Socialisme et internationalisme

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Note de l'OURS : Cette enquête est aussi une réponse directe et indirecte aux thèses « antimilitaristes » et « antipatriotiques » développées dès la fin du congrès du Globe par Gustave Hervé ( Cf. les travaux de Gilles Heuré, Gustave Hervé, itinéraire d’un provocateur (La Découverte, 1998) et Recherche socialiste n°11 (2000))

Réponse à l'enquête sur les rapports du Socialisme et de l’Internationalisme

Présentation de l’enquête, "La Vie socialiste", n° 15, 5 juin 1905[modifier le wikicode]

« Nous publions aujourd’hui une première série de réponses faites par trois des plus éminents représentants du socialisme international : les citoyens Bernstein, du Parti démocrate-socialiste allemand ; Vaillant, du Parti socialiste (section française de l’Internationale ouvrière) et Vandervelde, du Parti ouvrier belge, à notre enquête sur les rapports du Socialisme et de l’Internationalisme.

Rappelant le passage bien connu du Manifeste communiste, nous avions posé les quatre questions suivantes :

1) Que pensez-vous de cette thèse et comment l’interprétez-vous ; patriotisme et internationalisme peuvent-ils se concilier ?

2) Quelle attitude pratique, quelle forme de propagande l’internationalisme impose-t-il aux socialistes en face du militarisme, du “colonialisme”, de leurs causes et de leurs répercussions économiques ?

3) Quel rôle les socialistes ont-ils à jouer dans les relations internationales (tarifs douaniers, législation ouvrière, etc.) ?

4) Quel est le devoir socialiste en temps de guerre ? »

Réponse d’Édouard Bernstein, député au Reichstag allemand[modifier le wikicode]

Chers Camarades,

A votre questionnaire j’ai à répondre :

I. - La thèse citée du a eu sa justification à son temps, puisque partout les ouvriers étaient alors exclus du suffrage, c’est-à-dire de toute participation à l’administration. Sauf quelque maigre support en cas de misère, ils n’étaient pas traités autrement que les étrangers. Ceci s’étant changé sous beaucoup de rapports, la thèse a au même degré, perdu de sa raison d’être. L’ouvrier, devenu citoyen aux droits égaux, a une patrie à l’indépendance et au bien-être de laquelle il doit collaborer, selon le principe de l’Internationale : pas de droits sans devoirs. Mais cette collaboration ne l’oblige pas à accepter les notions bourgeoises et chauvines de patriotisme. Les principes démocratiques, l’opposition contre l’exploitation capitaliste de l’homme par l’homme, lui défendent de regarder les questions de suprématie internationale ou de maîtrise sur d’autres peuples comme affaires de patriotisme.

Il. - De cela, il suit que les socialistes ne sauraient combattre en principe l’éducation militaire du peuple, tout en s’opposant à nombre d’institutions militaristes d’aujourd’hui qui ne sont que l’héritage de la monarchie plus ou moins féodale. Les principes socialistes et démocrates n’excluent pas une colonisation paisible de régions non occupées ou dans les mains de peuples sauvages. Ils n’excluent même pas, à mon avis, la soumission de ces peuplades. Mais ils impliquent envers eux des obligations qui ne sont pas observées, qui ne sont même pas en partie reconnues par nos gouvernements et partis capitalistes. Les causes du colonialisme de nos jours sont le plus souvent moins dans l’impossibilité de trouver un emploi utile et rémunérateur pour les citoyens du pays en cause, que dans le désir de faire de grandes fortunes par l’exploitation des peuples soumis, et par la spéculation sur des terrains, etc. Raisons suffisantes pour les socialistes de scruter avec méfiance chaque proposition de ce genre. Ils sont les gardiens naturels des droits des peuples indigènes. Quant aux répercussions économiques des colonisations, elles peuvent être très différentes. Elles peuvent, par l’augmentation de la richesse en produits, contribuer à la richesse générale de la nation colonisante ; mais elles peuvent aussi contribuer à affermir, à fortifier la classe capitaliste oisive, et par suite la gent fonctionnariste, au dommage, sous beaucoup de rapports du peuple laborieux. Raison suffisante aussi pour une opposition contre la manie colonisatrice d’aujourd’hui.

III. - Dans les relations internationales (tarifs douaniers, législation ouvrière), les socialistes ont, à mon opinion, le devoir de travailler sans cesse à l’œuvre de nouer des liens de plus en plus forts entre les nations. Ils sont le véritable parti du libre commerce des nations, de la législation internationale, des traités de paix à l’encontre des alliances diplomatiques qui, considérées au mieux, ne sont qu’un pis aller suranné et encombré presque toujours de beaucoup de dangers.

IV - En cas de guerre, les socialistes doivent faire tout leur effort à amener la paix en tant que l’indépendance de leur pays, que l’autonomie du peuple n’est pas chez eux menacée.

Réponse d’Édouard Vaillant, député de Paris[modifier le wikicode]

Chers Citoyens de Pressensé et Renaudel,

Je reçois à l’instant votre lettre et le questionnaire de La Vie socialiste. Vous me mettez à l’aise en me laissant libre de vous répondre à ma guise. C’est ce que je fais immédiatement par les lignes suivantes.


À la condition de les définir et considérer au point de vue socialiste, je ne vois entre la Patrie et l’Internationale, donc entre le patriotisme et l’internationalisme, aucune contradiction. Il en serait tout autrement si je considérais les conceptions, non pas seulement des nationalistes ou d’un quelconque des partis de la bourgeoisie, mais aussi des libertaires ou des tolstoïens.


À mon point de vue, la nation, telle que sa formation et son histoire la déterminent, est un élément nécessaire du progrès humain, et son organisme ou sa personnalité physique aussi bien que sa personnalité intellectuelle et morale ne peuvent être frappés sans que tout le progrès humain ne soit atteint du même coup. Il est désirable qu’une nation, par son indépendance extérieure et sa liberté intérieure, développe au mieux toutes ses facultés et énergies non pour subjuguer ou diminuer les autres par des guerres militaires ou de tarifs, mais pour ordonner ses rapports politiques et économiques avec elles à l’avantage commun de leur production et de leur développement. Au moment même où le capitalisme atteint son apogée, multipliant les contacts et les conflits économiques, la croissance correspondante du prolétariat et du socialisme leur permet d’intervenir efficacement à cet effet, en attendant que la fin du régime capitaliste et l’émancipation ouvrière instituent l’internationale des nations. La nation et leur union organique ou internationale, sont deux moments nécessaires du même développement.


Il m’est impossible de comprendre comment un socialiste peut, sans illusion, les séparer ou rester indifférent à l’un et l’autre et par suite ne pas ressenti d’une même et ardente sympathie les espérances et souffrances de chacune de ces nations, des prolétariats qui y souffrent et luttent pour le même progrès et affranchissement humain. Il n’y a pas lieu de s’étonner que les liens multiples de l’hérédité, de la naissance et de la vie rattachent plus intimement l’homme à la nation dont il fait partie, à moins qu’il n’en soit détaché, qu’il ne lui soit opposé, par les misères de la lutte pour l’existence. Mais s’il est socialiste, si par là son horizon s’est élargi, c’est avec sa classe et son parti et pour leurs fins qu’il luttera, et il aura le sentiment et la conception du rôle de sa nation et des autres nations dans l’équilibre et le progrès du mouvement humain. Il voudra de tout cœur leur union ; il donnera à leur prolétariat, à leur parti socialiste, concours et sympathies égales. Il ne pourra admettre, et d’autant moins que le mobile dynastique ou de conquête sera plus étranger à son esprit, qu’une de ces nations puisse, sans crime, être menacée, attaquée, spoliée, mutilée, dominée par un État, par une autre nation entraînée à ce crime par ses gouvernants.


Le même sentiment qui, pour la Révolution, pendant le siège de 1870-1871, contre l’envahisseur monarchique à qui la réaction livrait Paris en haine de la Révolution, dressait « la ligue de résistance à outrance » des socialistes, le lendemain de la capitulation, faisait la Commune, aussi pour la Révolution. C’est ce sentiment qui m’inspirait, avec la fédération socialiste de la Seine, quand sous la menace des complications de la guerre d’Extrême-Orient je disais, et je l’ai redit à la Chambre, que plutôt que de laisser des gouvernants criminels armer la France républicaine pour le tsar et lui faire combattre l’Angleterre, le parti socialiste devait faire appel à la grève générale ouvrière et à l’insurrection.


C’est ici d’ailleurs, qu’apparaît la différence du point de vue cosmopolite, sentimental et tolstoïen et de la conception socialiste et internationaliste. Tandis que nos mystiques sentimentaux préconisent la bonne paix contre la mauvaise guerre, l’histoire, la force des choses, continue son cours sans les entendre et démentant leurs étiquettes. Le tsarisme colonial vole la Mandchourie et cerne le Japon. Le Japon, non moins colonial, pour les mêmes raisons de concurrence capitaliste, mais légitimé par la nécessité de sa défense, attaque et bat son adversaire. Et cette guerre inévitable, indépendamment des intentions et des visées des combattants, par ses résultats, devient un événement révolutionnaire d’importance sans égale qui ouvre au monde une ère nouvelle. Elle s’ouvre au son du canon japonais, assurant davantage à chaque victoire la délivrance asiatique de la piraterie européenne et américaine, et la chute successive du militarisme russe puis allemand, par la défaite de l’autocratie tsarienne. Ainsi est rendu possible le commencement et accéléré le cours de cette révolution russe qui, au vingtième siècle, jouera pour la révolution prolétaire internationale le rôle déterminant et accélérateur qu’avait joué au dix-huitième siècle, pour la révolution bourgeoise et l’avènement capitaliste dans le monde, la révolution nationale américaine et surtout la révolution sociale française.


Dans ce complexe d’événements, il n’y a pas de formule a priori qui dicte au socialisme, au prolétariat, leur attitude, leur conduite, leur action en toute occurence. C’est l’intelligence des événements, de l’intérêt prolétaire et socialiste qui doit les conduire. Et c’est dans l’organisation prolétaire et socialiste, non dans des cerveaux isolés, que se formera et formulera la conception et la volonté de l’action utile et nécessaire.


Bebel, interprète du sentiment raisonné des socialistes allemands, a pu dire sans contradiction, en leur nom, qu’ils combattraient jusqu’au dernier plutôt que de subir le joug et le régime tsarien.


La fin de ce régime est en effet pour les Russes la première condition de vie socialiste et d’action populaire. Elles ne pouvaient conjurer la guerre d’Extrême-Orient, seule solution possible et partant nécessaire du conflit russo-japonais et des multiples problèmes dont il était l’expression, mais évoquées, développées par les conséquences révolutionnaires de la guerre, elles pourront, avec le concours des socialistes japonais, en prévenir le retour qui ne serait plus qu’un malheur publie et sans effets utiles.


Désormais, d’une manière générale, en dehors même de toute considération des meurtres et des maux individuels si horribles qui en résultent, la guerre est devenue, dans notre milieu moderne, un mal, une cause d’arrêt, de rétrogradation, de militarisme et d’impérialisme, un instrument de spoliation et de domination capitaliste, un moyen de sujétion et d’écrasement du prolétariat. Pour le prolétariat et pour le socialisme, la paix internationale devient de plus en plus un souverain bien. En elle ils peuvent organiser leurs forces et leur lutte.


Conscient de cette vérité, le prolétariat doit donc de plus en plus – c’est une forme de sa lutte sociale – organiser nationalement et internationalement son effort contre le militarisme et la guerre et pour la paix. Il crée ainsi le milieu le plus favorable à son action émancipatrice, en même temps qu’en limitant l’essor capitaliste colonial, par la limitation du champ d’activité où le capitalisme déjà installé reste à l’étroit, a atteint tout son développement, il en précipite les crises et le culbute.


Si suivant le cas, pour prévenir une guerre, un effort national et international énergique peut s’imposer au prolétariat, il faut en tout cas et sans retard rechercher, car c’est une étape nécessaire, le désarmement du pouvoir militaire des États et de la bourgeoisie, par la suppression des armées permanentes et leur remplacement par des milices nationales démocratisées qui rendraient toute autre guerre qu’une guerre défensive, impossible, et rendraient impossible aussi toute action militaire contre les prolétaires. Ce serait la préface du désarmement et de l’arbitrage international. Ce seraient l’État et la Bourgeoisie de plus en plus désarmés ; ce seraient le peuple, le prolétariat, le socialisme de mieux en mieux armés pour le maintien de la paix internationale, pour la victoire de l’émancipation ouvrière et de la Révolution, qu’assurera invinciblement le développement du socialisme, dont en France comme partout d’ailleurs l’unité du Parti socialiste était la condition première.

Recevez, chers citoyens de Pressensé et Renaudel, mes sincères amitiés et cordiales salutations.

Réponse de Paul Lafargue, membre du Conseil national de la SFIO[modifier le wikicode]

On accuse les communistes de vouloir abolir la patrie, la nationalité ; les ouvriers n’ont pas de patrie. On ne peut leur ravir ce qu’ils n’ont pas. Comme le prolétariat de chaque pays doit en premier lieu conquérir le pouvoir politique, s’ériger en classe maîtresse de la nation, il est par là encore national lui-même, quoique nullement dans le sens bourgeois.
Marx-Engels (Manifeste communiste)

Le drapeau de la patrie est une raison sociale a dit le célèbre patriote Cecil Rhodes ; mais cette raison sociale ne représente que les intérêts économiques et politiques de la classe dominante. La Bourgeoisie ne tambourine sur la peau d’âne du patriotisme l’amour de la patrie et l’honneur du drapeau que dans le but de griser et de stultifier les prolétaires, afin qu’ils se sacrifient pour défendre les richesses sociales qu’elle leur a dérobées.

Les classes régnantes des républiques antiques de Grèce et d’Italie n’avaient pas recouru au charlatanisme patriotique de la Bourgeoisie, parce qu’elles se réservaient jalousement le privilège de gouverner et de défendre la patrie : si, pas plus, qu’aux esclaves, elles n’accordaient de droits civiques aux artisans et aux négociants, ni même le droit de posséder les maisons dans lesquelles ils travaillaient et trafiquaient depuis des générations, elles leur interdisaient la possession et l’usage des armes et ne les employaient pas à la défense de la patrie, que seuls les propriétaires fonciers avaient le droit de défendre et de gouverner. Quand, à l’époque de la décadence, on dut dans les moments de péril extrême les enrôler dans l’armée[1], les Athéniens et les Spartiates libéraient les esclaves et leur donnaient des terres et des droits civiques, ainsi qu’aux artisans qui s’étaient battus pour la République. Il fallait être propriétaire foncier pour avoir une patrie. La patrie était la terre des pères de famille ; les mots anglais et allemand fatherland et vaterland conservent encore la signification primitive, qui se retrouve d’ailleurs dans le mot patrie lequel dérive de pater, père.

Jamais, à aucune époque de l’histoire, l’amour de la patrie n’a été si profond et si fervent : la vie et les biens des citoyens étaient toujours à la disposition de la patrie[2]. Les historiens, les philosophes, les moralistes et les hommes politiques de la Bourgeoisie ont été unanimes pour condamner ce patriotisme antique, qui sacrifiait le propriétaire à la patrie et les intérêts de l’individu à ceux de la collectivité. Le patriotisme bourgeois est d’une autre composition.

La patrie antique était la cité, dont tous les habitants, possédant des droits civiques, étaient de même race et avaient une origine commune : la patrie bourgeoise englobe des villes et des provinces, agglomérées par la force, dont les habitants sont de races les plus diverses[3].

La Bourgeoisie pour constituer sa patrie n’a eu qu’à circonscrire les provinces et les villes, réunies et maintenues ensemble par là force d’un cordon de douanes, qui lui permet de protéger ses marchandises contre la concurrence étrangère et de les vendre plus cher sur le marché national que sur le marché international. La patrie bourgeoise n’est pas forcément limitée par des mers, des montagnes et autres accidents géographiques, mais par des douanes. Le gabelou est 1’ange gardien des portes de la patrie bourgeoise.

La Bourgeoisie des pays à constitution parlementaire monopolise la direction politique des peuples enfermés dans le cercle douanier : elle seule choisit les ministres, vote les impôts, administre les ressources budgétaires, fabrique les lois nécessaires à sa domination politique économique, les fait appliquer par des juges et des jurés pris dans son sein et utilise la force morale et militaire de la nation pour agrandir le marché international de ses produits et le champ de son exploitation coloniale.

La patrie est la chose de la Bourgeoisie ; cependant elle ne veut pas la défendre, comme le faisaient les classes régnantes de l’antiquité, comme le faisaient les barons féodaux, qui, casque en tête et lance au poing, protégeaient leurs terres et leurs biens ; afin de se consacrer entièrement au négoce et au plaisir, elle a de tout temps donné ce pénible et dangereux travail à des mercenaires.

Les bourgeoisies des villes commerciales de la Hollande et de la Ligue Hanséatique, qui furent des premières à conquérir leur indépendance, employaient, ainsi que la bourgeoisie de Carthage, des bandes de mercenaires louant leurs services militaires au plus offrant. Mais l’emploi de ces professionnels, qui étaient des étrangers sans attaches avec les populations, au milieu desquelles on les cantonnait, présentait de graves inconvénients ; il leur arrivait de troubler l’ordre publie, de malmener les bourgeois, qui les soudoyaient et de passer à l’ennemi sur le champ de bataille.

La Bourgeoisie moderne, dès qu’elle arriva au pouvoir, remplaça les mercenaires étrangers, en qui elle ne pouvait se fier, par des mercenaires nationaux, recrutés volontairement, comme en Angleterre, ou enrôlés par force à l’aide de la conscription comme en France : elle se procura de cette façon, à prix réduits, des armées mercenaires commandées en Angleterre et en Allemagne par des nobles, et en France par des bourgeois faisant du métier militaire un gagne-pain[4]. Le mot, qui dans les langues européennes a été substitué à celui de guerrier indique le caractère mercenaire de l’armée : soldat, français et allemand, soldado, espagnol, soldato, italien, soldier, anglais dérivent du mot latin solidus, sou, d’où solde, la paie qu’on donne au militaire.

Les mercenaires recrutés dans la nation, par persuasion ou par force, ayant avec ses habitants des liens de parenté et une certaine communauté de langage, de vie et de mœurs, sont par ce fait animés d’autres sentiments que les mercenaires levés à l’étranger. La bourgeoisie a su profiter jésuitiquement et habilement de ces sentiments pour leur faire accepter en patience le triste et dur métier qu’elle leur infligeait, et pour les persuader qu’en se faisant tuer pour sa patrie à elle, ils se sacrifiaient pour leur patrie à eux, pour la patrie en soi, devenue pour eux une entité métaphysique.

La bourgeoisie a accaparé tout le contenu de l’idée de patrie. Les salariés, qui, même dans les pays de suffrage universel, sont exclus de la direction politique, de la fixation des impôts, de l’administration des ressources budgétaires, de l’élaboration des lois et de leur application, de la composition du jury, parce qu’ils ne possèdent ni le sol, ni les moyens de production, ni les richesses des nations où ils sont nés, n’ont pas de patrie, ainsi que le dit le Manifeste communiste.

Ils n’auront une patrie que lorsqu’ils auront conquis tout le contenu de l’idée de patrie, que lorsqu’ils auront exproprié politiquement et économiquement la bourgeoisie. Cette double expropriation, but final de la lutte de classes, ne pourra s’accomplir que dans le cadre national, imposé par l’histoire, et, c’est, pour cette raison que le prolétariat est national, ainsi que le dit le Manifeste communiste.

La Bourgeoisie est forcément nationaliste, puisqu’elle doit exploiter le prolétariat de sa nation ; mais à un moment donné du développement économique, elle doit assumer un certain caractère international pour écouler sur le marché mondial le surplus des marchandises qu’elle a dérobé aux salariés. Si le prolétariat national, pour secouer le joug de sa classe dominante, doit s’organiser et se révolter nationalement, il ne pourra arriver à son émancipation définitive que par l’entente internationale avec les prolétariats des nations capitalistes.

Toute révolution sociale est fatalement internationale. La bourgeoisie française du XVIIIe siècle ne put abattre l’aristocratie et s’emparer du pouvoir qu’en proclamant la fraternité des peuples, qu’en les appelant à faire cause commune avec elle pour combattre les tyrans : être patriote, pour les bourgeois révolutionnaires, ce n’était pas aimer la France, l’Allemagne ou l’Italie, mais aimer la Révolution. La révolution faite, la bourgeoisie redevint patriote nationaliste pour pouvoir organiser nationalement sa dictature et son exploitation de classe. Le prolétariat révolutionnaire n’aura ni à conserver les anciennes nationalités, ni à en constituer de nouvelles, parce qu’en s’affranchissant, il abolira les classes : le monde sera sa patrie.

Réponse d'Émile Vandervelde, député au Parlement belge[modifier le wikicode]

Sous l’impression des polémiques soulevées par le récent discours du citoyen Hervé, le comité de rédaction de La Vie Socialiste vient d’adresser à ses collaborateurs une série de questions, dont la première, et la plus importante, est à peu près formulée comme suit :

un socialiste, internationaliste par définition, peut-il être, en même temps, patriote ?

Pour répondre à pareille question, de manière à ne pas créer des malentendus et des équivoques, il importe, tout d’abord, nous semble-t-il, d’analyser le sentiment complexe que l’on est convenu d’appeler patriotisme.


Nous y trouvons, en effet, mélangés dans des proportions diverses et variables, trois éléments principaux : 1° L’attachement au pays où l’on est né et au peuple qui l’habite ; 2° le dévouement au souverain, héréditaire ou électif, qui sert de symbole à la nation, ou aux institutions politiques et sociales qui lui donnent son individualité ; enfin, 3° l’hostilité ou la méfiance à l’égard des autres nations, considérées comme étrangères.


De ces trois éléments, le premier n’est évidemment pas incompatible avec l’internationalisme.


J’aime le pays où je suis né. Je me sens, par la force des choses, plus rapproché de ceux qui l’habitent, par la communauté de langue, d’éducation, de traditions historiques, que des peuples avec lesquels je n’ai jamais eu que des relations fugitives, intermittentes, rendues difficiles par la diversité des idiomes.


Mais où ce sentiment s’arrête-t-il ? Peut-il être délimité par des frontières ? Coïncide-t-il même avec les frontières politiques ? Un habitant du pays de Mons, ou de Tournay n’est-il pas bien plus près d’un habitant de Lille, de Roubaix, de cette ancienne Belgique qui s’appelle la Flandre française, que d’un Flamand de Bruges, de Gand ou d’Anvers, avec lequel il lui est souvent même impossible d’avoir la moindre conversation ?


Ainsi entendu, le patriotisme, si l’on peut appeler patriotisme le seul attachement à la terre patriale, le patriotisme, dis-je, n’a rien d’exclusif. La patrie n’est pas un cercle fermé. Elle ne s’arrête pas, pour le travailleur belge, à Quiévrain ou à Herbesthal. Son centre est en chacun de nous ; mais sa circonférence n’est nulle part.


Aussi pour que le patriotisme devienne chose plus précise, plus tangible, plus exclusive, faut-il que l’attachement au pays natal – ou bien, pour les immigrants aux États-Unis, par exemple, à la terre d’élection – se combine avec le second élément dont nous avons parlé : l’attachement aux institutions politiques et sociales, la conscience que l’on a le bonheur de faire partie d’une association nationale, supérieure – au point de vue du patriote, tout au moins – aux autres associations nationales dont les intérêts sont distincts, ou même antagonistes.


Et, alors, la question se pose en ces termes : peut-on dire qu’il y ait vraiment association entre les ouvriers et les bourgeois d’un même pays ? Étant donnée la similitude approximative des conditions de vie, dans toute l’Europe occidentale, y a-t-il plus d’intérêts communs entre les prolétaires et les capitalistes de la France, de l’Allemagne, de la Belgique, de la Suisse, qu’entre les travailleurs de ces divers pays, organisés internationalement ?


Or, à cette question, il n’est pas un prolétaire conscient qui ne réponde : Belge, Allemand, Suisse ou Français, je me sens infiniment plus près des travailleurs français, suisses, allemands, belges, mes compagnons de souffrance et de lutte, que des capitalistes de mon propre pays, qui me dominent, qui me surmènent et qui m’exploitent :


« Notre ennemi, c’est notre maître ; je vous le dis en bon français ».


Mais, dira-t-on, ce sentiment de solidarité internationale entre les ouvriers de tous les pays n’empêche pas que les institutions politiques ou sociales d’un pays déterminé. puissent être préférables à celles des pays voisins.


Méconnaître ce fait, ce serait renouveler, sous une autre forme, l’erreur qui consiste à dire que tous les partis bourgeois, radicaux, libéraux, cléricaux, ne forment qu’une seule masse réactionnaire.


Certes, il est évident - et qui le contesterait ne serait pas socialiste - que dans tous les pays capitalistes, le prolétariat est victime de la même exploitation, et qu’à ce point de vue, il est assez indifférent pour les travailleurs d’être Français, Belges, Suisses ou Allemands.


Seulement, ce n’est pas un motif pour prétendre - comme le fait Hervé - que monarchie et république, suffrage universel ou suffrage restreint, liberté politique ou semi-absolutisme, soient choses à tel point secondaires, que, contre une agression du dedans ou du dehors, des institutions démocratiques ou républicaines ne vaillent pas la peine d’être défendues, fût-ce les armes à la main.


Autant nous trouvons naturel que les prolétaires russes applaudissent au succès des armées japonaises, qui seront peut-être funestes au Japon, mais qui donneront, sans doute, à la Russie un régime politique supportable, autant nous trouverions légitime que le prolétariat se défende contre une agression du tsarisme, ou que les prolétaires français recourent à la force pour ne pas devenir, comme les Alsaciens, des sujets de Guillaume II.


Ainsi entendu, ce qu’on pourrait appeler le « patriotisme défensif », heurte sans doute les théories christiano-anarchistes de Tolstoï, sur la non-résistance au mal, mais il n’a rien d’incompatible avec les principes internationalistes du socialisme. Insister, d’ailleurs, sur ce point, serait enfoncer une porte ouverte, puisque, dans tous les pays, la social-démocratie propose – en attendant la suppression des armées – la création de milices nationales.


Quant au patriotisme agressif, nationaliste, impérialiste, à cet esprit de méfiance, de convoitise et d’hostilité, qui constitue le troisième élément du sentiment patriotique, est-il besoin de dire que c’est l’honneur du socialisme d’en avoir toujours été l’irréductible adversaire ?


Si l’on entend par patriotisme, non pas l’attachement au pays natal, ou le désir légitime de défendre, contre les agressions réactionnaires, des institutions libres, mais la haine de l’étranger, la croyance naïve à une supériorité de la nation dont on fait partie sur celles qui n’ont pas le privilège de vous compter parmi leurs citoyens, le loyalisme à l’égard d’un régime gouvernemental qui consacre et consolide l’exploitation du prolétariat pas les classes maîtresses, nous le disons bien haut, patriotisme et socialisme sont deux choses qui se contredisent.


C’est ce que Marx et Engels constataient, naguère, en des termes auxquels nous ne trouvons rien à ajouter ou à reprendre dans ce passage célèbre du Manifeste communiste :

« Les ouvriers n’ont pas de patrie. On ne peut pas leur ôter ce qu’ils n’ont pas. Sans doute le prolétariat doit tout d’abord conquérir le pouvoir politique, s’ériger en classe nationale souveraine, et se constituer lui-même en nation ; et, en ce sens, il est encore attaché à une nationalité. Mais il ne l’est plus au sens de la bourgeoisie.

Déjà, le développement de la bourgeoisie elle-même, le libre échange, l’universalisation du marché, l’uniformisation de la production industrielle et les conditions d’existence qu’elle entraîne, effacent par degrés les démarcations et les antagonismes entre nations.

La suprématie du prolétariat les effacera plus complètement et une action combinée du prolétariat de tous les pays civilisés, tout au moins, est une des premières conditions de son émancipation.

À mesure qu’on abolira l’exploitation de l’homme par l’homme, l’exploitation des nations par les nations aussi s’abolira.

L’hostilité des nations entre elles disparaîtra avec l’antagonisme des classes dans la nation. »


Bref, la patrie ne fut d’abord que la cité ou la province, et ceux qui fondèrent les nations furent des révolutionnaires. La patrie, c’est aujourd’hui la nation, et ceux qui fondent l’Internationale sont dénoncés, eux aussi, comme des révolutionnaires. La patrie, ce sera, demain, la Fédération européenne et américaine, tandis que déjà, parmi les horreurs de la guerre dans l’Extrême-Orient, s’élabore notre plus grande patrie de l’avenir, qui ne connaîtra plus de frontières, car elle s’étendra à toute la planète.

  1. Plutarque raconte que « Marius, pour combattre les Cimbres et les Teutons, enrôla, au mépris des fois et des coutumes, des esclaves et des gens sans aveu (c’est-à-dire des pauvres). Tous les généraux avant lui n’en recevaient pas dans leurs troupes ; ils ne confiaient les armes, comme les autres honneurs de la République, qu’à des hommes qui en fussent dignes et dont la fortune répondit de leur fidélité. »
  2. Quand il fallut reconstruire les murailles d’Athènes, détruites par les Perses, on démolit, dit Thucydide, les édifices publics et les maisons privées afin de se procurer des matériaux pour leur reconstruction.
  3. Mulhouse, la ville libre d’Alsace, dut sacrifier son indépendance et s’annexer à la France pour sauver son industrie que le Directoire affamait par le cordon de douanes, dont il avait entouré son territoire. Strasbourg fut conquise par Louis XIV, qui pour commémorer sa victoire fit construire la Porte Saint-Martin : sur la façade tournée vers la Seine, carnavalesquement déguisé en imperator romain, il reçoit les clefs de la ville des mains d’une femme à genoux qui symbolise Strasbourg. Il ne se trouvera pas un patriote revanchard pour réclamer la démolition de ce disgracieux et encombrant monument de honte.
  4. La France d’avant 1870 n’avait comme soldats que des paysans et des ouvriers ; les bourgeois usaient de mille trucs pour ne pas payer « la dette du sang » qu’ils leur imposaient. Mais la guerre les a obligés à adopter le système allemand qui, organisé par la caste nobiliaire, les enrégimente comme les prolétaires. Cet embrigadement est la principale et peut-être la seule garantie de paix européenne, car les bourgeois ne veulent pas se faire trouer la peau pour la défense de la patrie, l’honneur du drapeau et autres semblables attrape-nigauds ; il est aussi la cause originelle de la campagne antimilitariste, qui leur donne des inquiétudes. Tant que ce n’étaient que des paysans et des ouvriers, qui étaient condamnés à sept années de service militaire, la Bourgeoisie supportait allègrement les inconvénients de la vie de caserne, mais dès que ses fils durent y passer, elle ne vit plus la chose en rose ; ses gens de lettres dénoncèrent brutalement les turpitudes et les horreurs de l’armée ; lorsque l’autorité militaire les envoyait en cours d’assises, les jurés bourgeois les acquittaient.