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Souvenirs sur Lénine (Balabanova)
| Auteur·e(s) | Angelica Balabanova |
|---|---|
| Écriture | 1981 |
Je suppose que c’est une tentation commune pour un écrivain ayant approché un personnage
illustre à ses débuts, que de prétendre qu’il avait reconnu en lui l’Homme de la destinée, et qu’il
est difficile de ne pas modifier son propre jugement au regard de la célébrité ultérieure d’un tel homme. Pour moi je dois avouer que je ne me souviens pas exactement de la date ni du lieu de ma première rencontre avec Lénine. Il me semble que c’était à Berne. Je savais déjà qui il était et quelle était sa position, mais je ne peux pas dire qu’il m’ait fait alors une impression spéciale. Lénine ne se signalait du dehors par aucun trait particulier qui aurait permis de le distinguer des autres figures du jour – j’ajouterai même que de tous les dirigeants révolutionnaires, il semblait le plus terne. Même chose pour ses discours qui ne m’impressionnèrent ni par leur style ni par leur contenu.
Trotsky, que je rencontrai plus tard, était un orateur nettement plus brillant et plus percutant, bien que ses tics et son côté poseur eussent quelque chose d’irritant. Plus tard, et particulièrement aux conférences de Zimmerwald[1] , après 1914, où j’eus l’occasion d’observer Lénine de plus près, je m’aperçus à quel point son esprit était subtil et pénétrant. Bien qu’il maniât la polémique avec brio et souvent sans scrupules il n’avait rien d’un démagogue. Il s’en remettait pour cela à Zinoviev qui s’en acquittait fort bien.
A Zimmerwald, et plus tard en Union Soviétique, les conceptions de Lénine en matière de tactique et sur la vie elle-même me semblèrent souvent extrêmement grossières. Je me suis fréquemment interrogée depuis sur la justesse de cette impression : était-ce vraiment une grossièreté inhérente à sa façon de comprendre et de sentir les choses, ou bien s’était-il entraîêné à ne concentrer son attention que sur un problème à la fois, ou même un seul aspect d’un problème ? Nul doute en tout cas que cette concentration et cet acharnement mis au service d’un but unique furent le secret de sa réussite. […]
Le polémiste
Ce fut pour moi l’occasion de découvrir pour la première fois l’une des particularités du caractère de Lénine, dont je ne devais saisir toute la portée qu’après la Révolution d’Octobre. Tant qu’il resta un émigré, le chef d’une petite fraction minoritaire, je ne réussis pas à comprendre pourquoi il se préoccupait à ce point de la répartition des voix recueillies par les différentes résolutions lors des congrès internationaux et des réunions de l’Exécutif et pourquoi il gaspillait autant de temps à polémiquer avec des délégués qu’il n’avait de toute manière aucune chance de convaincre. Je fus particulièrement surprise de le voir observer cette même attitude durant la guerre, alors que la tragédie nous écrasait d’un tel poids, que notre mouvement était si affaibli, que les prises de positions d’une infime minorité d’intellectuels semblaient de peu d’importance.
En Russie, où j’eus l’occasion de l’observer de plus près, je m’aperçus avec étonnement que même dans les moments les plus graves et les plus critiques, il consacrait autant de temps et d’énergie à essayer de persuader quelques délégués étrangers dont l’influence était insignifiante. Chaque individu, chaque événement social, Lénine les considérait d’un point de vue de stratège révolutionnaire. Sa vie tout entière était une affaire de stratégie, et il ne prononçait pas une parole en public qui n’eût une intention polémique. Le moindre incident, la moindre agitation constituaient un maillon dans la chaîêne des causes et des effets, dont il devait tirer profit à des fins théoriques ou pratiques. Sachant, à n’en pas douter, que l’appui de quelques émigrés de plus ne lui servirait à rien, il n’en continuait pas moins à se battre pendant des heures et des jours entiers pour imposer ses résolutions et ses points de vue à moins que ce fût pour les voir figurer, ainsi que ses polémiques, dans les annales des conventions socialistes. La Révolution eut beau lui conférer des pouvoirs et des responsabilités immenses, il demeura absorbé par les vieilles querelles internes entre Mencheviks et Bolcheviks. […]
Je me rendis à un meeting [en 1916] , organisé par le groupe bolchevik de Zurich, où Lénine devait prendre la parole. Il eut lieu dans une petite salle sombre de la Maison du peuple, qui servait de siège au mouvement ouvrier et socialiste local. Au cours de la guerre, j’avais déjà entendu parler Lénine à de multiples reprises, et je savais en gros ce que serait sa position. Personne dans cette minuscule salle, ni même à l’extérieur, n’aurait imaginé que l’humble personnage qui s’exprimait ce soir-là deviendrait sept mois plus tard le leader incontesté de la révolution victorieuse et le maîêtre des destinées de la Russie. Depuis notre première rencontre, je l’avais surtout vu, lors de conventions et de conférences, polémiquer âprement avec des hommes en qui j’avais beaucoup plus confiance. Il était resté pour moi l’orateur d’un petit groupe de révolutionnaires russes, en majorité des intellectuels, bien plus que le chef ou le représentant d’une quelconque fraction de la classe ouvrière. C’est probablement pour cette raison, et pour d’autres dont j’ai déjà parlé, que j’en étais venue à sous-estimer son pouvoir de réflexion.
Dans le discours qu’il prononça, une phrase allait bien souvent me revenir en mémoire tout au long des mois qui suivirent, comme elle l’a fait si souvent depuis : « Ou bien la Révolution aboutira à une seconde et victorieuse Commune de Paris, ou bien nous serons écrasés par la guerre et la réaction. »
Comme beaucoup de marxistes, j’avais été formée à l’idée que la révolution viendrait d’un des pays les plus industrialisés, et l’analyse de Lénine sur la situation en Russie m’apparut à ce moment comme une quasi-utopie. Par la suite, après mon retour en Russie, je souscrivis entièrement à cette analyse. […]
Après l’attentat contre Lénine
Lorsque je quittai Stockholm pour Moscou [en septembre 1918] , Lénine achevait de se rétablir dans une maison de campagne connue seulement de ses plus proches collaborateurs. À peine étais-je descendue du train qu’on vint me prévenir qu’il désirait me voir sur-le-champ. Il était inutile que je sache pourquoi. En fait, il désirait avoir des informations récentes sur ce qui se passait à l’ouest. Même si les armées bolcheviks avaient arrêté la progression des interventionnistes : les Tchèques en Sibérie, les Anglais à Arkhangelsk et les généraux blancs à l’est et au sud, Lénine se rendait parfaitement compte que la défense du système soviétique dépendait en grande partie de la résistance à l’intervention et du développement de la conscience révolutionnaire chez les ouvriers du reste du monde.
L’histoire des vingt années suivantes allait montrer à quel point il avait raison. Bien des abus et des déviations du régime soviétique, en cette première période, s’expliquent par le fait que la Révolution apparut dans un pays économiquement sous-développé, et qu’elle échoua par la suite à s’assurer l’appui de ses alliés de classe des pays avancés. Les masses russes furent ainsi contraintes à se consacrer entièrement à la défense plutôt qu’à la reconstruction de leur organisation sociale. L’implacabilité des méthodes bolcheviks, qui jouèrent à leur tour comme facteur de démoralisation et
d’aliénation du mouvement révolutionnaire mondial, accrurent encore cet isolement et aboutirent à une nouvelle vague d’abus et de répression, au triomphe du nationalisme russe en même temps qu’à la soumission à des alliances militaires et diplomatiques susceptibles de lui assurer protection et soutien. L’ironie de l’histoire allait s’exprimer dans ce cercle vicieux.
La voiture qui m’emmena à travers Moscou et de là dans la campagne avait pour conducteur l’ancien chauffeur du tsar. Manifestement, il avait reçu l’ordre de distancer toutes les voitures qui essaieraient de nous suivre, car nous roulâmes à tombeau ouvert. Lorsque nous arrivâmes, Lénine était assis au soleil, sur son balcon. De le voir et de songer combien il avait frôlé la mort de près, je me sentis bouleversée et je l’étreignis sans pouvoir dire un mot. Kroupskaîïa était là, plus maigre et fatiguée que lorsque je l’avais vue pour la dernière fois. Apparemment, l’épreuve de ces derniers mois l’avait encore plus marquée que son mari.
Je m’étais à peine assise que Lénine commença ses questions. Il était évident qu’en dépit de tout son pragmatisme révolutionnaire, il se faisait les mêmes illusions que les autres dirigeants bolcheviks sur les progrès de la Révolution à l’étranger. Je croyais, tout comme lui, que la défaite des puissances d’Europe centrale entraîênerait immédiatement une révolution en Allemagne et en Autriche mais j’étais moins sûre de sa réussite. Mon appréciation de la situation dans les pays neutres et chez les Alliés était nettement plus réaliste, et je fus stupéfaite de constater à quel point Lénine s’exagérait l’influence des communistes sur les mouvements ouvriers. À l’exception de l’Italie, où les travailleurs organisés apportaient un soutien total aux Bolcheviks, dans les autres pays d’Europe occidentale, même le sentiment anti-interventionniste n’avait pas forcément comme base la sympathie de la classe ouvrière pour les objectifs bolcheviks. Naturellement, il était toujours possible qu’une révolution en Europe centrale puisse stimuler et consolider le mouvement ouvrier international, là où la Révolution russe, livrée à elle-même, avait si manifestement échoué.
Nous discutâmes tout l’après-midi des travaux du Zimmerwald et de la situation européenne. Et c’est seulement lorsque arriva pour moi l’heure de partir, que Lénine fit une allusion à ce qui lui était arrivé et à la terreur qui avait suivi. Dès qu’on commença à parler de Dora Kaplan, la jeune femme qui lui avait tiré dessus et qu’on avait exécutée, Kroupskaîïa devint extrêmement nerveuse. Je vis qu’elle était profondément affectée à l’idée qu’un pouvoir révolutionnaire pouvait condamner à mort d’autres révolutionnaires. Lénine lui-même ne s’appesantit pas sur l’incident. J’eus l’impression que l’exécution de Dora Kaplan l’avait surtout touché parce qu’elle le concernait personnellement ; la balle aurait atteint un autre commissaire soviétique que sa décision en aurait été grandement facilitée.
Plus tard, comme je lui donnais mon sentiment sur l’exécution d’un groupe de Mencheviks accusés de propagande contre-révolutionnaire, Lénine me répondit : « Ne comprenez-vous pas que si nous hésitons à fusiller ces quelques dirigeants nous nous retrouverons bientôt dans une situation où nous serons obligés de fusiller dix mille ouvriers ? » Le ton n’était ni cruel, ni indifférent ; il exprimait une tragique nécessité qui m’impressionna alors profondément.
Lorsque la voiture arriva pour me ramener à Moscou, Lénine la renvoya et insista pour que je reste jusqu’au soir. Le dîêner en disait long sur la pénurie actuelle, mais Lénine insista pour que nous partagions les rations spéciales qu’on lui avait octroyées pour sa convalescence.
« Voyez, me dit-il. Ce pain m’a été envoyé de Jaraslow, ce sucre par les camarades d’Ukraine. Et la viande aussi. Ils veulent que je mange de la viande pendant ma convalescence. » On aurait cru qu’on lui avait demandé une chose extravagante.
J’avais apporté avec moi une partie du fromage et du lait condensé – jusqu’à une chère tablette de chocolat – que j’avais rapportés de Suède, mais lorsque je voulus les lui laisser, il m’obligea à reprendre presque tout pour le donner aux camarades de Moscou.
Dans le courant de la soirée, je voulus lui parler du projet auquel je songeais depuis plusieurs semaines : un court voyage en Suisse qui me permettrait de renouer des contacts avec mes amis italiens et de recueillir un plus grand nombre d’informations sur la situation générale en Europe, particulièrement en Italie. J’avais passé tellement de temps dans les pays scandinaves que j’avais commencé à me sentir coupée du mouvement que je connaissais le mieux. Lénine s’y opposa.
« Ne faites pas cela. Vous risqueriez fort de ne pas pouvoir reprendre votre action au Zimmerwald, et vous savez à quel point c’est important pour nous, aujourd’hui. Nous n’avons personne pour vous remplacer. »
« Mais je ne resterai absente que peu de temps, et je vous promets de ne participer à aucun meeting. Si je ne me livre à aucune action politique, les autorités n’auront pas de prétexte pour me retenir. »
Il secoua la tête. « Réfléchissez. Je suis sûr que vous courez au-devant des ennuis. Vous êtes la secrétaire du Zimmerwald : vous êtes connue dans le monde entier. On ne vous laissera pas tranquille. »
Je le rassurai une nouvelle fois, et il changea de sujet. Saisissant un exemplaire du Feu de Barbusse, il me dit : « Avez-vous lu ça ? A la fin il prévoit l’abolition de la propriété privée. » Je l’avais lu et ce qui m’avait surtout impressionnée, c’était le traitement psychologique que Barbusse avait su donner au problème de la guerre. Il me parut caractéristique de Lénine qu’il se fût arrêté à cette fin propagandiste avec sa scène de fraternisation entre les soldats français et allemands. […]
Zinoviev
On m’a souvent demandé comment Lénine, qui connaissait parfaitement Zinoviev, avait pu le protéger et le récompenser toute sa vie durant. Je répondrai que dans sa collaboration avec Zinoviev, comme dans sa stratégie en général, Lénine suivait ce qu’il croyait être l’intérêt suprême de la Révolution. Il savait qu’il possédait en Zinoviev un instrument sûr et docile et était absolument certain de pouvoir le manier au profit de la Révolution. Zinoviev n’était que l’interprète et l’exécuteur de la volonté des autres, et sa perspicacité, sa complaisance et sa malhonnêteté lui permettaient de s’acquitter de ces tâches plus efficacement que ne l’aurait fait un homme plus scrupuleux.
Pour Lénine, l’exécution de ses décisions importait davantage que la manière dont on les exécutait. Psychologiquement, ce fut sa grande erreur de ne pas avoir prévu ce qui adviendrait de la Révolution le jour où les moyens remplaceraient la fin ; de ne pas avoir compris que sa fameuse raison d’État – « l’État prolétarien est justifié dans tous ses compromis, pourvu qu’il conserve son pouvoir » – servirait à couvrir les erreurs et la corruption de ceux qui parlaient au nom de l’Etat prolétarien. Je crois qu’il en eut le pressentiment juste avant sa mort, et peut-être certains soupçons le poussèrent-ils à rédiger cette fameuse lettre ou « testament » , tant citée par les trotskystes et niée par les staliniens au cours des dernières années. (Trotsky lui-même se refusa à admettre son authenticité aussi longtemps qu’il demeura au Parti communiste.) […]
Emma Goldmann chez Lénine
[Emma Goldmann] désirait vivement parler à Lénine, et je promis d’arranger un entretien pour elle et pour « Sacha » Berkman . D’ordinaire, j’avais horreur que quelqu’un me demande de le présenter à Lénine, mais cette fois je fus sincèrement heureuse de le faire. Je lui écrivis un mot en lui joignant la brochure que Reed m’avait remise, et peu de temps après je reçus la réponse suivante : « Chère camarade, j’ai lu le pamphlet avec un immense intérêt [ « immense » était souligné trois fois]. Voulez-vous fixer un rendez-vous avec E. G. et A. B. pour la semaine prochaine et me les amener ? J’enverrai une voiture vous prendre. »
Arrivés au Kremlin, nous passâmes les multiples portes gardées qui menaient au bureau de Lénine. À peine ce dernier avait-il salué ses visiteurs, qu’il les accabla, selon son habitude, d’un déluge de
questions. On aurait dit qu’il essayait de leur soutirer jusqu’à la dernière miette d’information sur la situation aux États-Unis.
Comme d’habitude, il essayait d’évaluer l’esprit révolutionnaire du mouvement ouvrier à l’étranger, et il leur exprima son regret de voir deux militants aussi précieux obligés d’abandonner leur mouvement en ce moment critique.
Emma et Sacha l’écoutèrent et répondirent à ses questions avec une amicale déférence. Ils l’assurèrent de leur désir de collaborer à l’œuvre de la Russie révolutionnaire. Ils espéraient que Lénine leur proposerait une tâche à leur mesure. Entre autres activités, ils pensaient notamment à la possibilité de créer un mouvement et une revue qui s’appelleraient les Amis de la Liberté américaine , comme il y avait eu pendant plus de vingt ans des Amis de la Liberté russe . Approuverait-il une telle initiative ? Il me suffit de voir le changement d’expression, presque imperceptible, de Lénine pour savoir la réponse. Mais comme toujours, il ne la donna pas immédiatement.
Avant de partir, Sacha Berkman ne put s’empêcher de plaider la cause des anarchistes incarcérés dans les prisons soviétiques. Lénine nia qu’on eût emprisonné aucun anarchiste sur leurs opinions. Les Soviets, insista-t-il, s’étaient seulement débarrassés des « bandits » et des partisans de Makhno. Il conseilla à ses visiteurs de s’employer à une tâche utile, afin qu’ils retrouvent leur équilibre en servant le régime révolutionnaire. Il soumettrait leur proposition au Comité central et leur rendrait la réponse par mon intermédiaire. […]
Avant mon départ
En allant voir Lénine, j’étais tellement troublée par l’importance de ma décision – quitter la première République des Travailleurs et tout ce qu’elle signifiait dans ma vie, que je n’eus pas la force d’aborder la question de front, et je me mis à parler de quelque chose qui n’avait jamais eu pour moi le moindre intérêt.
« Écoutez, Vladimir Ilitch, lui dis-je, maintenant que j’ai abandonné toutes mes fonctions et que j’ai décidé de quitter la Russie, je n’ai pas le moindre papier d’identité. »
Lénine fit semblant de ne pas prendre au sérieux ma décision de partir.
« Des papiers d’identité ? Mais qui ne vous connaît ? Sauf peut-être au fin fond de l’Ukraine ? »
Il faisait référence à un incident survenu quelques jours auparavant, alors que nous quittions le Kremlin. Un soldat de l’Armée rouge m’avait laissée passer avec un signe de tête, mais il avait arrêté Lénine et lui avait demandé : « Vos papiers, camarade, je ne vous connais pas. »
« Mais bien sûr, continua Lénine, si vraiment vous désirez des papiers d’identité, je me ferai un plaisir de vous en donner. » La gentillesse avec laquelle il prononça ces mots me surprit et me toucha. C’était la première fois qu’il me parlait ainsi. Tandis qu’il écrivait à son bureau, je pris un journal pour ne pas le déranger. Je m’attendais à ce qu’il se serve d’un formulaire officiel, mais à ma grande surprise, il me tendit une feuille de papier sur laquelle il avait écrit à l’encre :
« La camarade Angelica Balabanoff est membre du parti depuis de nombreuses années. C’est une des plus importantes militantes du Communisme international. »
Cette déclaration inattendue m’émut à tel point que Lénine, devant mon hésitation, me dit :
« Qu’il est difficile de vous satisfaire ! Lorsqu’on vous offre d’être ambassadrice en Italie, vous refusez. Si l’on vous empêche de quitter la Russie, vous n’êtes pas contente. Aujourd’hui que vous êtes libre de partir, vous n’avez toujours pas l’air contente. Qu’est-ce que vous reprochez à ma note ? N’importe quel
autre communiste donnerait dix ans de sa vie pour obtenir de vous un tel certificat… Mais pour moi… Bon, que puis-je faire pour vous satisfaire, pour vous rendre heureuse ? »
« Ce que je souhaiterais par-dessus tout, vous ne pouvez pas me le donner : la possibilité politique et morale de passer en Russie le restant de mes jours. »
« Et alors, pourquoi ne le faites-vous pas ? Qu’est-ce qui vous oblige à partir ? »
« Vous le savez très bien. La Russie ne semble pas avoir besoin de gens comme moi. »
« Mais nous, si. Nous sommes si peu. »
Lénine prononça ces mots avec une telle gravité, que chaque fois que je me les rappelle, j’ai l’impression qu’il pressentait ce qui allait arriver à la Révolution. Il méprisait certains de ses collaborateurs, mais il ne le montrait jamais aussi longtemps qu’il avait besoin de leurs services. C’est ainsi qu’avant la Révolution, Zinoviev avait été son plus proche compagnon ; mais lorsque arriva le moment où Lénine décida qu’il fallait prendre le pouvoir, comme Zinoviev hésitait et doutait, Lénine le désavoua aussitôt et déclara qu’il avait toujours considéré Zinoviev comme un lâche. Il méprisait Radek pour son absence de caractère et son inconsistance, mais il encouragea ces penchants lorsqu’il estima qu’ils pouvaient lui être utiles. Il n’aimait pas Trotsky, parce que ce dernier l’avait combattu pendant des années et que certains traits de son caractère lui déplaisaient. Mais quand il comprit les services que Trotsky pouvait rendre à la Révolution, il ne vit plus en lui que le révolutionnaire et l’éleva aux plus hautes fonctions. Quant à son attitude à l’égard de Staline, je dirai simplement que personne en 1920 ne semblait avoir « d’attitude » à son égard, parce que dans la vie politique du mouvement, Staline n’avait aucune importance. C’est seulement plus tard que Lénine se préoccupa de Staline – dans la dernière année de sa vie.
À la frontière esthonienne, je découvris qu’il m’était impossible d’obtenir un visa italien. (Plus tard, je soupçonnai Zinoviev d’y être pour quelque chose.) Le cœur lourd, je dis au revoir à mes camarades et retournai à Moscou. Le jour même de mon arrivée, le 20 septembre, je reçus un message de Lénine me disant qu’il désirait me voir pour discuter de certains points dont il avait parlé avec la délégation anglaise. Kroupskaîïa n’était pas bien, aussi il me demandait de venir à leur appartement du Kremlin. Les Lénine vivaient en Russie comme ils avaient vécu en exil, et comme je pénétrais dans le pauvre appartement au plafond bas qui avait servi de logis à une dame de compagnie avant la Révolution, je ne pus m’empêcher de sourire en songeant aux histoires que faisaient courir certains journaux étrangers à propos du train de vie de Lénine. Je partageai leur simple repas dans la pièce qui servait à la fois de salle à manger et de chambre à coucher, et je fus touchée de les voir ouvrir une précieuse boîête de conserve en mon honneur.
Lénine ne fit aucune allusion à mes démêlés avec les dirigeants du Komintern. Il parla de la délégation anglaise, et c’est seulement lorsque je m’apprêtai à partir qu’il fit allusion aux nouvelles qui venaient d’arriver d’Italie : « l’occupation des usines »[2] et les manifestations paysannes. Cela ne semblait soulever chez lui aucun enthousiasme. Comme il me demandait mon opinion, je lui répondis :
« Pour ce qui est des derniers événements, je n’en sais pas plus que vous – nous avons lu les mêmes dépêches. Mais si vous voulez parler de la situation dans son ensemble, je vous dirai seulement que dans aucun autre pays d’Europe les masses ne sont plus mûres pour la révolution sociale et le socialisme qu’en Italie. »
« La révolution ? répliqua-t-il d’un ton irrité. Ne savez-vous pas que l’Italie manque totalement de matières premières. Et le pain, le charbon ? Combien de temps les travailleurs résisteront-ils à un blocus ? Non, nous n’avons aucune envie de réitérer la défaite hongroise. » Et il passa en revue les conséquences fatales qu’aurait à ce moment une révolution en Italie.
« Mais nous n’avions pas plus de pain quand la Révolution a commencé », objectai-je.
« L’Italie n’a ni nos avantages géographiques ni nos possibilités matérielles. Et comment pouvezvous comparer les masses d’Europe occidentale au peuple russe – si patient, si accoutumé aux privations ? »
Aujourd’hui, j’incline à penser que Lénine avait raison dans le cas précis, mais cette conversation est significative tant sur le plan psychologique qu’historique. Lénine craignait effectivement que les grèves avec occupation d’usines et les manifestations en Italie ne précipitent une situation révolutionnaire. Et cependant, après la défaite des travailleurs italiens, la presse communiste, à Moscou et dans le monde entier, proclama que seules la timidité et la trahison de Serrati et des autres socialistes italiens avaient empêché la révolution de réussir. Pendant que se déroulaient ces événements, Serrati s’apprêtait à quitter Moscou et à rentrer chez lui en passant par la Finlande, la Suisse et l’Allemagne. Lorsqu’il atteignit l’Italie, le mouvement s’était déjà effondré. Les mêmes doutes qu’avait exprimés Lénine avaient gouverné l’attitude de plusieurs des dirigeants italiens. […]
Adieux à Lénine
Au bout de quelque temps, je décidai d’aller voir Lénine. De cette manière, je serais à même de savoir quelle serait la décision du Comité central.
Après avoir parlé d’un tas d’autres choses, je lui demandai :
« Savez-vous, Vladimir Ilitch, ce que le Comité central a décidé à propos de mon départ ? »
« Non, me répondit-il. Mais si vous le désirez, je lui dirai de vous en avertir le plus vite possible. »
Cette réponse évasive me persuada qu’il ne voulait pas me laisser partir. Je lui fis alors remarquer combien ma situation en Russie était absurde. Mon désaccord avec la tactique du parti me rendait impropre à tout travail effectif. Au contraire, en Norvège où il n’était question d’aucune activité politique, je pourrais avoir quelque utilité pour la Russie.
Il comprit, à mes remarques, qu’il était inutile de tergiverser.
« Dans ce cas, finit-il par dire , en me regardant, un œil fermé, si l’on vous autorisait à partir, rédigeriez-vous un pamphlet contre Serrati ? »
Mon avenir tout entier dépendait de ma réponse, et je m’efforçai de dissimuler mon émotion.
« Vous êtes le seul à pouvoir rédiger ce pamphlet, Vladimir Ilitch. La position de Serrati est aussi la mienne. »
Je fis demi-tour et quittai la pièce. […]
Quelques jours plus tard, je reçus une enveloppe cachetée sur laquelle était écrit : « Strictement confidentiel. »
À l’intérieur, se trouvait la note suivante :
« La camarade Balabanoff est autorisée à quitter la Russie sous sa propre responsabilité. Il lui est interdit d’exprimer son opinion, verbalement ou par écrit, à propos de la question italienne. »
Je n’aurais certainement pas reçu aussi rapidement une réponse si Stroïm n’était arrivé de Suède, accompagné de plusieurs marins communistes.
Le jour de mon départ, j’acquis la certitude que, bien que m’ayant abandonné comme politiquement « irrécupérable », Lénine ne nourrissait aucune rancune personnelle à mon égard. Rentrant chez moi après avoir dit au revoir à mes camarades, j’appris qu’il avait téléphoné deux fois pendant mon absence.
J’appelai son bureau mais il n’était pas là. Lorsque je demandai à sa secrétaire si elle savait ce qu’il avait à me dire, elle me répondit :
« Mais bien sûr. Le camarade Lénine voulait savoir s’il pouvait vous être d’une aide quelconque. Il connaît votre état de santé et il souhaitait vous voir partir dans les meilleures conditions possibles et avec l’argent dont vous avez besoin. »
« J’ai tout ce qu’il me faut, lui répondis-je. Remerciez-le de ma part et présentez-lui mes salutations. »
Je partis à la fin de 1921, quatre ans et demi après être arrivée en Russie, brûlant de l’espoir et du désir de participer à la consolidation de la Révolution des Travailleurs.
- ↑ Zimmerwald et Kienthal sont les noms des villages suisses où eurent lieu des conférences socialistes internationales contre la guerre, respectivement les 5-8 septembre 1915 et les 24-25 avril 1916. L’objectif de ces conférences était de regrouper les courants socialistes internationalistes et pacifistes européens à la suite du naufrage de la IIe Internationale au début de la Première guerre mondiale, majoritairement dominée par les courants « social-patriotes ». Lénine anima l'« aile gauche » de l’Union Zimmerwald, dont les membres formeront pour la plupart les cadres de la future IIIe Internationale.
- ↑ En septembre 1920, les ouvriers du syndicat des métaux FIOM avaient lancé une grève avec occupation et création de comités d’usines. Le mouvement, né à Turin et à Milan, s’étendit ensuite au Piémont, à l’Italie du Nord et peu à peu à travers tout le pays. En Sicile et dans d’autres régions, les paysans occupèrent les terres. Ce mouvement mettait clairement en péril le régime capitaliste. Mais les dirigeants réformistes du parti socialiste et des syndicats, terrifiés par son ampleur, décidèrent de le circonscrire en négociant un compromis sur l’institutionnalisation du contrôle ouvrier avec le gouvernement patronat.