Sur Vladimir Ilitch Lénine (Ouglanov)

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Je vis Vladimir Ilitch pour la première fois lors d’une réunion de bolcheviks, le 4 avril 1917, au palais de Tauride (actuellement palais Ouritski)[1] . Une soixantaine de personnes s’étaient rassemblées dans une salle annexe. C’était le lendemain de l’arrivée en Russie de Vladimir Ilitch et d’autres. Mon camarade et moi étions en retard ; nous arrivâmes au milieu du rapport. Vladimir Ilitch exposait ses thèses sur la guerre impérialiste prédatrice, la dictature du prolétariat et les Soviets. À la fin du rapport, Vladimir Voïïtinski[2] (alors bolchevik) proposa ceci : « Je suggère de ne pas ouvrir le débat ici, mais de nous rendre à l’assemblée de tous les sociaux-démocrates. Vladimir Ilitch y répétera son rapport, et nous y ouvrirons la discussion. » Vladimir Ilitch donna aussitôt son accord. (L’assemblée, d’environ 700 personnes, avait été convoquée à l’initiative des mencheviks – Tchkhéidzé[3] , Tsérételi[4] et Cie.) Dans la salle des séances du palais de Tauride, Tchkhéidzé ouvrit l’assemblée. Vladimir Ilitch exposa ses thèses en un discours de deux heures.

En écoutant le discours de Vladimir Ilitch, je sentis immédiatement qu’il nous disait des choses inédites, mais beaucoup restait incompréhensible. Je ne saisis pas particulièrement la question de l’État-commune. Le rapport de Vladimir Ilitch fut écouté dans un silence de mort, bien que 9/10e de l’assemblée fussent des défensistes[5] acharnés. Je compris bien Vladimir Ilitch lorsqu’il parla du caractère prédateur de la guerre, de la fraternisation entre soldats, des défensistes.

Tsérételli prit le premier la parole après le rapport de Vladimir Ilitch. Dans son discours, Tsérételli, se tournant vers Vladimir Ilitch, déclara : « Si incompatible que soit la position de Vladimir Ilitch, je suis convaincu que nous nous réconcilierons. »

Vladimir Ilitch, assis dans la loge des journalistes, se leva brusquement et cria à pleine voix : « JAMAIS ! ». Là, je pensai : Voilà le Vieux[6] .

Puis intervint le camarade Goldenberg (Mechkovski) 7 , qui prononça aussi un discours contre le camarade Lénine. Le camarade Goldenberg frappa du poing la tribune et s’écria : « J’affirme que la paix régnant depuis trente ans au sein de la démocratie est aujourd’hui rompue ici, et que Lénine y a planté aujourd’hui l’étendard de la guerre civile. » Aux derniers mots du camarade Goldenberg, Vladimir Ilitch se leva d’un bond et cria : « EXACT. C’EST JUSTE ! »

Je pensai derechef : Voilà le Vieux.

Ensuite, plusieurs défensistes prirent la parole contre Vladimir Ilitch. Puis s’élevèrent contre lui les bolcheviks Vladimir Voïïtinski et Avilov[7] , qui nous quittèrent. La camarade Kollontaï ïdéfendit le rapport de Vladimir Ilitch, souvent interrompue par des cris. En conclusion, les défensistes proposèrent de créer un comité d’organisation pour convoquer le congrès du Parti. Le camarade Zaloutski[8] , du Bureau du Comité central du Parti, annonça que les bolcheviks refusaient de participer au bureau d’organisation. Un tumulte s’ensuivit, des cris fusèrent à notre adresse : scissionnistes, usurpateurs, démagogues, etc.

En rentrant de l’assemblée, certains de mes amis disaient : « Tout de même, le Vieux est allé trop loin. » Moi non plus, je n’avais pas de clarté sur toutes les questions, mais je sentais qu’un homme résolu était arrivé.

Dès le soir du 4 avril [ancien style], c’était un dimanche, les rues de Pétersbourg s’agitèrent. Surtout la perspective Nevski. La bourgeoisie, la petite-bourgeoisie, l’état-major sentirent aussitôt la menace peser sur eux. Une discussion ininterrompue, jour et nuit, s’engagea dans les rues animées de Pétersbourg. Le soir du 4, sur la perspective Nevski, engagés dans une joute verbale, mon camarade et moi fûmes encerclés par une bourgeoisie furieuse qui voulait en finir avec nous comme espions et traïâtres allemands ; seule notre pugnacité et notre détermination nous épargnèrent, semble-t-il, de nous faire casser les côtes.

Second épisode : j’écoutai Vladimir Ilitch à la Barrière de Moscou, lors d’un meeting de tout le district, dans la cour de l’usine Skorospelov[9] . Environ 8 à 10 000 ouvriers s’étaient rassemblés. C’était un jour férié (la Pentecôte). Vladimir Ilitch parla de la guerre impérialiste, du pillage par les banques, de l’oppression de plus d’un milliard d’êtres humains par les capitalistes, opprimés dans le monde par les impérialistes. On écouta Vladimir Ilitch dans un silence de mort, et il termina dans le silence, sans applaudissements nourris. On voyait qu’un mot nouveau avait été prononcé. Une affaire nouvelle, une grande affaire, que chaque ouvrier méditait sans se presser. Vladimir Ilitch quitta aussitôt le meeting. Après Lénine, un menchevik prit la parole dans la discussion, mais on ne l’écouta pas, et les ouvriers se dispersèrent. En groupe, où se trouvaient des bolcheviks, des sans-parti et des socialistesrévolutionnaires, des ouvriers, nous marchions et discutions. Bien que les SR eux-mêmes ne trouvassent pas d’arguments, tous sentaient qu’il n’y avait rien à redire, et les sans-parti disaient : « Oui, mon frère, Lénine nous a donné une tâche difficile. »

Troisième moment. Ce fut durant les journées de la révolution d’Octobre. Vladimir Ilitch, sorti de la clandestinité, prononça un discours de victoire dans la salle des Actes de Smolny sur la révolution ouvrière victorieuse et ses tâches[10] . Le discours de Vladimir Ilitch, dans une salle bondée d’ouvriers et de gardes rouges, fut entrecoupé de tonitruants « hourra ». Chaque mot de Lénine avait une résonance d’acier.

Autre moment, relatif à la période après la prise du pouvoir, aux négociations avec le Vikjel[11] , sur un gouvernement socialiste homogène. Vladimir Ilitch vint à la fraction du Soviet de Pétrograd, où l’on débattait de la question d’un gouvernement socialiste homogène[12] . Je me tenais près de la porte. Lénine me demanda quelle assemblée s’y tenait. Je répondis et il demanda la parole, qu’il obtint aussitôt. Son discours fut bref – 10 à 15 minutes ; chaque mot de Vladimir Ilitch touchait l’auditoire ouvrier. Il était terriblement épuisé, tenait à peine debout, dans des bottines éculées et une petite veste fripée. Vladimir Ilitch parla des dangers de l’hésitation, de la trahison de la révolution, des intellectuels vacillants. Il appela à l’unité de la classe ouvrière, à la lutte implacable pour la révolution socialiste victorieuse. Le discours de Vladimir Ilitch fut soutenu par une écrasante majorité.

L’occasion suivante où je dus croiser Vladimir Ilitch de près – ce fut à Léningrad[13] en 1920, au mois de juillet, durant l’ouverture du IIe congrès de l’Internationale communiste[14] . J’avais été nommé pour diriger toute la protection intérieure et extérieure du congrès ; 300 ouvriers triés sur le volet furent mis à la disposition de la Tchéka[15] . Vladimir Ilitch n’arriva pas avec le début du congrès, nous l’attendions. Le train postal de Moscou entra ; nous nous précipitâmes vers les wagons pour le chercher, mais il avait sauté en marche du dernier wagon, enfilant son manteau. Son manteau attirait vraiment l’attention. Vieux, usé, déchiré près du col, et en plus ouaté – alors que c’était en juillet, et qu’il faisait chaud.

Ayant installé rapidement Lénine et Maria Ilinitchna, venue avec lui, dans une voiture fermée, nous arrivâmes incognito au palais de Tauride avec plusieurs voitures. Les délégués du congrès n’y étaient pas encore. Ils étaient à Smolny. Vladimir Ilitch dit : « Allons à Smolny. » Sortant du perron du Palais de Tauride, il ôta rapidement sa casquette noire qu’il remplaça par une casquette blanche sortie de sa poche. Il fit tout cela en un clin d’œil. Peu le remarquèrent. Là, je pensai : voilà un conspirateur.

Dans la salle des Actes de Smolny, les délégués du congrès accueillirent Lénine par des cris de « hourra » et l’Internationale en différentes langues. Puis nous nous mïmâ es en marche vers le palais de Tauride. Une chaïâne serrée d’ouvriers entoura la colonne du congrès. Toutes les rues étaient noires de monde. Lénine marchait en tête de la colonne. J’avançais aux côtés de lui, quand l’un de nos camarades de la garde, marchant derrière nous, laissa échapper par mégarde de sa poche une grenade à main ; par bonheur, la capsule n’était pas insérée et elle n’explosa pas.

Vladimir Ilitch prononça un discours au congrès en russe. Puis, dans l’un des petits jardins près du palais, il posa pour une photo avec A. M. Gorki et d’autres. En observant la conversation entre Vladimir Ilitch et Gorki, on sentait avec quelle grande prévenance il le traitait.

Ensuite, Lénine souhaita visiter des maisons de repos pour ouvriers. Nous quittâmes le congrès discrètement. Partirent : Lénine, Maria Ilinitchna, le camarade Lachévitch[16] , Zorine[17] , moi-même et quelques autres camarades. Personne dans les maisons de repos ne savait que Vladimir Ilitch viendrait. Nous entrâmes dans la 10e maison de repos ; les ouvriers ne reconnurent pas immédiatement Vladimir Ilitch. Puis un vieil ouvrier s’approcha de moi et demanda : « Dis donc, camarade Ouglanov, ce ne serait pas le camarade Lénine ? » Je répondis par l’affirmative. Le vieil homme disparut quelque part. Après avoir inspecté les lieux, Lénine se dirigea vers la sortie. Une cinquantaine d’ouvriers s’étaient déjà rassemblés près du perron. Le vieil ouvrier qui m’avait questionné, s’adressant à Vladimir Ilitch, déclara : « Dommage, Vladimir Ilitch, nous ne savions pas que vous viendriez, personne ne nous a prévenus, nous aurions préparé un petit cadeau. Enfin, on va au moins vous balancer sur une chaise. »[18] Et ils se mirent à installer Vladimir Ilitch dans un grand fauteuil d’osier de jardin. Malgré les protestations de Vladimir Ilitch : « Non, camarades, pourquoi faire, vraiment… » – les ouvriers insistèrent : « Si, Vladimir Ilitch, on vous porte. » Et ils le soulevèrent doucement, progressivement.

Puis toute la bande repartit. Une foule d’ouvriers ne tarda pas à se rassembler. Nous nous rendïâmes ensuite à une petite rivière et nous installâmes sur le ponton de l’embarcadère. Lénine s’allongea pour se chauffer au soleil. Deux ou trois cents ouvriers s’étaient postés sur la berge. Un groupe d’ouvrières s’assit près de Vladimir Ilitch et se plaignit : la vie est dure, le pain manque, pas de bottes. Une vieille ouvrière (de la fabrique de tabac, je crois) dit : « Vladimir Ilitch, nous vous soutenons, vous et tous les bolcheviks, mais c’est vraiment trop dur de vivre, on a faim. » Vladimir Ilitch répondit : « C’est vrai, c’est dur, camarades. Voyez cette chaleur torride, pas de pluie » (et il montra le soleil du doigt), « la récolte sera mauvaise. Quand nous aurons fini la guerre contre la Pologne[19] cet automne, ça ira mieux. » Une autre ouvrière, s’adressant à Vladimir Ilitch, dit : « Nous n’avons pas de bottes, et l’automne arrive, dans quoi marcherons-nous ? » Lénine répondit : « Sur le front, les soldats de l’Armée rouge avancent dans les marais en lapti [chaussures d’écorce] ou pieds nus, camarades. C’est à eux qu’il faut donner les bottes. » Et il ajouta : « Quand nous aurons fini la guerre contre la Pologne cet automne, ça ira mieux, camarades. » Là, je pensai : puisque Lénine a dit deux fois que la guerre contre la Pologne finirait à l’automne, c’est qu’il en était fermement décidé. Au moment du départ des maisons de repos, les ouvriers, après avoir fait la chaise à Lénine, l’installèrent dans l’automobile. Tout cela reflétait le lien profond entre Vladimir Ilitch et la classe ouvrière, sa compréhension de ses états d’esprit, ainsi que le profond respect des ouvriers pour Vladimir Ilitch.

En chemin, nous passâmes par la rue Chirokaïaï du quartier Pétrogradski, devant la maison où Lénine avait autrefois vécu. Arrivés au pont de la Trinité, nous partïâmes à pied vers le Champ de Mars, vers les tombes fraternelles, et décidâmes d’y attendre l’arrivée des délégués du congrès. De chaque côté du chemin menant aux tombes fraternelles, des marins formaient une haie d’honneur. Nous avançâmes entre ces haies. Lénine, sa casquette enfoncée sur les yeux, marchait courbé ; on ne le reconnut pas d’abord. À l’entrée des tombes fraternelles, un matelot de garde nous arrêta et demanda nos laissez-passer. Vladimir Ilitch présenta sa carte d’identité. Le garde l’examina assez longtemps. Le camarade M. Lachévitch, qui se tenait à côté, n’y tint plus et dit : « Qu’est-ce que tu l’examines si longtemps, mon gars ? C’est le camarade Lénine. » Le garde rendit sa carte à Vladimir Ilitch et son visage se modifia. Il n’y avait personne autour de nous. Mais à peine avions-nous fait un pas vers les tombes que toute la garde d’honneur des marins se précipita vers Vladimir Ilitch et l’accompagna jusqu’à l’arrivée du congrès.

Avec le congrès, nous nous dirigeâmes vers la place du Palais d’Hiver. La place était noire de monde ; une centaine de milliers de personnes bruissaient. Le camarade Zinoviev se mit à persuader Lénine de parler une petite demi-heure. Vladimir Ilitch répondit : « Non, mon cher, nous retardons déjà le train d’environ 25 minutes. Si vous voulez trois minutes, je parlerai. » Se tournant vers moi, Vladimir Ilitch dit : « Amenez la voiture, camarade Ouglanov. » Je courus chercher la voiture, tandis que Lénine commençait son discours. Un puissant « hourra » retentit sur la place. Avant même que je n’aie fait venir la voiture, je vois accourir Iakov Chokhov, un ouvrier de Piter, qui crie : « Vite la voiture, Vladimir Ilitch a déjà fini de parler ! » Et puis je regarde : Lénine est debout sur les rails du tramway, m’agite sa casquette et crie : « Par ici, camarade Ouglanov ! » Aucun de ses camarades n’était près de lui ; il avait quitté la tribune en douce, personne ne l’avait remarqué. Puis vinrent le camarade Lachévitch et Maria Ilinitchna. Nous nous entassâmes tous dans une seule voiture : Vladimir Ilitch, Maria Ilinitchna, le camarade Lachévitch, et je crois le camarade Belenky[20] de la Tchéka. Il n’y avait plus de place pour moi, je me mis sur le marchepied. Vladimir Ilitch me tenait par la manche en disant : « Ne tombez pas, camarade Ouglanov. »

À la gare, il n’y avait personne, seuls des cheminots nous attendaient. Vladimir Ilitch, regardant sa montre, dit : « Excusez-moi, camarades, j’ai retardé le train de 35 minutes. » Les cheminots, entourant Vladimir Ilitch, se plaignirent : « Pourquoi Vladimir Ilitch est-il resté si peu de temps à Pétrograd ? » Vladimir Ilitch répondit : « Pas le temps, pas le temps, camarades, beaucoup de travail. Quand ça ira mieux, je resterai plus longtemps. » On installa Vladimir Ilitch dans son petit wagon ; il dit : « Bon, merci, camarades. A Moscou, je raconterai vos maisons de repos. » Après nous avoir serré fermement la main, Vladimir Ilitch partit. Ce fut sa dernière visite à la ville de la dictature du prolétariat. Ce jour passé avec Vladimir Ilitch restera à jamais gravé dans ma mémoire. C’était le chef du prolétariat mondial, et pourtant un homme si simple, sans la moindre affectation, pas un mot pompeux, tout chez lui est simple, clair. Dans chaque pensée de Vladimir Ilitch, on sentait une compréhension profonde du caractère et des sentiments des masses laborieuses.

Je dus rencontrer Lénine à nouveau au printemps 1921, pendant le 4e Congrès pan-russe des syndicats et le 4e Congrès pan-russe du syndicat des métallurgistes[21] . À la Conférence du Parti panrusse[22] , Lénine, m’ayant vu, m’appela à la tribune (la séance se tenait dans la salle Sverdlov). S’étaient réunis Vladimir Ilitch, le camarade Zinoviev, Boukharine et moi. Vladimir Ilitch, s’adressant à moi, déclara : « Voilà, camarade Ouglanov, le 4e Congrès du syndicat des métallurgistes va s’ouvrir. Chliapnikov y a amené beaucoup de gens de l’opposition ouvrière . Vous devez y aller pour bien vous battre. » Je signalai à Lénine que j’étais un peu souffrant. Lénine répondit : « Peu importe. Nous allons vous envoyer avec Nikolaï Ivanovitch Boukharine. Seulement, surveillez-le bien, qu’il ne se mette pas à jouer les tampons avec Chliapnikov » (Vladimir Ilitch faisait clairement allusion à la position de tampon syndical du camarade Boukharine pendant la discussion sur les syndicats. – N. O.). Puis il ajouta : « Si vous remarquez quoi que ce soit, rabrouez-le comme il faut, en prolétaire. » Nikolaïï Ivanovitch Boukharine, qui se tenait près de lui, dit à Lénine : « Vous, Vladimir Ilitch, vous lancez cet ours du Nord contre moi ; il va me démolir. » Tous éclatèrent de rire. Et nous partïmâ es, le camarade Boukharine, V. Schmidt[23] et moi, nous battre au congrès des métallurgistes. Et effectivement, nous nous battïmâ es comme Vladimir Ilitch l’avait ordonné. Les choses allèrent si loin que la liste du Comité central des métallurgistes[24] , approuvée par le Comité central du Parti contre les propositions du camarade Chliapnikov, fut rejetée par la fraction du congrès. Et nous, majorité de la Commission du Comité central (Boukharine, Tchoubar[25] , Schmidt, Ouglanov) – Chliapnikov en faisait aussi partie –, proposâmes d’imposer la liste par directive du Parti. On y brisa bien des lances, les affrontements atteignirent une acuité inouïeï .

Quelques mots sur la façon dont Vladimir Ilitch examina la liste du Comité central des métallurgistes. Le camarade Chliapnikov proposait sa liste, comprenant 19 partisans de l’opposition ouvrière et 6 partisans du Comité central et des décisions du Xe Congrès du Parti.

Le Bureau politique, présidé par Vladimir Ilitch, constatant que la liste du camarade Chliapnikov penchait nettement vers l’opposition, la rejeta et adopta la liste des Pétrogradiens et des Toulains. Chliapnikov protesta, déclarant : « Vous n’avez pas le droit de nous accuser de déviationnisme, nous nous soumettons aux décisions du Xe Congrès du Parti. » Vladimir Ilitch répondit : « Camarade Chliapnikov, le Parti a tranché les débats au congrès et tracé la ligne. Le Comité central des métallurgistes est une institution politique sérieuse que le Comité central du Parti ne peut confier à une majorité qui n’a pas encore surmonté ses déviations. » Cette décision marqua le début de l’assainissement du Syndicat des métallurgistes et de son retour sur la voie bolchevik.

Je dus rencontrer Vladimir Ilitch à nouveau à l’automne, en septembre 1921. À l’époque, je travaillais comme secrétaire de l’organisation de Pétrograd, et les divergences au sein de cette organisation avaient alors atteint leur paroxysme[26] . Le 19 septembre 1921, une réunion des cadres actifs se tint à Piter, où les divergences trouvèrent leur expression la plus vive et la plus violente. La très grande majorité de l’assemblée adopta la résolution sur les tâches de l’organisation de Pétrograd, présentée dans mon contre-rapport. Le rapport et la résolution du camarade Zinoviev furent rejetés par la majorité.

Deux jours après cette réunion, nous fûmes convoqués au Comité central du Parti[27] . On m’y a convoqué ainsi que le camarade Komarov[28] . Avant la séance officielle de la commission du Comité central[29] (présidée par Vladimir Ilitch), Lénine s’est entretenu avec nous en privé. S’adressant à nous, ile demanda : « Eh bien, comment vont les choses chez vous, camarades ? » Nous exposâmes brièvement le fond du problème. Lénine déclara : « J’ai lu le compte rendu sténographique de votre réunion ». Et, se tournant vers le camarade Komarov, il dit : « Tu en as décousu, camarade Komarov » (Lénine caractérisait ainsi le discours véhément prononcé le 19 septembre par le camarade Komarov). Lénine dit cela sur un ton amical. Le camarade Komarov répondit à peu près ceci : « Nous ne pouvions agir autrement, Vladimir Ilitch, ils nous ont poussés à bout, tous les camarades se plaignent, et nous avons décidé d’attirer ainsi l’attention du Comité central ». Ensuite Lénine, s’adressant à moi, dit : « Et j’ai entendu dire, camarade Ouglanov, que vous voudriez séparer les syndicats du parti ? » Bien que cette question ne m’ait pas désarçonné, elle m’embarrassa passablement. Je n’ai jamais commis de tels péchés dans mon activité au parti. Mais puisque Vladimir Ilitch en parlait, ce n’était sûrement pas sans raison. Et je répondis, et je m’en souviens comme si c’était maintenant, un peu bizarrement peut-être, : « Non, Vladimir Ilitch, ce n’est pas vrai. Quelqu’un vous a dit des mensonges, parole d’honneur ; cela n’a jamais existé. Demandez à tels et tels camarades avec qui j’ai travaillé en 1907, 8, 12, 13, 14, 17-19-21, et personne ne pourra dire que j’ai eu des déviations ». Vladimir Ilitch reprit la parole d’un ton enjoué et amical : « Bon, très bien, camarades, nous arrangerons cela. Vous avez raison ! Avez-vous la liste du comité provincial ? » Nous répondïmâ es que oui. « Eh bien, voyons cela », dit Lénine et je lui remis la liste. Vladimir Ilitch, s’adressant à nous, demanda : « Combien avez-vous ici de l’un et de l’autre groupe ? » Nous le dïmâ es et il demanda : « Alors, insistez-vous pour une représentation proportionnelle ? » Nous répondïmâ es : « Aucune proportionnelle ne nous est nécessaire Vladimir Ilitch, décidez vous-même, que le Comité central du parti décide, nous nous y soumettrons » . C’est ainsi que s’acheva notre entretien avec Lénine.

Notre entretien avec lui eut lieu à l’appartement du camarade Staline. Pendant notre conversation, ce dernier marchait dans la pièce et fumait sa pipe sans arrêt. Vladimir Ilitch, le regardant, dit : « Voilà bien un Asiate ; il ne fait que fumer ! » Le camarade Staline vida aussitôt sa pipe. Après cette discussion avec Lénine, j’eus, comme on dit, un poids en moins sur les épaules. Autant que je m’en souvienne, le camarade Komarov poussa aussi un soupir de soulagement… Cet entretien avec Vladimir Ilitch restera à jamais gravé dans ma mémoire, et dans le travail quotidien, il est un principe directeur. Je me souviens particulièrement de la question de Lénine sur les syndicats et le parti. Pour l’histoire, il convient de noter que le Comité central du parti reconnut comme correcte notre ligne (Ouglanov, Komarov et d’autres, qui représentaient en 1921 la majorité de l’organisation)[30] .

Autre fait caractéristique de Vladimir Ilitch, en lien avec l’incendie de la centrale téléphonique en octobre 1921 à Piter et la tentative d’incendier le télégraphe principal (c’était l’œuvre de l’organisation de Savinkov). Le Comité central décida de remplacer la direction de la Tchéka de Pétrograd[31] . Dans la journée, le secrétaire de Lénine m’appela au téléphone et me demanda quand il serait le plus commode pour moi de parler au téléphone avec Vladimir Ilitch. Je répondis : à n’importe quelle heure. Nous convïânmes de minuit. À l’heure convenue, nous eûmes notre conversation. Vladimir Ilitch me demanda : « M’entendez-vous bien, camarade Ouglanov ? » Je répondis : « Oui ! » Vladimir Ilitch demanda : « Avez-vous reçu ma lettre concernant la Tchékа de Pétrograd ? » Je répondis : « Oui ! » Lénine demanda à nouveau : « Notre décision ne vous met-elle pas en difficulté ? » Je répondis : « Non, Vladimir Ilitch, cela ne nous posera aucune difficulté, vous en jugerez mieux » . Après avoir encore discuté des affaires, nous mïâmes fin à notre conversation.

Et quant à la façon dont Vladimir Ilitch caractérisait le travail de la Tchékа, – voyez la note imprimée, envoyée par Lénine à moi-même et au camarade Komarov :…[32]

Courte, claire et expressive, elle ne laisse place à aucun doute. La note mentionne une commission – Kamenev+Ordjonikidze+Zaloutski[33] . Cette commission était venue chez nous à Piter aider à aplanir les désaccords persistants liés à la formation des organes du parti après la 15e Conférence provinciale du parti.

Autre moment caractéristique de Vladimir Ilitch. Séance plénière du Comité central du parti (j’étais alors candidat au Comité central après le 10e Congrès), je ne me souviens plus exactement en quel mois c’était en 1921. On discutait de la question ukrainienne, concernant le Donbass[34] . De la révocation du camarade Piatakov[35] du Donbass, sur quoi insistaient les camarades ukrainiens. Vladimir Ilitch intervint deux fois pour défendre le camarade Piatakov, démontrant qu’il accomplissait une grande œuvre, une œuvre difficile et que le Comité central du parti devait le soutenir. Puis le camarade Piatakov prit la parole et dit à peu près ceci dans son discours : « Si le Comité central estime nécessaire de me relever de mes fonctions, alors plusieurs dizaines de camarades quitteront aussi le Donbass, ils ne resteront pas à travailler sans moi ».

Après cette intervention, Vladimir Ilitch prit de nouveau la parole, mais cette fois vivement contre le camarade Piatakov. Lénine déclara (je cite de mémoire) : « Le camarade Piatakov n’a pas compris la tâche qui lui avait été confiée par le Politburo. Il n’a pas compris et ne comprend pas comment il faut traiter la masse prolétarienne arriérée et épuisée. Il ne comprend pas l’arriération de l’organisation du parti. Au lieu d’en devenir le guide-dirigeant, il en est devenu un commandant. Il a rabaissé l’organisation du parti, au lieu de l’élever et de la renforcer. » Lénine conclut en proposant de relever le camarade Piatakov du Donbass et de nommer une commission pour se familiariser sur place avec l’état des choses.

Je ne compris pas immédiatement pourquoi Vladimir Ilitch avait si brusquement changé d’avis sur le camarade Piatakov. Je compris ensuite qu’il chérissait et estimait les cadres s’ils savaient travailler, mais que par-dessus tout et plus que tout, il tenait au parti et à la classe ouvrière. Voilà pourquoi, lorsque le camarade Piatakov déclara : si le Comité central me relève de mes fonctions, alors plusieurs dizaines de camarades quitteront aussi leur travail ; ici Lénine vit clairement poindre une bureaucratie naissante, ne comprenant pas les masses et s’affranchissant de l’influence du parti. Voilà pourquoi il changea d’avis de manière si ferme et radicale.

Je me souviens toujours de cette séance du Comité central et de l’opinion de Vladimir Ilitch. Dans le travail quotidien du parti, je n’oublie jamais ce que Vladimir Ilitch a dit du camarade Piatakov. Je pense qu’il faut s’en souvenir et l’appliquer dans la pratique, du plus petit au plus grand, par tous les cadres du parti, alors notre parti sera fort, solide sera sa direction. Et quiconque voudrait être un guide de notre parti doit être tel que fut Vladimir Ilitch.

5 janvier 1925

***

Un jour avec Lénine

La rédaction de la revue « Le Communiste » m’a demandé d’écrire un article sur le thème « Qu’est-ce que le léninisme ». En toute honnêteté, ce sujet m’a paru extrêmement lourd de responsabilités. C’est pourquoi, bien que je connaisse le parti depuis longtemps et que j’aie eu l’occasion de voir de près le fondateur de notre parti, Lénine, je n’ose néanmoins pas écrire sur une question aussi capitale et je laisse ce thème de côté pour l’instant. Dans le présent article bref, je souhaite partager avec les camarades mes souvenirs d’une journée que j’ai passée avec Vladimir Ilitch.

À l’été 1920 se réunit le IIe congrès de l’Internationale Communiste. L’ouverture du congrès devait avoir lieu à Léningrad (alors Petrograd), au palais Ouritski (anciennement palais de Tauride). Tous les délégués étaient à Moscou, aussi toute l’assemblée du congrès devait se rendre à Léningrad. Comme nous le savions, Vladimir Ilitch devait également venir avec le congrès. Léningrad, capitale de la révolution prolétarienne, se préparait à accueillir ses chers hôtes avec un enthousiasme extraordinaire. Je venais alors juste de rentrer du front et travaillais comme secrétaire du Conseil provincial des syndicats.

Le comité de notre parti à Léningrad, se préparant à accueillir le congrès, m’a chargé d’organiser une protection supplémentaire du congrès composée de militants choisis parmi les meilleurs. J’ai rassemblé environ trois cents de ces camarades, qui occupèrent tous les postes clés le long du parcours et autour du lieu du congrès. Il fut particulièrement demandé d’organiser avec soin la protection de Vladimir Ilitch. Trente camarades furent désignés avec moi pour cela. Ce groupe d’élite monta la garde dès le petit matin à la gare Nicolas, dans l’attente de l’arrivée du train.

Enfin arrivèrent deux trains à la fois. Tout le congrès, conduit par le camarade Zinoviev, nous rejoignit. Des centaines de personnes de différentes nationalités ! Bien que nous l’ayons cherché parmi eux, nous ne trouvâmes pas Vladimir Ilitch. Sur la place devant la gare s’étaient rassemblées des dizaines de milliers de personnes. Par des cris enthousiastes, les prolétaires de Léningrad, endurcis par le feu de la faim et de la lutte, saluaient les représentants d’avant-garde du prolétariat mondial – les délégués du congrès. Mais notre garde prolétarienne avait entendu dire que Vladimir Ilitch devait arriver, et c’est pourquoi, même après le départ du congrès en tramways depuis la gare, voyant qu’Ilitch n’était pas là, elle ne se dispersa pas avant très, très longtemps. Le camarade Zinoviev nous dit que Vladimir Ilitch arriverait. Quelques heures d’attente pénible s’écoulèrent, enfin apparut le train postal de Moscou. Il accosta au quai, et nous nous précipitâmes tous vers les wagons pour chercher Vladimir Ilitch. Il se trouvait tout à la queue du train, dans un petit wagon. Sautant sur le quai, Vladimir Ilitch enfila son manteau en marchant. Nous étions en juillet, et Vladimir Ilitch enfilait un manteau ouaté d’automne, comme je m’en souviens encore maintenant, vieillot et avec le col déchiré. Nous l’entourâmes en groupe compact et partïâmes en courant vers les automobiles. Nous nous installâmes dans les voitures. Ilitch fut placé dans une voiture fermée. Maria Ilinitchna et un groupe de camarades étaient arrivés avec lui. Nous filâmes vers le palais Ouritski. Le palais Ouritski était déjà bondé de monde. Nous arrivâmes. La séance du congrès n’y avait pas encore commencé. Tous étaient au Smolny. On ne nous reconnut pas. Nous rebroussâmes rapidement chemin. Vladimir Ilitch, sortant du porche sur la rue pour rejoindre l’automobile, ôta rapidement sa casquette noire en marchant, la cacha dans sa poche, en sortit une blanche et la mit. Tout cela se fit en un instant, au point que les camarades qui l’entouraient ne le remarquèrent même pas.

Nous arrivâmes au Smolny. Toute l’assemblée du congrès était dans la salle d’actes. À l’apparition de Vladimir Ilitch, un tonnerre de « hourra ! » dans différentes langues et le chant de l’Internationale retentirent. Sur-le-champ, Vladimir Ilitch embrassa certains camarades (je ne sais pas qui, apparemment de vieux révolutionnaires étrangers).

Du Smolny, nous nous mïâmes en route avec tout le congrès à pied vers le palais Ouritski (distance : vingt minutes de marche). Nous entourâmes Vladimir Ilitch ; il marchait aux côtés d’étrangers. Le peuple obstruait littéralement la rue, accompagnant le cortège du congrès.

Nous arrivâmes au palais Ouritski. L’apparition de Vladimir Ilitch y provoqua une tempête ininterrompue d’enthousiasme. Le camarade Zinoviev ouvrit le IIe congrès de l’Internationale Communiste. Le premier à prendre la parole pour un rapport fut Vladimir Ilitch Lénine. Il parla en russe pendant environ une heure et demie. Ensuite commencèrent les traductions. Je ne me souviens pas de quoi parlait Vladimir Ilitch, il me semble que c’était des tâches du prolétariat mondial. Puis un groupe de camarades entraïâna Vladimir Ilitch pour une séance photo. Une dizaine de personnes se rassemblèrent dans un coin isolé du palais, dans un petit jardin. Je fus pris de timidité, je me cachai derrière un pilier, et ne sortis pas. Et aujourd’hui je regrette d’avoir mal agi. Ensuite, Vladimir Ilitch s’adressa aux camarades et demanda à voir les maisons de repos qui venaient d’ouvrir à cette époque. Après avoir mangé rapidement sur le pouce, il exprima le désir de s’y rendre immédiatement. Nous sortïmâ es du palais sans être remarqués, nous nous installâmes dans deux voitures : Vladimir Ilitch, Maria Ilinitchna, le camarade Lachévitch, moi-même et encore deux camarades, et nous partïâmes pour l’ïlâe Kamenny-Ostrov inspecter les maisons de repos pour ouvriers, qui pouvaient en accueillir huit cents.

L’arrivée de Vladimir Ilitch là-bas n’était en général connue de personne et fut inattendue. Nous entrâmes dans la maison n°10. Environ soixante-dix ouvriers y étaient en repos. Vladimir Ilitch entra le premier, nous le suivïâmes pour inspecter les chambres. Ilitch avait tiré sa casquette assez bas sur son front. Les ouvriers ne reconnurent pas Ilitch tout d’abord, mais me connaissaient moi et le camarade Lachévitch particulièrement, comme un orateur de premier ordre qui avait fait le tour de toutes les usines. Puis un des ouvriers, s’approchant de moi, demanda : « Dis donc, camarade Ouglanov, ce n’est pas le camarade Lénine ? » Je répondis : « Si. » L’ouvrier disparut de la pièce. Après avoir fait le tour des lieux, Vladimir Ilitch se dirigea vers la sortie.

Sur l’allée se tenait déjà une centaine d’ouvriers, et de tous côtés accouraient les ouvriers en repos qui entourèrent Ilitch, et ce vieil ouvrier métallurgiste qui m’avait interrogé, s’adressant à Ilitch, dit :

« Eh, Vladimir Ilitch, on ne savait pas que tu viendrais, personne n’a prévenu, on aurait su, on t’aurait préparé un cadeau, bon, alors on va te balancer au moins. » Bien qu’Ilitch les en dissuadât : « Mais non, mais non, il ne faut pas, camarades. » Les ouvriers criaient : « Non, Vladimir Ilitch, on va vous balancer ! » Ils firent asseoir Vladimir Ilitch dans un fauteuil d’osier de jardin et, aux cris de « hourra ! » , se mirent à le balancer ! Puis toute la bande se mit en route pour inspecter les maisons. Ilitch marcha pendant plus d’une heure, parlant tout le temps avec les ouvriers. Ensuite nous allâmes vers la rivière Neva, aux barques. Ici, Ilitch s’allongea au soleil. À cet endroit, sur les pontons près des barques, plusieurs centaines d’ouvriers s’étaient installés.

Une vieille femme, ouvrière d’une usine de tabac, parlant avec Vladimir Ilitch, lui dit : « Voilà, mon petit père, Vladimir Ilitch, nous soutenons toi et tous tes bolcheviks de toutes nos forces, mais c’est qu’on a encore tellement faim. »

Vladimir Ilitch répondit mot pour mot : « Que voulez-vous faire, camarades, vous voyez bien, quelle chaleur caniculaire il fait. » Ce disant, il montra le soleil de la main : « Elle va brûler les récoltes, il y aura la famine. » Et il ajouta : « Voilà, à l’automne nous finirons la guerre avec la Pologne, alors ce sera un peu plus facile. »

Une autre ouvrière, s’adressant à Ilitch, dit : « Mais voilà, Vladimir Ilitch, nous n’avons pas de bottes, nous marchons en savates de chiffon, bon, pour l’instant ça va, mais voilà, l’automne va arriver, nous n’aurons rien pour aller travailler. » À Léningrad, il y avait alors une pénurie terrible de chaussures.

Vladimir Ilitch répondit : « Sur le front, dans les marais et les buissons, les soldats de l’Armée Rouge marchent pieds nus ou en lapti, et ils manquent de bottes. Patientez encore un peu, camarades. »

Les ouvrières répondirent : « Mais nous patientons déjà, nous ne nous plaignons pas, c’est juste à vous que nous le disons. »

Vladimir Ilitch répondit : « Voilà, à l’automne, camarades, nous finirons la guerre avec la Pologne, alors ce sera un peu plus facile et nous viendrons à bout des bottes. »

Là, je compris qu’Ilitch avait déjà alors formé l’opinion qu’il fallait finir la guerre à l’automne. L’entretien dura environ une heure et demie, puis tout le groupe se leva et se dirigea vers les automobiles. Les ouvriers balancèrent Vladimir Ilitch pour lui dire au revoir, et nous partïmâ es. En partant, Ilitch dit : « Je dirai à Moscou qu’on vienne voir chez vous comment il faut organiser les maisons de repos. »

Apparemment, il était satisfait de ce qu’il avait vu. En chemin, Vladimir Ilitch me demanda : « Vous savez, camarade Ouglanov, où j’habitais avant, dans mon ancien appartement ? » Je répondis que oui. Alors il cria (j’étais dans l’autre voiture, à côté) : « Allons, allons-y. »

Nous partïâmes par la rue Large de la rive Léningradienne (alors rive Pétrogradienne), une rue tranquille envahie d’herbe. Il n’y avait âme qui vive dans la rue.

Vladimir Ilitch dit : « Comme c’est calme… L’herbe a poussé dans la rue. » On voyait combien il vivait douloureusement les privations que supportait le prolétariat héroïïque de Léningrad.

Par le pont Toutchkov, l’ïâle Vassilievski, nous nous dirigeâmes vers le quai de la Neva, au foyer pour délégués du congrès. Nous arrivâmes, personne ne nous remarqua. Après avoir bu quelque chose, Vladimir Ilitch voulut aller au Champ de Mars, sur les tombes des victimes de la révolution. Arrivés au pont de la Trinité, nous continuâmes à pied. Pour accueillir le congrès, des marins formaient une haie d’honneur en sentinelles au Champ de Mars (le congrès devait passer devant les tombes des victimes de la révolution). En marchant entre les sentinelles des marins, nous ne nous fïmâ es pas remarquer. Vladimir Ilitch, sa casquette tirée sur le front, avançait méconnaissable.

Mais voilà qu’un obstacle se présenta à l’entrée des tombes. Un marin de faction se tenait là, et un jeune de surcroïât. Vladimir Ilitch marchait en tête, le soldat lui demanda un laissez-passer. Vladimir Ilitch présenta une carte d’identité avec photo. Le soldat examina le document un peu longuement ; le camarade Lachévitch n’y tint plus et dit : « Eh bien, mon frère, tu ne l’as pas reconnu, ou quoi ? C’est le camarade Lénine. » Je ne pus bien comprendre ce qui arriva au soldat, il rendit le document à Vladimir Ilitch, le dévisageant intensément.

Moins de deux minutes ne s’étaient pas écoulées que plusieurs centaines de marins, qui formaient la haie d’honneur en sentinelles, quittèrent leur poste et coururent vers Vladimir Ilitch, l’entourèrent et marchèrent ainsi avec lui jusqu’à l’arrivée du congrès. Le congrès était accompagné d’une manifestation d’ouvriers, plus de cent mille personnes.

Du Champ de Mars, Vladimir Ilitch et nous, à la tête du congrès, nous nous mïâmes en marche à pied vers la place Ouritski (la place d’Hiver). Là devait se tenir un meeting, où tous les manifestants devaient également se rassembler. Vladimir Ilitch marchait, courbé, et parlait avec insistance avec un délégué étranger. Et comme il me sembla qu’il regardait l’étranger sévèrement, je pensai alors : « Très probablement, cet étranger est un social-démocrate, Ilitch le regarde vraiment d’un air sévère. » Dans toutes les rues adjacentes se tenait une énorme masse de peuple, et aucune protection ne pouvait contenir ce flot. Tous ceux qui marchaient avec le congrès cherchaient Ilitch. Voilà nous sommes sur la place d’Hiver… Le peuple déferla de toutes les rues. Rien ne pouvait le retenir, tout ordre fut bousculé. La place était inondée d’une masse de cent mille personnes…

Le camarade Zinoviev se mit à prier Ilitch de prendre la parole. Vladimir Ilitch répondit : « Non, mon petit père, nous allons rater le train, pas le temps. » Le camarade Zinoviev insista : « Eh bien, une petite demi-heure, Ilitch, parlez ! » Vladimir Ilitch répondit de nouveau : « Voilà, si vous voulez, je peux trois petites minutes, et encore, on a déjà retardé le train de vingt-cinq minutes. » Ilitch accepta de parler trois minutes, et me dit : « Cours chercher la voiture, tout de suite, camarade Ouglanov, nous partons. » Je m’envolai. Derrière mon dos retentit un puissant « hourra ! ». C’étaient les cent mille prolétaires rassemblés sur la place qui saluaient l’apparition à la tribune de Lénine.

Je n’avais pas encore eu le temps de ramener la voiture du côté du pont du Palais qu’à ma rencontre accourut Iakov Charov (tailleur) en criant : « Amène la voiture, Ilitch a fini de parler ! » Je roule, je vois Vladimir Ilitch debout tout seul sur les rails du tramway et, agitant sa casquette vers moi, crie : « Camarade Ouglanov, camarade Ouglanov, amenez la voiture ici. » Je m’approchai, montèrent Lénine, Maria Ilinitchna, le camarade Lachévitch de la Tchéka. Il n’y eut pas de place pour moi, je me mis sur le marchepied de la voiture. Vladimir Ilitch, me soutenant par la main, dit : « Tenez-vous, ne tombez pas. »

Nous arrivâmes à la gare. Ilitch fut entouré par les cheminots. Il sortit sa montre, la consulta et dit : « Excusez-moi, camarades, j’ai retardé le départ du train de vingt-cinq minutes. » Les cheminots répondirent : « Mais non, Vladimir Ilitch, vous êtes resté trop peu de temps chez nous, vous venez rarement et déjà vous repartez ! » Ilitch répondit : « Pas le temps, camarades, beaucoup de travail, je reviendrai une autre fois. »

Nous accompagnâmes Vladimir Ilitch jusqu’à son wagon, dans lequel il n’y avait aucune protection, seulement deux camarades et Maria Ilinitchna. Nous restâmes, le camarade Lachévitch et moi, près de la fenêtre du wagon, à discuter un peu avec Vladimir Ilitch. Après nous avoir serré la main, il dit : « Bon, merci, camarades, pour tout » et il agita sa casquette depuis la fenêtre du wagon. Il partit et ne revint plus jamais dans la capitale de la révolution prolétarienne.

Il revint pour le prolétariat de Piter en cela que Petrograd prit le nom de Léningrad. C’est la plus haute récompense pour les prolétaires révolutionnaires. Tous les sacrifices consentis pour la libération de la classe ouvrière diront aux prolétaires qu’avec la mort de Petrograd meurt l’impérialisme, qu’avec la naissance de Léningrad triomphe le communisme.

Voilà dans quelles circonstances j’ai passé, camarades, une journée avec Vladimir Ilitch. Vladimir Ilitch, à mon avis, outre qu’il possédait de façon prodigieuse la science, le génie de la prévoyance, une volonté de fer, se distinguait encore extraordinairement, comme une montagne, par sa modestie, sa simplicité géniale, son art de parler avec tous. On peut se permettre de faire cette supposition : si tous les communistes savaient seulement parler avec les ouvriers et les paysans comme parlait Vladimir Ilitch, alors toute une série des tâches les plus difficiles pourraient être résolues plus facilement. Et si les détachements d’avant-garde du prolétariat européen acquièrent dans un avenir proche la volonté de vaincre que manifestait en cela Vladimir Ilitch, alors le prolétariat communiste sera un disciple digne et l’héritier des préceptes de Lénine.

Maintenant Vladimir Ilitch n’est plus avec nous, il nous reste sa volonté et son intransigeance envers les ennemis de classe du prolétariat. Apprenons à comprendre, à parler, à manifester la volonté de vaincre, comme le faisait Lénine.

« Kommunist » (Nijny Novgorod) n°1, 1924, pp. 125-129.

  1. Le 4 (17) avril 1917, Lénine prit la parole lors d’une réunion des militants bolcheviks participant à la Conférence pan-russe des Soviets des députés ouvriers et soldats (Palais de Tauride, salle n° 13) et présenta un rapport sur les tâches du prolétariat révolutionnaire. Il y annonça et expliqua ses thèses, entrées dans l’histoire sous le nom de « Thèses d’avril ».
  2. Voïtinsky V. S. (1885-1960), membre du parti depuis 1905. Début avril 1917, il quitta le Parti bolchevik, rejoignit les mencheviks-défensistes et fut membre du Soviet de Petrograd et du Comité exécutif central panrusse de la première convocation.
  3. Tchkhéidzé N. S. (1864-1926), l’un des dirigeants mencheviks. Après la Révolution de Février, il fut président du Soviet de Petrograd et président du Comité exécutif central pan-russe de la 1re convocation.
  4. Tsérétéli I. G. (1881-1959), l’un des dirigeants mencheviks. Après la Révolution de Février, il fut membre du Présidium du Comité exécutif central pan-russe de la 1re convocation.
  5. Les mencheviks-défensistes ( « Orobontsi » ) soutenaient le Gouvernement provisoire et prônaient la poursuite de la guerre impérialiste « jusqu’à la victoire totale ».
  6. Le Vieux ( « Starik » ) est l’un des surnoms de Lénine.
  7. Avilov B. V. (1874-1938), social-démocrate, journaliste, quitta le POSDR(b) en 1917, collabora au journal semi-menchevik Novaïa Jizn, puis rejoignit l’organisation des sociaux-démocrates-internationalistes. Il se retira de la vie politique en 1918.
  8. Zaloutsky P. A. (1887-1937), membre du parti depuis 1907. En 1917, membre du Bureau russe du Comité central du POSDR(b), Soviet de Petrograd.
  9. Selon toute vraisemblance, N. A. Ouglanov décrit l’intervention de Lénine le 21 mai (3 juin) 1917 lors d’un meeting d’ouvriers de la barrière de Moscou.
  10. Lénine présenta un rapport lors d’une réunion extraordinaire du Soviet des députés ouvriers et soldats de Petrograd, ouverte à 14h35 le 25 octobre (7 novembre 1917).
  11. Le Vikjel , Comité exécutif pan-russe du Syndicat des cheminots, était composé en grande majorité de socialistes-révolutionnaires et de mencheviks. La direction du Vikjel s’éleva contre le pouvoir des soviets, exigeant la création d’un « gouvernement socialiste homogène ». Le 29 octobre (11 novembre 1917), le Comité central du POSDR(b) entama des négociations avec le Vikjel sur la question du pouvoir. Le Congrès extraordinaire pan-russe des employés, artisans et ouvriers des chemins de fer a élu une nouvelle direction pour leur syndicat en janvier 1918.
  12. Lénine a pris la parole le 4 (17) décembre 1917 lors d’une réunion de la section ouvrière du Soviet de Petrograd.
  13. A l’époque la ville s’appelait encore Petrograd.
  14. Le deuxième congrès du Komintern s’est déroulé du 19 juillet au 7 août 1920 à Petrograd et à Moscou. Lénine est arrivé à Petrograd pour l’ouverture du congrès le matin du 19 juillet. Le même jour, à 20 heures, il quitta Petrograd pour Moscou par train express.
  15. Tchéka : Commission extraordinaire pan-russe de lutte contre la contre-révolution, la spéculation et les crimes officiels. Formé sous l’égide du Conseil des commissaires du peuple le 7 (20) décembre 1917.
  16. Lachévitch M. M. (1884-1928), membre du parti depuis 1901. En 1920, il fut membre du Conseil militaire révolutionnaire de la République et commandant par intérim de la 7e armée.
  17. Zorine (Gombarg) S.S., secrétaire du Comité de Petrograd du PCR(b).
  18. Il s’agit d’une vieille tradition russe (appelée « katchéli » ) consistant à honorer une personne (souvent des jeunes mariés) en la soulevant et en la balançant assise sur une chaise. (Note MIA).
  19. La guerre avec la Pologne dura de mars à octobre 1920.
  20. Belenky A. Ia., collaborateur de la Tchéka, en 1919-1924 chef de la garde de Lénine.
  21. Le IVe Congrès pan-russe des syndicats se tint du 17 au 25 mai 1921 à Moscou.
  22. La Xe Conférence pan-russe du PCR(b) se tint du 26 au 28 mai 1921 à Moscou.
  23. Schmidt V. V. (1886-1940), membre du parti depuis 1905. En 1921, il fut candidat au Comité central du PCR(b), commissaire du peuple au Travail de la RSFSR et membre du Présidium du Conseil central des syndicats de toute l’Union.
  24. Lors du IVe Congrès du Syndicat des Métallurgistes, tenu à Moscou en mai 1921, A.G. Chliapnikov et S.P. Medvedev présentèrent leur liste de candidats au Comité central du syndicat. Sur les 22 membres du parti, 19 étaient partisans de l'« opposition ouvrière ». Lénine condamna fermement les actions des opposants, les qualifiant de tentative de relancer la fraction.
  25. Tchoubar V. Ya. (1891-1939), membre du parti depuis 1907. En 1921, il fut candidat au Comité central du PCR(b), président du Présidium du Conseil suprême de l’économie nationale d’Ukraine.
  26. Le conflit au sein de l’organisation du parti à Petrograd résultait du mécontentement de la majorité des travailleurs du parti et des travailleurs soviétiques face aux méthodes bureaucratiques de la direction de G. E. Zinoviev.
  27. La proposition de Lénine de convoquer Zinoviev, Ouglanov et Komarov de Petrograd à Moscou pour des entretiens fut acceptée par le Politburo du Comité central du PCR(b) le 20 septembre 1921.
  28. Komarov N. P. (1886-1937), membre du parti depuis 1909. En 1921, membre du Comité central du PCR(b), secrétaire du Comité exécutif provincial de Petrograd.
  29. La commission pour examiner le conflit dans l’organisation du parti de Petrograd, composée de Lénine, I. V. Staline et V. M. Molotov, fut crée lors de la séance du Politburo du CC du PCR (b) du 21 septembre 1921.
  30. Le 23 septembre 1921, le Politburo du CC du PCR (b) approuva la décision de la Commission sur la question de l’organisation de Petrograd ; voir également la lettre de Lénine à Zinoviev du 29 septembre 1921 (Œuvres complètes. T. 53, pp. 223-224, éd. russe).
  31. Résolution du Politburo du Comité central du PCR(b) du 14 octobre 1921 « Sur la Tchéka de Petrograd ».
  32. La note de Lénine est absente de l’original des mémoires de Ouglanov. Il s’agit vraisemblablement de la note suivante du 15 octobre 1921 : « 15/X. C. Ouglanov. Je vous adresse ceci, à vous et Komarov, confidentiellement. Ayez à l’esprit que ceci a été posé avant l’arrivée de la commission Kamenev + Ordjonikidze + Zaloutski et indépendamment d’elle. La Tchéka de Petrograd n’est pas à la hauteur, pas à la hauteur de la tâche, manque d’intelligence. Il faut trouver mieux. Salutations communistes. Lénine » (Lénine Œuvres complètes. T. 53, p. 272, éd. russe).
  33. Les membres du Comité central Kamenev, qui occupait les postes de président du Conseil municipal de Moscou et de vice-président du Conseil des commissaires du peuple, Ordjonikidzé, secrétaire du Comité régional transcaucasien du Parti, et Zaloutski, secrétaire du Bureau de l’Oural du Comité central du PCR(b), furent, par décision du Politburo du Comité central du PCR(b) d’octobre 1921, détachés à Petrograd « pour surveiller l’application des décisions de la Commission Molotov, Staline et Lénine approuvées par le Politburo, ainsi que pour contribuer à éliminer toute trace de factionnalisme ».
  34. La question « Sur le conflit dans le Donbass » a été examinée lors d’une réunion du Plénum du Comité central du PCR(b) le 28 décembre 1921.
  35. Piatakov G.L. (1890-1937), membre du parti depuis 1910. De 1920 à 1921, président du Conseil central de l’industrie charbonnière du Donbass.