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Sur le camarade Lénine (Ébauches de souvenirs)
| Auteur·e(s) | Boris Breslav |
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| Écriture | 1924 |
I. Ma première rencontre avec Vladimir Ilitch Lénine fut en novembre 1905 à Pétersbourg, lors d’une conférence qu’il donnait dans le bâtiment de la « Société Libre d’Économie ». Après les premières victoires de la classe ouvrière russe sur le tsarisme lors des combats sanglants de 1905, le camarade Lénine fut l’un des premiers à accourir de l’étranger pour participer directement à cette lutte et la diriger.
Les ouvriers de Piter apprirent rapidement son arrivée. Dans chaque usine, les travailleurs nous demandaient quotidiennement : « Où peut-on écouter et voir le camarade Lénine ? Donnera-t-il une conférence ? » Déjà se manifestait alors, encore inconsciente, l’immense affection des ouvriers pour lui. Il faut souligner qu’en 1905, en Russie – et surtout dans les « cercles cultivés » – on connaissait peu Lénine. Une poignée d’économistes bourgeois savait son existence grâce à ses travaux ( Le Développement du capitalisme en Russie ), mais ils le considéraient avec un mépris libéral-professoral, le qualifiant de « fanatique dogmatique du marxisme » et de « démagogue ».
C’est pourquoi il est remarquable que dans les milieux ouvriers pétersbourgeois, dès l’automne 1905, Lénine fût déjà connu et aimé, malgré ses années d’exil, de prison et d’émigration loin de la classe ouvrière russe. Ses écrits, imprimés clandestinement en petit nombre, circulaient prudemment. Ceux publiés ouvertement portaient des pseudonymes – « Ilien », « Karpov », « Touline », etc. Lorsqu’on apprit sa conférence, la salle de la Société Libre d’Économie, bien que modeste, attira une foule prolétarienne : la bourgeoisie ignorait Lénine.
Én chemin, des ouvriers murmuraient : « Si nos propagandistes sont parfois obscurs, Lénine sera incompréhensible. » Ils imaginaient que plus un homme était savant, plus son discours leur échapperait. Cette idée se dissipa dès les premiers mots. AÀ la sortie, un ouvrier me confia :
— J’ai mieux saisi Lénine que toutes les leçons de nos propagandistes. Un autre, de l’usine Retchkine, ajouta : — Il expose des concepts scientifiques avec des mots simples, accessibles même à nous, semi-analphabètes. On dirait qu’il ne parle pas, mais sculpte une montagne inébranlable, en détachant à coups précis des blocs de pensée clairs et tangibles.
Pour moi, Lénine incarna toujours ce roc immense, surgi des luttes révolutionnaires ouvrières, contre lequel se brisèrent les assauts de la contre-révolution. Une phrase de sa conférence de 1905 reste gravée en moi :
— L’humanité n’a jamais manqué de bons esprits rêvant d’un paradis terrestre – égalité parfaite, fin de l’oppression. Mais ces vœux demeurèrent utopiques. Aujourd’hui, le socialisme cesse d’être un rêve car existe un classe – le prolétariat – centrale dans la production des richesses, qui combat pour instaurer ces conditions nouvelles.
II. Pour nous, Lénine ne fut pas seulement un chef génial traçant les voies de la victoire, déjouant les pièges ennemis, incarnant les aspirations de millions de travailleurs. Il fut aussi un père et un ami.
Dans les doutes, les défaites, on trouvait toujours chez lui une explication claire des événements, une vision de l’avenir, une foi inébranlable dans la victoire finale.
Je le revis début 1909 à Paris. Alors que la classe ouvrière russe, vaincue, était calomniée, que les professeurs célébraient la répression tsariste, Lénine, exilé, restait inflexible.
— La lâcheté et la trahison se parent aujourd’hui de philosophie, m’avertit-il. Une bataille cruciale s’engage sur ce terrain.
Je ne compris pas alors ces mots. Mais lorsque les « liquidateurs » mencheviks prônèrent l’abandon du parti clandestin pour le légalisme, et que les « otzovistes » exigèrent le retrait de la Douma, Lénine combattit ces deux courants :
— Deux abcès rongent notre parti – à droite et à gauche. Tous deux véhiculent l’influence bourgeoise sur le prolétariat.
Son œuvre fut de préserver le parti révolutionnaire de masse, apte aux actions combatives, aux victoires, et à résister aux revers. Ces enseignements doivent guider les masses laborieuses mondiales encore en lutte.
Achevons l’œuvre du guide
Vladimir Ilitch n’est plus parmi nous. Én cette époque où la lutte de la classe ouvrière mondiale s’intensifie, où les soubresauts souterrains doivent se muer en affrontement ouvert, la perte du plus éminent des timoniers – irremplaçable – est une douleur indicible.
Le fardeau de diriger le combat prolétarien a brisé ce géant de la pensée et de la volonté. Si immense fût le camarade Lénine, il faut reconnaïâtre que son génie et sa volonté d’acier ne purent se déployer avec une telle puissance que parce que les masses laborieuses manifestaient une énergie révolutionnaire colossale et une détermination à vaincre. La classe ouvrière russe, sa fougue révolutionnaire, son abnégation et son héroïïsme ont forgé un guide génial tel que Lénine. Ét Lénine, s’appuyant sur cette ardeur révolutionnaire de l’ensemble des ouvriers et paysans russes, a façonné un puissant parti prolétarien – le PCR – doté de vingtcinq ans d’expérience combative acquise au cœur des plus grands bouleversements. Il apprit aux ouvriers et aux paysans, malgré leurs divergences, à chérir leur alliance contre leurs ennemis communs.
Fort de cet héritage et de cette volonté, nous poursuivrons l’œuvre engagée, suivant la voie tracée par Lénine.
Les ouvriers et paysans russes tiennent désormais le pouvoir. Ils ont triomphé de tous les ennemis intérieurs et extérieurs ayant assailli le pays durant des années. Après avoir redressé leur économie, surmonté famine et ruine, guidés par le Parti communiste, ils peuvent envisager l’avenir avec sérénité.
Il importe que le cercle de sympathie des masses laborieuses se resserre autour de leur dirigeant, le Parti communiste russe.
Plus d’attention, plus de confiance en lui. Le meilleur hommage à notre guide sera le renforcement de ce parti qu’il créa : que chaque ouvrier et paysan considère comme un honneur d’y appartenir, et une honte d’en être exclu.
Inclinons-nous devant la dépouille de notre grand et immortel guide. Faisons le serment : œuvrons ensemble, avec audace et conviction, pour achever l’œuvre commencée par Lénine – vaincre la bourgeoisie mondiale, lui opposer une riposte digne de ce nom à chacune de ses tentatives de nous détourner du chemin.
Paix à ta dépouille, notre guide, enseignant, commandant, père et ami. B. Breslav.
Ou Velykoï Mogily. Izdaniye Gazety Krasnaïa Zvezda, Moskva, 1924. [Devant le grand tombeau. Éditions du journal l’Étoile Rouge, Moscou, 1924, p. 19.]