Télégramme à Zinoviev, Trotsky et Kolarov, 16 janvier 1923

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Paris 16 janvier 1923

Confidentielle

Camarades Zinoviev, Trotsky et Kolarov


Chers camarades,

Comme je vous le laissait prévoir dans ma dernière lettre, la répression gouvernementale est devenue le plus précieux auxiliaire pour mettre fin à la crise interne du parti. De jour en jour la situation s'améliore et le comité de résistance est complètement paralysé dans son travail de désagrégation du parti. Si le parti ne commet pas de faute grave il sera impossible à Frossard et à sa bande d'entrainer derrière eux les effectifs que Verfeuil et Barabant avaient pu entrainer. La mesure énergique et rapide du C.D. prise à mon conseil d'exclure en bloc la résistance avant le conseil national a jeté le désarroi chez eux et plusieurs camarades se sont désolidarisé du manifeste qu'on leur avait fait signer.

Des fédérations les nouvelles sont très bonnes. Belfort et une partie du Doubs suivra Frossard, mais nous conserverons un groupe à Belfort et une majorité dans le Doubs. Dans la Loire nous gardons la majorité et une bonne minorité dans la Drôme. C'était les fédérations les plus menacées. Les grosses fédérations ouvrières restent intactes à l'exception de la Loire. D'autre part la répression à cet effet excellent de faire affluer les membres aux sections de sorte que la diminution des effectifs qui menaçait d'être assez sérieuse ne sera pas aussi forte que l'on pensait. Il dépend du travail du parti qu'elle soit nulle et que cette année marque au contraire un relèvement des effectifs ouvriers du parti.

Les résistants renouvellent l'Histoire Levy et Friesland. Sans troupes, ils se sont groupés autour de Merle qui les fait vivre et va leur créer un organe annoncé pour demain. Mais derrière Merle il y a Briand ! Le parti va tirer profit de cette situation pour étouffer ce mouvement.

Sans doute si le parti avait continué à se désagréger de l'intérieur dans les luttes fractionnelles, Frossard aurait eu des chances de le manœuvrer et de l'entamer, et la résistance pouvait devenir dangereuse. Mais tel n'est pas le cas. Le départ de Frossard et de sa bande a assaini l'atmosphère du parti, l'énergie du C.D. centriste a redonné confiance et la répression aidant en ravissant un bon nombre de camarades, chacun comprend que l'heure est venue de se mettre au travail sans distinction de tendance. L'unité idéologique du parti se forge et devient une réalité. Les fractions tombent d'elles mêmes et c'est la meilleure preuve de santé, la crise prenant fin leur rôle prend fin aussi. La gauche elle même a décidé de ne plus se réunir. Elle a reconnu les fautes qu'elle avait commises : Triomphe tapageur du Bulletin, nécessité de gagner le parti et de ne pas continuer le travail fractionnel, nécessité d'un travail positif et d'une auto-critique, et elle est prête à collaborer entièrement avec le centre et le groupe de Renoult.

Les résistants vont s'appuyer sur les syndicalistes, genre Totti Verdier etc. Ils ont demandé de faire partie du comité d'action et le parti a refusé, mais quelques uns des leurs y pénètrent par la C.G.T.U. comme Dondicol. Cela va sans doute rapprocher les Montmoussistes du parti pour la défense commune.

Sellier se montre très actif et énergique, je lui ai demandé de rester définitivement à la place de Frossard au secrétariat général avec Treint. Chaque fraction aura pour le conseil national a désigner un remplaçant au C.D. par suite de refus ou de démissions mais cela pas plus que les nominations des propagandistes ne créera de difficultés, les camarades veulent s'entendre et y mettent tous de la bonne volonté. Jamais depuis que je suis en France je n'ai senti une pareille ambiance de confiance réciproque et je deviens optimiste quant à l'avenir immédiat de notre parti.

L'emprisonnement des militants a posé la question de savoir si l'on rappellerait Souvarine. J'en ai parlé avec Rosmer et Sellier qui tous deux sont du même avis : Que Souvarine reste le plus longtemps possible loin de France. Chacun est d'accord qu'il reste à l'Exécutif. Rosmer se rend compte et reconnait aujourd'hui combien Souvarine par ses méthodes de travail personnel et ses polémiques a fait de tort à la gauche elle même. Les démissions et le Bulletin international que nous avons blâmés avaient été blâmés par la gauche ici. C'était des actes non de la tendance mais personnels à Souvarine. Dans l'impossibilité pratique de contrôler tous ses articles et tous ses actes, Rosmer juge qu'il est préférable qu'il reste hors du travail du parti. C'est aussi mon opinion, vous le savez. Il risquerait de tout compromettre ici en revenant maintenant.

Paqueraux qui doit être arrêté est encore en liberté. Le centre voulait l'envoyer à l'exécutif à la place de Frossard. Paqueraux veut se laisser arrêter. J'ai conseillé à Sellier de lui dire de partir quand même pour Moscou au lieu d'aller grossir le nombre des accusés.

La situation est telle dans le parti et d'autre part la police surveille de si près les camarades que Rosmer a fait dire à Clara de ne pas venir en France pour le conseil national. Il sera pou ainsi dire impossible d'y prendre la parole sans se faire prendre et fournir ainsi un triomphe à Poincarré et compliquer la situation des emprisonnés. Rosmer me conseille aussi de partir avant le C.N. au moins pour un certain temps jusqu'à ce que la police ait relâché la surveillance et cessé les perquisitions. Il est certain que la police qui sait ma présence ici me recherche activement. La correspondance de ma femme en Suisse est ouverte et ici on a perquisitionné chez des camarades où j'avais logé l'an dernier. Je ne vois que quelques camarades rarement. Les avocats craignent qu'on mette la main sur moi ce qui ennuierait la défense des inculpés. D'autre part aucune question litigieuse ne se pose. Je pense donc quitter la France dans deux jours. S'il ne vient aucun message de Moscou pour le C.N. J'écrirai un message comme délégué de l'exécutif auprès du parti.

Les relations avec Moscou sont très mauvaises. On ne reçoit rien de l'exécutif et l'on a pas les résolutions définitives du congrès sur les autres questions que la question française.

En partant de France je passerai par Berlin pour renouer la liaison.

Je rentre en Suisse et y attends les décisions du présidium en ce qui me concerne. Vous savez que le parti suisse à plusieurs reprises a demandé que l'Internationale me libère pour reprendre mon travail en Suisse romande ou depuis mon départ le parti est presque complètement détruit. Il y a là effectivement un gros travail, mais des conversations que j'ai eues avec Welti, j'ai vu que le parti ne peut entretenir un secrétaire en Suisse romande. Si je reste en Suisse, je serai obligé d'y trouver un emploi en dehors du travail du parti, emploi qui prendra le meilleur de mon temps. Il est très possible aussi, vu l'énorme chômage que je ne trouve rien et que je sois obligé malgré tout de repartir à l'étranger.

Je prie donc le présidium d'envisager mon cas personnel et de me répondre rapidement.

Est-ce que je reste au service de l'Internationale ? Si oui pour quel travail ? Il est possible que après quelques semaines il me soit possible de rentrer en France, mais vous le savez, étant expulsé je ne pourrais pas y travailler très activement et la crise ne nécessite plus la présence continuelle d'un représentant ici.

Recevez chez camarades mes cordiales salutations

Jules Humbert-Droz