon de l'Histoire.

Dire ceci n'est pas forcément sombrer dans un noir pessimisme, mais au contraire, c'est mesurer la grandeur de la véritable volonté révolutionnaire nécessaire pour atteindre tous les buts manqués. [Ce n'est pas avec des demi-mesures, de faibles tentatives et de modestes vertus que l'on peut compenser une faillite aussi inouïe dans l'histoire du monde.]. La constatation brutale de cette faillite est nécessaire pour mettre ceux des éléments de l' "opposition" qui ne rêvent que d'un retour dans la chaude étable de la situation du parti avant la guerre devant la question très simple :

Comment se fait-il que ce qui, depuis dix ans, se prétend Internationale socialiste se soit tant éloigné de son vrai caractère et de la vocation de cette organisation ? Comment expliquer l'échec de sa mission d'éducation et de direction que lui a confiée le prolétariat ? La bourgeoisie russe saisit résolument les rênes du mouvement révolutionnaire et ce qui l'y a poussée est la levée impétueuse des masses. N'est-il pas frappant que le peuple des travailleurs russes n'a pas appris sous le joug oriental du despotisme centenaire à mourir de faim en patience, à se courber sous la dictature du sabre comme le prolétariat allemand semble l'avoir appris en cinquante ans à l'école de la social-démocratie ? Seul celui qui a le courage et l'honnêteté de reconnaître l'ampleur de la défaite actuelle du socialisme pourra rassembler assez de forces pour transformer des pieds à la tête le parti et l'Internationale socialiste, comme l'exigent ses véritables devoirs historiques.