Sur la mort de Vaillant

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Auteur·e(s) Léon Trotski
Écriture 22 décembre 1915

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Ce texte parut dans Nache Slovo du 22 décembre 1915, et dans Kievskaja Mysl, n° 1, du 1" janvier 1916. (Sochinenija, série II, vol 8). Il a été publié en français par le Bulletin communiste, n° 52, 27 décembre 1923, sous le titre : « Sur la mort de Vaillant »


Aujourd'hui, on a livré aux flammes le corps de Vaillant...

Une époque tout entière du socialisme européen s'en va. Non pas idéologiquement seulement, mais aussi physiquement, par la disparition de ses représentants les plus éminents. Bebel est mort pendant la conférence de la paix de Bucarest, entre la guerre des Balkans et la guerre actuelle. Je me souviens du jour où, à la gare de Ploïesti, Ghéréa, écrivain roumain, originaire de Russie[1], m'apprit la nouvelle. Elle me sembla tout d'abord incroyable, comme l'avait été celle de la mort de Tolstoï ; pour tous ceux qui étaient liés à la vie politique allemande, Bebel en paraissait une partie indivisible. A cette époque lointaine, le mot de « mort » avait dans la langue humaine une signification tout autre que maintenant. Bebel n'était plus. Qu'allait-il advenir de la social-démocratie alle­mande ? Je me souvenais de ce que j'avais entendu dire, cinq ans auparavant, par Ledebour[2] sur son parti : 20 % de révolutionnaires déterminés, 30 % d'opportunistes, le reste avec Bebel.

La mort du vieux Liebknecht avait déjà été un premier avertis­sement à l'ancienne génération, qui allait devoir peut-être quitter la scène avant d'avoir accompli ce qu'elle considérait comme sa mission historique. Mais tant que Bebel était là, une liaison vi­vante subsistait avec la période héroïque du mouvement, et les traits sans héroïsme des dirigeants de la deuxième fournée ne se mani­festaient pas avec un tel relief. Lorsque commença la guerre et que l'on apprit que les socialistes votaient les crédits militaires, on se demanda malgré soi : Comment aurait agi Bebel ? « Je ne puis admettre, disait à Zurich P. Axelrod, que Bebel eût laissé la fraction du Reichstag s'abaisser à ce point : il avait derrière lui l'expé­rience de la guerre de 1870 et les traditions de la Ière Internatio­nale ; non, jamais ! » Mais Bebel avait disparu, l'histoire l'avait écarté pour laissez librement se manifester les sentiments et l'état d'esprit qui, presque insensiblement, ,mais d'autant plus irrésisti­blement, s'étaient accumulés dans la social-démocratie durant les longues années de sa lente croissance organique.

A cette époque, Jaurès également était mort. La nouvelle de son assassinat parvint à Vienne à la veille de mon départ[3] et produisit sur moi une impression non moindre que les premiers grondements de l'orage mondial. Les événements grandioses rendent fataliste : la personnalité s'efface lorsque de causes lointaines ou directes, pro­fondes ou superficielles, surgit la mêlée des peuples armés. Mais la mort de Jaurès qui précéda cette mêlée des masses impersonnelles mettait sur les événements imminents l'empreinte d'un tragique individuel poignant. C'était la variation la plus majestueuse sur le thème ancien, mais qui ne vieillit jamais, de la lutte du héros contre le destin. Cette fois encore, le destin sortait vainqueur. Jaurès était étendu, la tête percée d'une balle. Le socialisme français était dé­capité et l'on se demandait quelle place il allait occuper dans les événements.

Il semblait que, préparant la dislocation de la IIème Internationale après vingt-cinq années d'existence, l'histoire s'était allégé la tâche en supprimant deux hommes qui symbolisaient le mouvement de toute cette époque : Bebel et Jaurès.

La personnalité de Bebel incarnait l'ascension tenace et continue de la nouvelle classe. Ce vieillard fragile, sec, semblait fait d'une volonté tendue vers un but unique. Dans sa pensée, dans son élo­quence et dans ses œuvres écrites, il ne dépensait pas une parcelle d'énergie qui ne menât directement au but. Il était non seulement ennemi de la rhétorique mais étranger à toutes les jouissances es­thétiques comme telles. C'est en cela que consistait la beauté su­périeure de son pathétique politique. Il personnifiait la classe qui s'instruit pendant ses rares heures de loisirs, apprécie chaque mi­nute et absorbe avidement ce qui lui est strictement nécessaire.

Jaurès, au contraire, était tout envolée ; son monde intérieur se composait de traditions idéologiques, d'imaginations philosophiques, poétiques et avait des traits aristocratiques aussi nettement accusés que les traits plébéiens démocratiques de la physionomie de Bebel. Outre cette différence psychologique entre ces deux types, l'ex-tourneur et l'ancien professeur de philosophie, il existait de plus entre Bebel et Jaurès une différence logique et politique profonde de conceptions. Bebel était matérialiste, Jaurès était un idéaliste éclectique ; Bebel était entièrement acquis aux principes du marxisme, Jaurès était réformiste, ministérialiste, etc. Mais, malgré ces diffé­rences, ils reflétaient tous deux en politique, à travers le prisme des cultures politiques allemande et française, une seule et même époque historique. C'était l'époque de la paix armée, dans les re­lations internationales comme dans les relations intérieures.

L'organisation du prolétariat allemand croissait sans relâche, les caisses se remplissaient, le nombre des journaux, des députés, des conseillers municipaux augmentait sans cesse. En même temps, la réaction se maintenait fortement sur toutes ses positions. De là la nécessité d'une collision entre les deux forces opposées de la so­ciété allemande. Mais cette collision mit longtemps à venir, et les ressources de l'organisation s'accroissaient automatiquement, à tel point qu'une génération entière avait déjà eu le temps de s'accou­tumer à cet état de choses, et quoique tout le monde écrivît, dît ou lût que le conflit décisif était inévitable comme la rencontre de deux trains marchant en sens inverse sur de mêmes rails, on avait cessé intérieurement de sentir cette inéluctabilité. Le vieux Bebel se distinguait de beaucoup d'autres précisément en ce que, jusqu'à la fin de ses jours, il était profondément convaincu que les événe­ments allaient fatalement au dénouement prévu, et, au jour de son soixante-dixième anniversaire, il parlait avec une passion concentrée de l'heure prochaine de la révolution socialiste.

En France, il n'y avait ni une telle croissance régulière de l'or­ganisation ouvrière, ni une telle domination ouverte de la réaction. Au contraire, la machine étatique fondée sur le parlementarisme bureaucratique paraissait accessible à tous. Lorsque Jaurès repous­sait, comme pendant l'affaire Dreyfus, les attaques du cléricalisme et du royalisme secret ou avoué, il considérait qu'immédiatement après viendrait la période des réformes. Son antagoniste, Jules Guesde, donnait aux tendances ou aux perspectives marxistes dans la situation de la France un caractère sectaire ; fanatique profond et convaincu, il attendait durant des dizaines d'années le coup li­bérateur, brûlant intérieurement du feu de sa foi et de son impa­tience. Jaurès s'était mis sur le terrain de la démocratie et de l'évo­lution. Il considérait comme sa tâche de déblayer la voie des obstacles réactionnaires et de faire du mécanisme parlementaire l'arme des réformes sociales les plus profondes qui devaient re­fondre, rationaliser et assainir tout l'ordre social. Mais le dévelop­pement économique de la France s'effectuait avec une lenteur extrême, les rapports sociaux conservaient leur caractère d'antan, les élections succédaient aux élections, modifiant les groupements politiques dans le kaléidoscope parlementaire sans modifier aucune­ment la corrélation des forces essentielles. De même qu'en Allemagne toute une génération s'était habituée à voir dans la croissance des organisations une fin en soi, de même en France des hommes politiques de second ordre s'enfonçaient dans le parlementarisme et ne se souvenaient des buts finaux que dans les discours solennels.

Le même processus psychologique s'effectuait dans le domaine des questions de politique internationale. Après la guerre de 1870, on s'attendait naturellement a son renouvellement. Le militarisme croissait sans relâche, mais la guerre reculait de plus en plus dans le lointain. Dans la lutte contre le militarisme intérieur, des deux côtés du Rhin on parlait constamment du danger de guerre ; mais en fin de compte, la majorité avait à peu près cessé d'y croire vé­ritablement. On s'était accoutumé au militarisme comme à la crois­sance des organisations ouvrières. Quarante-cinq années de paix armée, intérieure et extérieure, avaient progressivement fait ou­blier à toute une génération l'approche de la catastrophe. Et c'est précisément lorsque cette œuvre fut terminée que l'histoire déchaîna sur l'humanité l'immense catastrophe qui en présage et en entraîne d'autres.

Chacun à sa façon, Bebel et Jaurès reflétaient leur époque mais, hommes de génie, ils la dépassaient tous deux de toute la tête, ne se fondaient pas en elle et, par suite, auraient été beaucoup moins pris à l'improviste que leurs médiocres collaborateurs Mais ils ont quitté à temps l'arène pour donner à l'histoire la possibilité de faire l'expérience intégrale de l'action de la catastrophe sur des esprits qui n'y étaient point préparés.

On a enterré aujourd'hui Édouard Vaillant.

C'était le seul représentant encore en vie des traditions du so­cialisme national français, du blanquisme[4], qui alliait les méthodes extrêmes d'action, jusques et y compris l'insurrection, au plus ex­trême patriotisme. En 1870, dans son journal, La Patrie en danger, Blanqui ne connaissait d'autre ennemi que le Prussien. Gustave Tridon, son ami, sortit le 3 mars 1871 avec Malet de l'Assemblée nationale qui avait osé approuver le traité de Francfort et, partant, la cession de l'Alsace-Lorraine aux Allemands. « Je combattrai in­lassablement ce traité criminel, écrivait Tridon à ses électeurs, tant qu'il n'aura pas été aboli par la révolution ou par votre patriotisme. » En tout cela aucune contradiction : Vaillant dérivait de Blanqui et Blanqui de Babeuf et de la grande Révolution. Cette filiation épui­sait et fermait pour eux le développement de la pensée politique.

Pour Vaillant, quoiqu'il fût un des rares Français connaissant véritablement la langue et la littérature allemandes, la France était restée le pays élu, la nation libératrice qui seule, par son attouche­ment, éveille les autres peuples à la vie morale. Son socialisme était profondément patriotique, de même que son patriotisme était teinté de messianisme. Malgré la lenteur de l'accroissement de sa popu­lation et le retard de son développement économique, malgré le conservatisme de son mode de vie et de son idéologie, la France actuelle lui paraissait encore le seul pays du mouvement et du progrès.

Après les épreuves des années 1870-71, Vaillant devint un ad­versaire acharné de la guerre, contre laquelle, à l'instar de son com­pagnon d'armes aux derniers congrès internationaux, l'Anglais Keir Hardie, mort quelques mois avant lui, il proposait les moyens de lutte les plus extrêmes. Mais lorsque la guerre éclata, toute l'his­toire européenne, passée et future, se résuma pour Vaillant dans la question du sort de la France. Comme pour lui, toutes les con­quêtes de la pensée et toutes les victoires de la justice découlaient directement de la grande Révolution qui était et était restée française, il ne pouvait pas ne pas lier en fin de compte ses idées au sang de la race. Il s'agissait du salut du peuple élu, et pour cela Vaillant était prêt à mettre en action toutes les forces. Il se mit à écrire des articles dans le ton de la Patrie en danger de Blanqui. Il bénit le glaive du militarisme qu'il avait combattu si impitoyablement en temps de paix — à condition que ce glaive, hérité de la grande Révolution, tranchât la monarchie et le militarisme allemands. Vail­lant était un « jusqu'auboutiste » acharné. Les éditoriaux qu'il écrivait journellement au début de la guerre respiraient un natio­nalisme si outré ou plutôt un tel chauvinisme que les nationalistes vulgaires type Renaudel en étaient quelque peu troublés. Dans la vieille tête du blanquiste de soixante-quinze ans se réveillait l'an­cienne conception mécanique de la révolution. Sous sa plume, le militarisme allemand n'était pas le produit des conditions sociales de l'Allemagne, mais une superstructure monstrueuse que l'on pou­vait renverser de l'extérieur d'un coup du bélier républicain. Vail­lant avait définitivement perdu ses illusions sur la « race » al­lemande. Quand, à Stuttgart, une opposition s'éleva contre le militarisme et la direction officielle du parti, il se mit à expliquer le courage des socialistes wurtembergeois par le mélange du sang gaulois au sang allemand dans les régions du sud de l'Allemagne...

Renaudel, Compère-Morel, Longuet et les autres parlementaires modérés considéraient avec inquiétude le vieux blanquiste, le Don Quichotte de la mission révolutionnaire de la France qui semblait ne pas remarquer les transformations profondes survenues dans la situation. Quelques mois plus tard, Vaillant était évincé du journal l'Humanité, dont la direction passa aux mains de Renaudel, qui avait été le vulgarisateur de Jaurès et avait hérité tous les côtés faibles de son maître génial...

J'ai rencontré Vaillant il y a quelques mois au comité d'action (institution « militaire » composée par moitié des délégués du parti et des représentants des syndicats). Il n'était plus que l'ombre de lui-même, l'ombre du blanquisme avec les traditions des guerres des sans-culotte, à l'époque du carnage impérialiste mondial. Il a assez vécu pour voir remettre au catholique royaliste Castelnau[5] l'épée de la République destinée à abattre la monarchie des Hohen­zollern. C'est à cette étape de la vie politique de la France et de la guerre que le vieux blanquiste est mort.

La France et surtout le socialisme français ont perdu encore un homme éminent. Les médiocrités de l'interrègne vont paraître, à elles-mêmes et aux autres aussi, hélas ! — encore plus impor­tantes. Mais pas pour longtemps. L'ancienne époque descend de la scène avec ses hommes, la nouvelle en trouvera de nouveaux.

  1. Katz, dit Constantin Dobrogheanu, plus connu sous le pseudonyme d'Ion Gherea comme romancier, fut le maître de toute une génération de socialistes roumains. Trotsky fut lié avec lui à partir de 1913. Rappelons qu'August Bebel, le leader de la social-démocratie allemande, mourut le 13 août 1913.
  2. Georg Ledebour était l'un des dirigeants « radicaux de gauche » de la social-démocratie allemande, plus tard « centriste ».
  3. Prévenu dès le 3 août qu'il fallait être interné par les Autrichiens comme « ressortissant ennemi », Trotsky quitta Vienne le soir même pour la Suisse.
  4. Edouard Vaillant, médecin, ex-membre du conseil général de la Commune de Paris, devint, à partir de 1881, le dirigeant du comité révolutionnaire central, petite organisation blanquiste.
  5. Le général de Curières de Castelnau était chef d'état-major en 1914.