Souvenirs sur Lénine (par Elena Stassova)

De Archives militantes
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La première fois que j'entendis parler de Vladimir Ilitch, ce fut par Nadiedja Constantinovna Kroupskaïa. Nous enseignions toutes les deux dans les écoles ouvrières du dimanche et nous nous rencontrions souvent. Dans la suite, nos relations ne cessèrent jamais, en dépit de toutes les difficultés dues à la clandestinité et à l'émigration.

Je me rappelle les lettres que Vladimir Ilitch envoyait en Russie de l'étranger dans les années 1902 à 1905. Nous avions alors à livrer une grande bataille à la Pensée ouvrière (Rabotchaia Mysl) et à ses continuateurs, les « économistes », plus tard aux menchéviks. Lorsque, par suite d'arrestations, des camarades étaient enlevés à nos cadres, nous nous montrions très prudents pour en entraîner de nouveaux au travail et, dans notre courrier à Vladimir Ilitch, nous nous plaignions de manquer de militants. Et voici qu'en 1905, dans une de ses lettres, Vladimir Ilitch nous en fit violemment le reproche. Il écrivait :

Il faut des forces jeunes. Je conseillerais tout net de fusiller ceux qui se permettent de dire qu'il n'y a pas d'hommes. En Russie, il y en a à la pelle, il faut seulement recruter plus largement et plus hardiment, plus hardiment et plus largement, encore plus largement et plus hardiment la jeunesse, sans la craindre.

Dans les jours d'orage de la première révolution russe, tandis qu'il nous apprenait à préparer l'insurrection armée contre l'autocratie tsariste, Lénine écrivait :

Allez à la jeunesse. Formez sur-le-champ des détachements de combat partout, avec les étudiants, et surtout avec les ouvriers, etc., etc. Qu'immédiatement s'organisent des détachements de trois à dix, à trente hommes, etc. Qu'ils s'arment immédiatement eux-mêmes, comme ils peuvent, l'un d'un revolver, l'autre d'un couteau, l'autre d'un chiffon imbibé d'essence pour mettre le feu, etc.

A la fin d'août 1905 on m'envoya à Genève pour informer le Comité central de toutes les affaires techniques. C'était la première fois que je voyais Vladimir Ilitch. Arrivée sur place, je me rendis au logement qu'il occupait avec Nadiedja Constantinovna et la mère de celle-ci, Elisabeth Vassilievna. Je trouvai Vladimir Ilitch seul à la maison. Il me fit asseoir dans la pièce commune (une cuisine-salle à manger) et se mit à m'interroger sur tout : sur Pétersbourg, sur le Comité de Pétersbourg, sur ce qui se faisait en Russie.

Justement il y avait eu, au printemps et dans l'été de 1905, les congrès des médecins, des enseignements, des avocats et d'autres catégories d'intellectuels ; ils avaient créé des groupements qui s'étaient unis dans l'« Association des Associations ». Je racontai à Vladimir Ilitch comment nous combattions les libéraux dans les congrès et les organisations. Il m'écouta et me dit : « Vous savez, il faudra faire un rapport sur cela à notre colonie russe d'ici ». Je perdis contenance, parce que je n'avais jamais présenté de rapport. Mais Vladimir Ilitch me persuada de la nécessité de faire cet exposé. Au cours de la préparation, je pus voir quel éducateur et quel camarade était Vladimir Ilitch ; il m'indiqua avec patience les défauts de mon plan, puis ceux des idées maîtresses de mon rapport. C'est lui qui présidait et, après le rapport, il signala à nouveau mes erreurs en quelques mots.

C'est à la réunion des sociaux-démocrates russes du 20 octobre (2 novembre) 1905 que pour la première fois, je fis la connaissance de Vladimir Ilitch comme orateur ; il fit la relation des événements politiques de Russie. Ses interventions restent dans la mémoire pour la vie entière : il empoignait si bien son auditoire, ses discours étaient pénétrés d'une telle logique que rarement il se trouvait quelqu'un pour oser lui faire directement et franchement objection. Au rapport en question assistaient aussi des menchéviks, mais pendant l'exposé, ils se tinrent cois : personne n'interrompit Ilitch ; et quand il eut terminé, aucun des menchéviks ne prit la parole contre lui. C'est seulement le lendemain qu'ils exprimèrent dans des discussions privées leurs objections à ses thèses.

Extérieurement, Vladimir Ilitch parlait d'une façon très simple. D'ordinaire, il marchait lentement de long en large, mettant parfois les doigts dans l'entournure de son gilet et parfois projetant la main droite en avant, l'index tendu. Lorsque j'entendis Plekhanov par la suite, je le comparai involontairement à Vladimir Ilitch. Plekhanov était un brillant orateur, avec un beau langage, des inflexions de voix et des gestes nombreux comme ceux d'un acteur, mais il n'avait pas la force logique, la force de conviction de Lénine.


Vladimir Ilitch était toujours plein d'attentions pour les camarades. Je citerai un cas de ma vie personnelle qui s'est produit fin octobre de cette même année 1905. J'habitais alors dans une pension, à Genève. Un jour, Vladimir Ilitch vint me trouver et se mit à me demander comment nous travaillions avec Bauman à Moscou, comment nous avions cherché à prendre contact avec lui et à le tenir au courant des événements ; lorsque la chambre se déclara incompétente dans notre affaire, nous fîmes des démarches pour que Bauman soit mis en liberté provisoire, mais sans succès. C'est seulement après m'avoir écoutée, que Vladimir Ilitch me dit : « Eh bien ! Nadia [il s'agissait de la femme de Bauman] a réussi à faire sortir Nikolaï Ernestovitch, mais ce ne fut pas un bonheur pour lui ; car, peu après sa mise en liberté, il a été assassiné par le Cent-Noirs. » Et Vladimir Ilitch me tendit enfin le journal anglais qui annonçait l'assassinat de Bauman : connaissant mon amitié pour lui, Vladimir Ilitch n'avait pas voulu que j'apprenne sa mort par la presse.

Je citerais bien des exemples de ce genre, relatifs à une autre période, celle qui suivit l'instauration du pouvoir des Soviets et pendant laquelle je travaillai comme secrétaire du Comité central du Parti. Vladimir Ilitch reprochait souvent ) A. D. Tsuroup, le peu de cas qu'il faisait de sa santé ; Ilitch disait qu'un communiste, c'est le bien de l'Etat, et qu'il ne faut pas gaspiller le bien de l'Etat.

Quand Lénine apprit que F. E. Dzerjinski avait travaillé jusqu'à épuisement, qu'il avait eu une hémoptysie et ne voulait pas prendre de répit, il me téléphona pour demander que le Comité central prenne la décision d'envoyer Dzerjinski se reposer quinze jours à Narothominsk. Narothominsk était alors le meilleur sovkhoz de la région de Moscou, et Dzerjinski y serait bien nourri. Vladimir Ilitch, qui avait pensé à tout jusque dans les moindres détails, avait aussi calculé que le sovkhoz n'avait pas le téléphone et que, par conséquent, Dzerjinski, qu'on ne pouvait appeler de Moscou, s'y reposerait mieux.

Lénine s'est préoccupé de faire donner à Staline un bon appartement, à tel autre camarade une paire de chaussures ou un chapeau ; il a veillé à ce qu'il y eût pour les visiteurs des carafes d'eau et des verres dans tous les locaux du Conseil des Commissaires du Peuple.

Que dire de l'extraordinaire modestie de Lénine ? A la ligne d'un questionnaire : « Quelles langues étrangères connaissez-vous ? », il répondit qu'il connaissait « l'anglais, l'allemand, mal le français, et très mal l'italien ». Mais en fait, il en était tout autrement. Je me rappelle qu'en juin 1920, peu avant le IIe congrès de l'Internationale Communiste, deux représentants du Parti socialiste français, dont l'un des fondateurs du Parti communiste, Marcel Cachin, étaient venus à Moscou : quand les membres du Comité central se réunirent dans le cabinet de Vladimir Ilitch, il me fit asseoir près de lui pour qu'en cas de besoin, comme je savais le français, je puisse l'aider dans la conversation ; l'entretien dura une heure et demie, et tout ce temps, Lénine parla sans la moindre gêne en français. Au cours de toute la conversation, je n'eus que deux ou trois mots à lui souffler.

Vladimir Ilitch appréciait beaucoup le facteur temps. Habituellement, la réunion du Comité central était fixée à 10 heures. Vladimir Ilitch l'ouvrait au plus tard à dix heures et quart. Le temps des orateurs était strictement réglementé ; ils avaient ordinairement deux minutes. Vladimir Ilitch vérifiait montre en main. Lorsque quelqu'un commençait une conversation particulière, Lénine menaçait tout de suite les intéressés du doigt ; il disait : « Chut » et faisait signe d'écrire : « Si vous avez envie de dire quelque chose à un camarade, écrivez-lui, mais ne gênez pas les autres par vos conversations ». Aussi observait-on un abondant échange de billets pendant les réunions. Tout en dirigeant les débats, Vladimir Ilitch prenait les notes nécessaires à sa conclusion et lui aussi échangeait des billets avec les présents. Il était interdit de fumer en séance et, à plus forte raison, de sortir ; aussi beaucoup de fumeurs, se conduisant comme des écoliers, s'installaient-ils derrière le grand poêle hollandais qui se trouvait dans le cabinet et envoyaient-ils la fumée de leur cigarette dans la bouche de chaleur. Quand on passait au vote, Vladimir Ilitch disait, en clignant malicieusement les yeux : « Et comment votent les spécialistes du chauffage ? ».


Le jour du cinquantième anniversaire de Lénine, j'étais malade et ne pus aller le voir. Mais je voulais lui faire plaisir : en cherchant dans mes affaires, je trouvai un dessin du caricaturiste connu Carrik, qui représentait le jubilé du populiste Mikhaïlovski. Derrière une table recouverte de drap, se tenait Mikhaïlovski attendri. D'une main, il pinçait son lorgnon ; de l'autre, il essuyait des larmes. Il était entouré de Ioujakov, Miakotine, Strouvé, A. M. Kalmykov, et devant la table, il y avait deux enfants : un garçonnet en costume de marin et une fillette du même âge, dont la natte rappelait une queue de souris. Ces « rejetons de Marx » étaient venus saluer les populistes. J'écrivis à Lénine qu'en effet, lorsque le jubilé de Mikhaïlovski avait été célébré, nous étions encore enfants, mais que maintenant nous étions un grand parti et tout cela grâce à son travail, à son talent.

La caricature plut à Lénine. Le soir, prenant la parole à la réunion organisée en son honneur par le Comité du Parti de Moscou, il la montra aux assistants. Il prononça un discours où il raillait les coups d'encensoir des anniversaires ; il évoqua brièvement le chemin parcouru par notre parti, parla des difficultés que nous avions encore à vaincre ; il nous appela à ne pas nous griser des succès, à ne pas tomber dans la présomption.

Dans cette intervention, comme dans toute son activité, apparaissaient clairement ses traits de caractères : l'extrême modestie, le sang-froid dans l'appréciation de la situation, l'hostilité aux louanges et aux phrases ronflantes.