Testament politique

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La Lettre au Congrès, connue sous le nom de « testament », fut dictée par Lénine les 23-26 décembre 1922. Le « Supplément à la lettre du 24 décembre 1922 » fut dicté le 4 janvier 1923.

Cette lettre, ainsi que celles sur l' « Attribution de fonctions législatives au Gosplan » et sur « La question des nationalités ou de l' « autonomie», a des traits communs avec les derniers articles de Lénine ayant la portée d'un programme, tels que les « Feuillets de bloc-notes », « De la coopération », « Sur notre révolution. (A propos des notes de N. Soukhanov) », « Comment réorganiser l'Inspection ouvrière et paysanne. (Proposition faite au XIIe Congrès du parti) », « Mieux vaut moins, mais mieux ». Ces articles furent dictés par Lénine en janvier-mars 1923 et publiés à la même époque dans la Pravda.

Lénine estimait indispensable de porter la « Lettre au congrès », après sa mort, à la connaissance du Congrès du parti. Selon le désir de Lénine, elle fut lue devant les délégués du XIIe » Congrès du Parti qui se tint du 23 au 31 mai 1924.

Le XIIe Congrès décida à l'unanimité de ne pas publier cette lettre, car elle était adressée au congrès et n'était pas destinée à la presse. Par décision du XVe Congrès du P.C.(b) qui eut lieu du 2 au 19 décembre 1927, elle fut en partie publiée dans le Bulletin du Congrès n° 30.

Par décision du C.C. du P.C.U.S., les délégués du XXe Congrès prirent connaissance des lettres de Lénine mentionnées plus haut ; puis elles furent envoyées aux organisations du parti et ensuite publiées, en 1956, dans la revue Communiste n° 9. Elles furent également éditées en brochure à très fort tirage et incluses dans le 36e tome de la 4e édition des Œuvres de Lénine. (Note des éditions du Progrès).

Lettre au congrès[modifier le wikicode]

Décembre-janvier 1923

Je recommande instamment de procéder, à ce congrès à une série de changements politiques.

Je tiens à vous faire part de réflexions que j'estime particulièrement importantes.

Tout d'abord, je propose de porter l'effectif du Comité central à plusieurs dizaines ou même à une centaine de membres. Il me semble que notre Comité central serait menacé de graves dangers si le cours des événements n'était pas parfaitement favorable pour nous (ce sur quoi nous ne pouvons d'ailleurs pas compter), et si nous n'entreprenions pas cette réforme.

Je pense ensuite proposer au Congrès de conférer un caractère législatif, sous certaines conditions, aux décisions de la Commission du Plan d'Etat, en accédant sur ce point au désir du camarade Trotski, dans une certaine mesure et sous certaines conditions.

En ce qui concerne le premier point, c'est-à-dire l'augmentation, de l'effectif du Comité Central, je pense que ce serait nécessaire pour accroître l'autorité du C.C. et pour améliorer sérieusement notre appareil, et aussi pour empêcher que les conflits de certains petits groupes du Comité Central ne puissent prendre une trop grande importance pour les destinées du Parti .

Il me semble que notre Parti peut bien demander pour le Comité central 50 à 100 membres à la classe ouvrière, et que celle-ci les lui fournirait sans une tension excessive de ses forces.

Une telle reforme augmenterait notablement la solidité de notre Parti et lui faciliterait la lutte dans un entourage d'États hostiles, lutte qui selon moi peut et doit s'aggraver fortement dans les prochaines années. Il me semble que la cohésion dans notre Parti serait énormément renforcée par l'adoption de cette mesure.

Lénine

23.XII.1922. Consigné par M. V.

II[modifier le wikicode]

Suite des notes. 24 décembre 1922.

Lorsque je parle de lutte pour la cohésion du Comité central, j'ai dans l'esprit les mesures à prendre contre la scission, si tant est que de telles mesures puissent être prises. Car, bien entendu, le garde blanc de la Rousskaïa Mysl (c'était, je crois, S. S.[1] Oldenbourg avait raison quand, dans la partie que ces gens menaient contre la Russie soviétique, il misait en premier lieu sur une scission dans notre Parti et quand, en second lieu, pour obtenir cette scission, il misait sur de graves divergences dans le Parti.

Notre Parti s'appuie sur deux classes ; aussi sa dislocation serait-elle possible et sa chute inévitable si l'accord ne pouvait se faire entre ces deux classes. Dans cette éventualité, il serait vain de prendre telles ou telles mesures ou de discourir en général sur la cohésion de notre Comité central. Aucune mesure ne sera capable en ce cas de prévenir la scission. J'espère cependant que c'est un avenir trop éloigné et un événement trop invraisemblable pour qu'il faille en parler.

Je veux parler de la cohésion en tant que garantie contre la scission dans un proche avenir, et je me propose d'analyser ici une série de considérations d'ordre purement personnel.

J'estime que, sous ce rapport, le point essentiel dans le problème de la cohésion, c'est l'existence de membres du Comité central tels que Staline et Trotski. Les rapports entre eux constituent à mon sens le principal du danger de cette scission qui pourrait être évitée, ce à quoi devrait entre autres servir, à mon avis, un accroissement de l'effectif du Comité central, porté à 50 ou 100 membres.

Le camarade Staline, devenu secrétaire général, a concentré entre ses mains un pouvoir illimité, et je ne suis pas sûr qu'il puisse toujours s'en servir avec assez de circonspection. D'autre part, le camarade Trotski, comme l'a déjà montré sa lutte contre le Comité central dans la question du Commissariat du peuple des voies de communication, ne se fait pas remarquer seulement par des capacités éminentes. Il est peut-être l'homme le plus capable de l'actuel Comité central, mais il pèche par excès d'assurance et par un engouement exagéré pour le côté purement administratif des choses.

Ces deux qualités des deux chefs éminents du Comité central actuel seraient capables d'amener incidemment la division et, si notre Parti ne prend pas les mesures nécessaires pour s'y opposer, la scission peut se faire sans qu'on s'y attende.

Je ne m'attacherai pas à caractériser les qualités personnelles des autres membres du Comité central. Je me contenterai de rappeler que l'épisode d'octobre de Zinoviev et de Kaménev[2] n'était assurément pas un fait accidentel, mais qu'il ne peut pas plus lui[3] être imputé à crime personnellement que le non-bolchévisme à Trotski.

En ce qui concerne les jeunes membres du Comité central, je tiens à dire quelques mots sur Boukharine et Piatakov. Ce sont, à mon avis, les compétences les plus marquantes (parmi les plus jeunes) et, à leur propos, il faudrait ne pas perdre de vue ceci - Boukharine n'est pas seulement dans Io Parti un théoricien des plus marquants et de très haute valeur ; il jouit à bon droit de l'affection du Parti tout entier. Cependant, ses vues théoriques ne peuvent qu'avec la plus grande réserve être tenues pour parfaitement marxistes, car il y a en lui quelque chose de scolastique (il n'a jamais étudié et, je le présume, n'a jamais compris entièrement la dialectique).

25.XII.

Ensuite, Piatakov, doué sans aucun doute d'une grande volonté et de capacités éminentes, se laisse cependant trop entraîner par les pratiques d'administration et le côté administratif des choses pour qu'on puisse s'en remettre a lui quand il s'agit d'une question politique sérieuse.

Certes, je ne fais ces deux observations que pour le temps présent, dans l'hypothèse que ces deux militants éminents et dévoués ne trouveront pas l'occasion de compléter leurs connaissances et de remédier à leurs insuffisances.

25.XII.22. Lénine

Consigne par M. V.

Complément à la lettre du 24 décembre 1922

Staline est trop brutal, et ce défaut parfaitement tolérable dans notre milieu et dans les relations entre nous, communistes, ne l'est plus dans les fonctions de secrétaire général. Je propose donc aux camarades d'étudier un moyen pour démettre Staline de ce poste et pour nommer à sa place d’ une autre personne qui -n'aurait en toutes choses sur le camarade Staline qu'un seul avantage, celui d'être plus tolérant, plus loyal, plus poli et plus attentif envers les camarades, d'humeur moins capricieuse, etc. Ces traits, peuvent sembler n'être qu’un infime détail. Mais, à mon sens, pour nous préserver de la scission et en tenant compte de ce que j'ai écrit plus haut sur les rapports de Staline et de Trotski, ce n'est pas un détail, ou bien c'en est un qui peut prendre une importance décisive.

Lénine

Consigné par L. F. 4 janvier 1923.

III[modifier le wikicode]

Suite des notes. 26 décembre 1922.

L'augmentation de l’effectif du Comité central, porté 50 ou même à 100 membres, doit poursuivre selon moi un double ou même un triple but : plus il y aura de membres du C.C. et plus il y aura de monde initie à son travail, moins sera grand le danger de scission due à une imprudence.

La nomination de nombreux ouvriers au Comité central les aidera à améliorer notre appareil, qui est vraiment défectueux. A vrai dire, il nous a été légué par l'ancien régime, et il était absolument impossible de le remanier en un délai aussi court, surtout en temps de guerre, durant la famine, etc. Par conséquent, aux « critiques » qui, avec un sourire d'ironie ou avec aigreur, nous signalent les défauts de notre appareil, on peut répondre tranquillement que ces gens là ne comprennent pas le moins du monde les conditions de la révolution actuelle. D'une façon générale, il est impossible de remanier un appareil dans une mesure suffisante en cinq ans, étant donné surtout les conditions dans lesquelles la révolution s'est accomplie chez nous. Qu'il nous suffise d'avoir en cinq ans créé un Etat de type nouveau ou les ouvriers marchent en tête des paysans contre la bourgeoisie, ce qui, la situation internationale nous étant hostile, est déjà une chose prodigieuse. Mais ce sentiment ne doit pas le moins du monde nous faire oublier qu'en somme nous avons pris le vieil appareil au tsar et à la bourgeoisie, et que maintenant, avec, l'avènement de la paix et un minimum de garanties contre la famine, tout l'effort doit viser à rendre l'appareil meilleur.

Je vois les choses ainsi : quelques dizaines d'ouvriers qui entreraient au Comité central pourraient mieux que quiconque entreprendre de vérifier, d'améliorer et de remanier notre appareil. L'Inspection ouvrière et paysanne, dont c'était la fonction au début, s'est révélée incapable de s'en acquitter ; elle ne peut donc servir, dans certaines conditions, que d' «appendice » ou d'auxiliaire à des membres du Comité central. Les ouvriers qui feront partie du Comité central ne, doivent pas,. à mon sens, être recrutés surtout parmi ceux qui ont fait un long stage de travail au sein des Soviets (parmi les ouvriers que je désigne dans ce passage de ma lettre, je classe partout aussi les paysans), parce que chez ces ouvriers se sont déjà créés certaines traditions et certains préjugés qu'il faudrait précisément combattre.

Parmi les ouvriers membres du Comité central doivent, principalement figurer les ouvriers situés au-dessous de cette couche qui, depuis cinq ans, a rejoint les rangs des fonctionnaires des Soviets, et appartenant plutôt au nombre des Simples ouvriers et des simples paysans, qui ne sauraient toutefois se classer, ni de près ni de loin, parmi les exploiteurs. Je pense que ces ouvriers, en assistant à toutes les séances du Comité central et du Bureau politique, et en lisant tous les documents du Comité central, peuvent former des cadres fidèles au régime soviétique, capables d'abord de renforcer le Comité central lui-même, et, ensuite, de travailler effectivement au renouvellement et à l'amélioration de l'appareil.

Lénine

Consigné par L. F.

26.XII.22.

Attribution de fonctions législatives au Gosplan[modifier le wikicode]

IV[modifier le wikicode]

Suite des notes. 27 décembre 1922.

Cette idée a été lancée depuis longtemps, je crois, par le camarade Trotski. Je m'étais prononcé contre, parce que j'estimais qu'il se produirait alors une discordance fondamentale dans le système de nos institutions législatives. Mais après un examen attentif je constate que, dans le fond, il y a là une idée juste, à savoir : la Commission du Plan d'Etat se situe un peu à l'écart de nos institutions législatives, bien que, formant un ensemble de gens compétents, d'experts, de représentants de la science et de la technique, elle dispose en fait du maximum d'éléments pour bien juger les choses.

Toutefois, nous partions jusqu'ici du point de vue que le Gosplan doit fournir à l'Etat une documentation élaborée dans un esprit critique, tandis que les institutions d'Etat sont tenues de régler les affaires publiques. Je pense que dans la situation actuelle où les affaires publiques se sont notablement compliquées, où il faut sans casse régler pêle-mêle les questions qui ont besoin de la compétence des membres du Gosplan et d'autres qui n'en ont pas besoin, et même régler des affaires dont certains points requièrent l'expertise (le Gosplan et certains autres ne le requièrent point, je pense, qu'à l'heure présente il faut faire un pas vers l'extension de la compétence de la Commission du Plan d'Etat.

Voici comment je me représente la chose : les décisions du Gosplan ne pourront pas être flanquées par terre par la voie ordinaire des Soviets, mais leur révision requerra une procédure, spéciale, par exemple, le renvoi de de la question devant une session du Comité exécutif central de Russie, l'étude de la question en vue de la reconsidérer d'après une instruction spéciale comportant la rédaction, sur la base de règles établies d'avance, de mémoires qui permettraient de statuer si cette décision doit être rapportée ; enfin, la fixation d'un délai déterminé en vue de reconsidérer les projets (le Gosplan, etc.,

A cet égard, on peut et l'on doit, je pense, accéder au désir du camarade Trotski, sans confier pour autant la présidence de la Commission du Plan d'Etat à une personne choisie parmi nos chefs politiques ou au président du Conseil Supérieur de l'Economie Nationale, etc. Il me semble qu'ici, à l'heure actuelle, la question personnelle s'entremêle trop étroitement avec la question de principe. Je pense que les attaques qui se manifestent aujourd'hui contre le président du Gosplan, le camarade Krjijanovski, et son suppléant, le camarade Piatakov, attaques qui vont de l'un à l'autre de façon que, d'une part, nous entendions des accusations de douceur excessive, d'effacement et de manque de caractère et, d'autre part, des accusations d'impéritie, de caporalisme, de préparation scientifique insuffisante, etc., je pense que ces attaques traduisent deux aspects de la question, en les exagérant à l'extrême, et qu'en réalité il nous faut au sein du Gosplan la réunion judicieuse des deux types de caractère, dont l'un peut être illustré par Piatakov et l'autre par Krjijanovski.

Je crois qu'à la tête du Gosplan doit se trouver une personne ayant une formation scientifique, notamment dans le domaine technique on agronomique, et possédant une grande expérience acquise au cours de plusieurs dizaines d'années de travail pratique dans le domaine soit de la technique, soit de l'agronomie. Cette personne doit, je pense, posséder non pas tant les qualités d'administrateur qu'une expérience étendue et l'aptitude à s'entourer de collaborateurs.

Lénine

27.XII.1922. Consigné par M. V.

V[modifier le wikicode]

28.XII.1922.

J'ai remarqué chez quelques-uns de nos camarades capables d'influer grandement sur la marche des affaires publiques, une tendance à exagérer le côté administratif qui, bien sûr, est nécessaire en son lieu et en son temps, mais qu'il n'est pas permis de confondre avec le côté scientifique, avec l'aptitude à embrasser la réalité dans toute son ampleur, à s'entourer de collaborateurs, etc.

Dans toute institution d'Etat, et surtout au Gosplan, il importe d'associer ces deux qualités, et lorsque le camarade Krjijanovski me dit avoir fait appel à Piatakov et s'être entendu avec lui pour son travail au Gosplan, j'ai donné mon accord sans pouvoir toutefois me départir de certains doutes, mais en ayant parfois l'espoir de trouver là réunis les deux types d'hommes d'Etat. Pour savoir si cet espoir s'est. vérifié, il faut attendre et voir à l'expérience avec un peu plus de recul ; mais en principe, à mon avis, il ne fait aucun doute que cette conjonction de caractères et de types (d'hommes, de qualités) est absolument nécessaire pour le fonctionnement normal des institutions d'Etat. J'estime qu'en cette matière l'exagération « bureaucratique » est aussi préjudiciable que toute exagération en général. Le dirigeant d'une institution d'Etat doit avoir au plus haut degré le don de s'entourer de collaborateurs et posséder de solides connaissances scientifiques et techniques pour contrôler leur travail. C'est là un point essentiel. Sinon, le travail ne peut se faire normalement. D'autre part, il importe beaucoup qu'il sache administrer et se laisse seconder par une ou plusieurs personnes qualifiées. La réunion de ces deux qualités dans une seule personne est peu probable, et la nécessité ne s'en imposera guère.

Lénine

Consigné par L. F. 28.XII.1922.

VI[modifier le wikicode]

29 décembre 1922.

Le Gosplan se développe visiblement avec ampleur et devient une commission d'experts. A la tête d'une semblable institution ne peut être placée qu'une personne possédant une riche expérience et une formation scientifique approfondie sur le plan technique. La compétence administrative doit au fond jouer ici un rôle auxiliaire. Une certaine autonomie du Gosplan est obligatoire pour assurer l'autorité de cet organisme scientifique, et elle a pour seule garantie la bonne foi de son personnel et sa volonté stricte de mettre en application notre plan d'édification économique et sociale.

Cette dernière qualité ne peut évidemment se manifester maintenant que comme une exception, puisque l'immense majorité des savants, qui constituent tout naturellement le Gosplan, sont forcément contaminés par les conceptions bourgeoises et les préjugés bourgeois. Les contrôler sur ce oint doit être la tâche de plusieurs personnes, qui peuvent former le présidium du Gosplan, qui doivent être des communistes et suivre au jour le jour, à travers le travail, le degré de dévouement des savants bourgeois, ainsi que leur renoncement aux préjugés bourgeois et leur conversion graduelle au socialisme. Ce double travail de vérification scientifique et d'administration pure devrait être l'idéal des dirigeants du Gosplan de notre République.

Lénine

Consigné par M. V. 29 décembre 1922.

Est-il rationnel de distribuer les différentes activités du Gosplan, et ne faut-il pas au contraire s'appliquer à former un groupe de spécialistes permanents, soumis à un contrôle systématique exercé par le présidium et capables de résoudre tout l'ensemble des problèmes qui relèvent de sa compétence ? Je pense que ce dernier procédé serait plus rationnel, et qu'il faut s'attacher à diminuer le nombre des tâches particulières provisoires et urgentes.

Lénine

29 décembre 1922

Consigné par M. V.

A propos de l'accroissement de l'effectif du Comité central[modifier le wikicode]


Suite des notes. 29 décembre 1922.

En augmentant l'effectif du Comité central il est nécessaire selon moi de procéder aussi, et peut-être surtout, à la vérification et au perfectionnement de notre appareil, qui ne vaut rien. A cet effet, il nous faut faire appel aux spécialistes hautement qualifiés, et la tâche de pourvoir aux besoins en spécialistes doit incomber à l'inspection ouvrière et paysanne.

Comment associer ces spécialistes du contrôle, possédant des connaissances suffisantes, et ces nouveaux membres du Comité central ? Ce problème doit être résolu sur le plan pratique.

Il me semble que l’inspection ouvrière et paysanne (à la suite de son développement et des embarras que celui-ci nous crée) a donné comme résultat ce que nous observons maintenant, à savoir : un état de transition d'un Commissariat spécial à une fonction spéciale des membres du Comité central ; d'un établissement qui contrôle toutes choses à un groupe de contrôleurs peu nombreux mais de premier ordre, qui doivent être bien payés (cela est particulièrement nécessaire en ce siècle où tout se paye, et alors que les contrôleurs sont au service immédiat des établissements qui les rétribuent le mieux).

Si l'effectif du Comité central est augmenté comme il se doit, et si ses membres suivent d'année en année un cours d'administration publique sous la conduite de spécialistes hautement qualifiés et de membres de l'inspection ouvrière et paysanne jouissant d'une haute autorité dans toutes les branches, je pense que nous nous acquitterons avec succès de cette tâche qui nous a si longtemps embarrassés.

Donc, pour me résumer : jusqu'à 100 membres au Comité central, et au maximum 400 à 500 auxiliaires, membres de l’inspection ouvrière et paysanne, pour contrôler selon leurs indications.

Lénine

29 décembre 1922.

Consigné par M. V.

La question des nationalités ou de l' « autonomie »[4][modifier le wikicode]

Je suis fort coupable, je crois, devant les ouvriers de Russie, de n'être pas intervenu avec assez d'énergie et de rudesse dans la fameuse question de l'autonomie, appelée officiellement, si je ne me trompe, question de l'union des républiques socialistes soviétiques.

En été, au moment où cette question s'est posée, j'étais malade, et en automne j'ai trop compté sur ma guérison et aussi sur l'espoir que les sessions plénières d'octobre et de décembre[5] me permettraient d'intervenir dans cette question. Or, je n'ai pu assister ni à la session d'octobre (consacrée à ce problème), ni à celle de décembre ; et c'est ainsi que la question a été discutée presque complètement en dehors de moi.

J'ai pu seulement m'entretenir avec le camarade Dzerjinski qui, à son retour du Caucase, m'a fait savoir où en était cette question en Géorgie. J'ai pu de même échanger deux mots avec le camarade Zinoviev et lui dire mes craintes à ce sujet. De la communication que m'a faite le camarade Dzerjinski, qui était à la tête de la commission envoyée par le Comité central pour «enquêter» sur l'incident géorgien, je n'ai pu tirer que les craintes les plus sérieuses. Si les choses en sont venues au point qu'Ordjonikidzé s'est laissé aller à user de violence, comme me l'a dit le camarade Dzerjinski, vous pouvez bien vous imaginer dans quel bourbier nous avons glissé. Visiblement, toute cette entreprise d'«autonomie» a été foncièrement erronée et inopportune.

On prétend qu'il fallait absolument unifier l'appareil. D'où émanaient ces affirmations ? N'est-ce pas de ce même appareil de Russie, que, comme je l'ai déjà dit dans un numéro précédent de mon journal, nous avons emprunté au tsarisme en nous bornant à le badigeonner légèrement d'un vernis soviétique ?

Sans aucun doute, il aurait fallu renvoyer cette mesure jusqu'au jour où nous aurions pu dire que nous nous portions garants de notre appareil, parce que nous l'avions bien en mains. Et maintenant nous devons en toute conscience dire l'inverse ; nous appelons nôtre un appareil qui, de fait, nous est encore foncièrement étranger et représente un salmigondis de survivances bourgeoises et tsaristes, qu'il nous était absolument impossible de transformer en cinq ans faute d'avoir l'aide des autres pays et alors que prédominaient les préoccupations militaires et la lutte contre la famine.

Dans ces conditions, il est tout à fait naturel que «la liberté de sortir de l'union» qui nous sert de justification, apparaisse comme une formule bureaucratique incapable de défendre les allogènes de Russie contre l'invasion du Russe authentique, du Grand-Russe, du chauvin, de ce gredin et de cet oppresseur qu'est au fond le bureaucrate russe typique. Il n'est pas douteux que les ouvriers soviétiques et soviétisés, qui sont en proportion infime, se noieraient dans cet océan de la racaille grand-russe chauvine, comme une mouche dans du lait.

Pour appuyer cette mesure, on dit que nous avons créé les commissariats du peuple s'occupant spécialement de la psychologie nationale, de l'éducation nationale. Mais alors une question se pose : est-il possible de détacher ces commissariats du peuple intégralement ? Seconde question : Avons- nous pris avec assez de soin des mesures pour défendre réellement les allogènes contre le typique argousin russe ? Je pense que nous n'avons pas pris ces mesures, encore que nous eussions pu et dû le faire.

Je pense qu'un rôle fatal a été joué ici par la hâte de Staline et son goût pour l'administration, ainsi que par son irritation contre le fameux «social-nationalisme». L'irritation joue généralement en politique un rôle des plus désastreux.

Je crains aussi que le camarade Dzerjinski, qui s'est rendu au Caucase pour enquêter sur les «crimes» de ces «social- nationaux», se soit de même essentiellement distingué ici par son état d'esprit cent pour cent russe (on sait que les allogènes russifiés forcent constamment la note en l'occurrence), et que l'impartialité de toute sa commission se caractérise assez par les «voies de fait» d'Ordjonikidzé. Je pense que l'on ne saurait justifier ces voies de fait russes par aucune provocation, ni même par aucun outrage, et que le camarade Dzerjinski a commis une faute irréparable en considérant ces voies de fait avec trop de légèreté.

Ordjonikidzé représentait le pouvoir pour tous les autres citoyens du Caucase. Il n'avait pas le droit de s'emporter, droit que lui et Dzerjinski ont invoqué. Ordjonikidzé aurait dû, au contraire, montrer un sang-froid auquel aucun citoyen ordinaire n'est tenu, à plus forte raison s'il est inculpé d'un crime « politique». Car, au fond, les social-nationaux étaient des citoyens inculpés d'un crime politique, et toute l'ambiance de cette accusation ne pouvait le qualifier autrement.

Ici se pose une importante question de principe : Comment concevoir l'internationalisme ?[6]

Lénine

30.XII.22.

Consigné par M.V.

***

Suite des notes.

31 décembre 1922.

La question des nationalités ou de l'« autonomie» (suite)

J'ai déjà écrit dans mes ouvrages sur la question nationale qu'il est tout à fait vain de poser dans l'abstrait la question du nationalisme en général. Il faut distinguer entre le nationalisme de la nation qui opprime et celui de la nation opprimée, entre le nationalisme d'une grande nation et celui d'une petite nation.

Par rapport au second nationalisme, nous, les nationaux d'une grande nation, nous nous rendons presque toujours coupables, à travers l'histoire, d'une infinité de violences, et même plus, nous commettons une infinité d'injustices et d'exactions sans nous en apercevoir. Il n'est que d'évoquer mes souvenirs de la Volga sur la façon dont on traite chez nous les allogènes : le Polonais, le Tatar, l'Ukrainien, le Géorgien et les autres allogènes du Caucase ne s'entendent appeler respectivement que par des sobriquets péjoratifs, tels «Poliatchichka», «Kniaz», «Khokhol », «Kapkazski tchélovek ».

Aussi l'internationalisme du côté de la nation qui opprime ou de la nation dite «grande» (encore qu'elle ne soit grande que par ses violences, grande simplement comme l'est, par exemple, l'argousin) doit-il consister non seulement dans le respect de l'égalité formelle des nations, mais encore dans une inégalité compensant de la part de la nation qui opprime, de la grande nation, l'inégalité qui se manifeste pratiquement dans la vie. Quiconque n'a pas compris cela n'a pas compris non plus ce qu'est l'attitude vraiment prolétarienne à l'égard de la question nationale : celui-là s'en tient, au fond, au point de vue petit-bourgeois et, par suite, ne peut que glisser à chaque instant vers les positions de la bourgeoisie.

Qu'est-ce qui est important pour le prolétaire? Il est important, mais aussi essentiel et indispensable, qu'on lui assure dans la lutte de classe prolétarienne le maximum de confiance de la part des allogènes. Que faut-il pour cela ? Pour cela il ne faut pas seulement l'égalité formelle, il faut aussi compenser d'une façon ou d'une autre, par son comportement ou les concessions à l'allogène, la défiance, le soupçon, les griefs qui, au fil de l'histoire, ont été engendrés chez lui par le gouvernement de la nation «impérialiste».

Je pense que pour les bolchéviks, pour les communistes, il n'est guère nécessaire d'expliquer cela plus longuement. Et je crois qu'ici nous avons, en ce qui concerne la nation géorgienne, l'exemple typique du fait qu'une attitude vraiment prolétarienne exige que nous redoublions de prudence, de prévenance et d'accommodement. Le Géorgien qui considère avec dédain ce côté de l'affaire, qui lance dédaigneusement des accusations de «social-nationalisme», (alors qu'il est lui-même non seulement un vrai, un authentique «social-national », mais encore un brutal argousin grand-russe), ce Géorgien-là porte en réalité atteinte à la solidarité prolétarienne de classe, car il n'est rien qui en retarde le développement et la consolidation comme l'injustice nationale ; il n'est rien qui soit plus sensible aux nationaux «offensés», que le sentiment d'égalité et la violation de cette égalité, fût-ce par négligence ou plaisanterie, par leurs camarades prolétaires. Voilà pourquoi, dans le cas considéré, il vaut mieux forcer la note dans le sens de l'esprit d'accommodement et de la douceur à l'égard des minorités nationales que faire l'inverse. Voilà pourquoi, dans le cas considéré, l'intérêt fondamental de la solidarité prolétarienne, et donc de la lutte de classe prolétarienne, exige que nous n'observions jamais une attitude purement formelle envers la question nationale, mais que nous tenions toujours compte de la différence obligatoire dans le comportement du prolétaire d'une nation opprimée (ou petite) envers la nation qui opprime (ou grande).

Lénine

Consigné par M.V.

31.XII.22.

***

Suite des notes.

31 décembre 1922.

Quelles sont donc les mesures pratiques à prendre dans la situation ainsi créée ?

Premièrement, il faut maintenir et consolider l'union des républiques socialistes ; il ne peut exister aucun doute sur ce point. Cette mesure nous est nécessaire comme elle l'est au prolétariat communiste mondial pour combattre la bourgeoisie mondiale et pour se défendre contre ses intrigues.

Deuxièmement, il faut maintenir l'union des républiques socialistes en ce qui concerne l'appareil diplomatique. C'est d'ailleurs une exception dans notre appareil d'Etat. Nous n'y avons pas admis une seule personne quelque peu influente de l'ancien appareil tsariste. Dans son personnel les cadres moyens comme les cadres supérieurs sont communistes. Aussi a-t-il déjà conquis (on peut le dire hardiment) le nom d'appareil communiste éprouvé, infiniment mieux épuré des éléments de l'ancien appareil tsariste, bourgeois et petit-bourgeois que celui dont nous sommes obligés de nous contenter dans les autres commissariats du peuple.

Troisièmement, il faut infliger une punition exemplaire au camarade Ordjonikidzé (je dis cela avec d'autant plus de regret que je compte personnellement parmi ses amis et que j'ai milité avec lui à l'étranger, dans l'émigration), et aussi achever l'enquête ou procéder à une enquête nouvelle sur tous les documents de la commission Dzerjinski, afin de redresser l'énorme quantité d'irrégularités et de jugements partiaux qui s'y trouvent indubitablement. Il va de soi que c'est Staline et Dzerjinski qui doivent être rendus politiquement responsables de cette campagne foncièrement nationaliste grand-russe.

Quatrièmement, il faut introduire les règles les plus rigoureuses quant à l'emploi de la langue nationale dans les républiques allogènes faisant partie de notre Union, et vérifier ces règles avec le plus grand soin. I1 n'est pas douteux que, sous prétexte d'unité des services ferroviaires, sous prétexte d'unité fiscale, etc., une infinité d'abus de nature authentiquement russe, se feront jour chez nous avec notre appareil actuel. Pour lutter contre ces abus, il faut un esprit d'initiative tout particulier, sans parler de l'extrême loyauté de ceux qui mèneront cette lutte. Un code minutieux sera nécessaire, et seuls les nationaux habitant la république donnée sont capables de l'élaborer avec quelque succès. Et il ne faut jamais jurer d'avance qu'à la suite de tout ce travail on ne revienne en arrière au prochain congrès des Soviets en ne maintenant l'union des républiques socialistes soviétiques que sur le plan militaire et diplomatique, et en rétablissant sous tous les autres rapports la complète autonomie des différents commissariats du peuple.

Il ne faut pas oublier que le morcellement des commissariats du peuple et le défaut de coordination de leur fonctionnement par rapport à Moscou et autres centres peuvent être suffisamment compensés par l'autorité du Parti, si celle-ci s'exerce avec assez de circonspection et en toute impartialité ; le préjudice que peut causer à notre Etat l'absence d'appareils nationaux unifiés avec l'appareil russe est infiniment, incommensurablement moindre que celui qui en résulte pour nous, pour toute l'Internationale, pour les centaines de millions d'hommes des peuples d'Asie, qui apparaîtra après nous sur l'avant-scène historique dans un proche avenir. Ce serait un opportunisme impardonnable si, à la veille de cette intervention de l'Orient et au début de son réveil, nous ruinions à ses yeux notre autorité par la moindre brutalité ou injustice à l'égard de nos propres allogènes. Une chose est la nécessité de faire front tous ensemble contre les impérialistes d'Occident, défenseurs du monde capitaliste. Là il ne saurait y avoir de doute, et il est superflu d'ajouter que j'approuve absolument ces mesures. Autre chose est de nous engager nous-mêmes, fût-ce pour les questions de détail, dans des rapports impérialistes à l'égard des nationalités opprimées, en éveillant ainsi la suspicion sur la sincérité de nos principes, sur notre justification de principe de la lutte contre l'impérialisme. Or, la journée de demain, dans l'histoire mondiale, sera justement celle du réveil définitif des peuples opprimés par l'impérialisme et du commencement d'une longue et âpre bataille pour leur affranchissement.

Lénine

31.XII.22.

Consigné par M.V.

  1. C'est S. S. Oldenbourg et non pas S. F. Oldenbourg (comme indiqué dans la lettre) qui fut correspondant de la rubrique politique de Rousskaïa Mysl, revue des gardes blancs, dirigée par P. Strouvé et éditée à Prague en 1922. S. F. Oldenbourg, savant russe, orientaliste bien connu ; en 1922, fut secrétaire permanent à l'Académie des Sciences. (Note des éditions du Progrès).
  2. Il s'agit de la position capitularde de Zinoviev et Kaménev aux séances du C.C. du parti le 10 (23) et le 16 (29) octobre 1917, lorsqu'ils intervinrent et votèrent contre la résolution de Lénine sur la préparation immédiate de l'insurrection armée. Ayant été mis en échec aux deux séances du C.C., Kaménev et Zinoviev firent publier le 18 octobre, dans le journal menchévik Novaïa Jizn, la déclaration où ils annonçaient la préparation par les bolcheviks de l'insurrerection et traitaient cette dernière d'aventure. Par là même ils ont livré à Radzianko et Kérenski les plans du parti : la décision du C.C. d'organiser l'insurrection dans l'immédiat. Le même jour, Lénine, dans sa « Lettre aux membres du Parti bolchevik », condamna cet acte en le qualifiant d'acte inouï de briseurs de grève. (Note des éditions du Progrès)
  3. C'est sans doute une erreur de rédaction : au lieu de « lui » il faudrait dire « leur » d'après le sens. (Note des éditions du Progrès)
  4. Autonomie, projet d'organiser toutes les républiques formant la R.S.F.S.R. sur les bases d'autonomie. Le projet d'"autonomie" fut déposé par Staline. Lénine le critiqua sévèrement et proposa une solution foncièrement différente à cette question: formation de l'Union des républiques socialistes soviétiques englobant des républiques égales en droit. En décembre 1922 le 1er Congrès des Soviets de l'U.R.S.S. prit la décision de former l'Union des Républiques Socialistes Soviétiques. [N.E.]
  5. Il s'agit des sessions plénières du C.C. du P.C.(b)R. qui eurent lieu en octobre et décembre 1922 et qui délibérèrent du problème de la formation de l'U.S.S.R. [N.E.]
  6. Plus loin, dans les notes sténographiées, la phrase Je pense que nos camarades n'ont pas suffisamment compris cette importante question de principe » est barrée. [N.E.]