Schelling et la Révélation

De Archives militantes
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Depuis une décennie, un nuage d’orage planait sur les montagnes du sud de l’Allemagne, qui s’épaississait de manière de plus en plus menaçante et sinistre pour la philosophie du nord de l’Allemagne. Schelling refit son apparition à Munich ; on entendait dire que son nouveau système touchait à sa fin et qu’il s’opposerait à la supériorité de l’école de Hegel. Lui-même s’exprimait résolument contre cette tendance, et les autres adversaires de celle-ci pouvaient toujours, lorsque tous les arguments devaient céder devant la force victorieuse de cette doctrine, se raccrocher à Schelling, l’homme qui, en dernier ressort, la détruirait.  

Les disciples de Hegel ne pouvaient donc qu’apprécier que, six mois auparavant, Schelling soit venu à Berlin et ait promis de soumettre son système, désormais achevé, au jugement du public. On pouvait ainsi espérer ne plus avoir à entendre les discours ennuyeux et creux de ce grand inconnu et découvrir enfin ce qu’il en était réellement. De toute façon, compte tenu de l’esprit combatif qui a toujours caractérisé l’école hégélienne et de la confiance en soi dont elle faisait preuve, cette occasion ne pouvait que lui être bienvenue pour se mesurer à un adversaire de renom ; depuis longtemps déjà, Schelling avait été mis au défi par Gans, Michelet et l’« Athenäum », et ses jeunes disciples par les « Deutsches Jahrbücher ».

C'est ainsi que le nuage d'orage s'est abattu et s'est déchaîné en tonnerre et en éclairs, qui, depuis la chaire de Schelling, ont commencé à bouleverser tout Berlin. À présent, le tonnerre s’est tu, l’éclair ne brille plus ; s’il a atteint sa cible, si l’édifice du système hégélien, ce fier palais de la pensée, s’embrase, les hégéliens se précipiteront-ils pour sauver ce qui peut encore l’être ? Jusqu’à présent, personne n’a encore vu cela.

Et pourtant, on attendait tout de Schelling. Les « positifs » n’étaient-ils pas à genoux, gémissant face à la grande sécheresse qui frappait le pays du Seigneur et implorant le nuage de pluie suspendu à l’horizon lointain ? N’était-ce pas exactement comme autrefois en Israël, où Élie fut appelé à chasser les anciens prêtres de Baal ? Et lorsqu’il arriva, ce grand porte-étendard du diable, comment toutes ces dénonciations bruyantes et éhontées se turent-elles soudain, tout ce tumulte et ces cris frénétiques, pour qu’aucun mot ne se perde de la nouvelle révélation ! Avec quelle humilité les vaillants héros de l’ « Evangelische » et de l’« Allgemeine Berliner Kirchenzeitung », du « Literarischer Anzeiger », de la revue de Fichte[101] se retirèrent-ils, pour laisser la place à Saint Georges, qui devait terrasser l’horrible dragon de la hégélianisme, dont le souffle était des flammes d’impiété et de la fumée de ténèbres ! N’y avait-il pas un silence dans le pays, comme si le Saint-Esprit allait descendre, comme si Dieu lui-même allait parler depuis les nuages ?

Et lorsque le Messie philosophique monta sur son trône de bois, très mal rembourré, dans le Grand amphithéâtre, lorsqu’il promit des actes de foi et des miracles de la révélation, quelle acclamation jubilatoire lui parvint du camp des « positifs » ! Comme toutes les langues ne parlaient que de lui, en qui les « chrétiens » avaient placé leur espoir ! Ne disait-on pas que ce vaillant guerrier s’avancerait seul, tel Roland, en territoire ennemi, qu’il y planterait son étendard au cœur même du pays hostile, qu’il ferait sauter en l’air la forteresse la plus secrète de la dépravation, la forteresse invaincue de l’Idée, afin que les ennemis, privés de base et de centre, ne puissent plus trouver de conseil ni de refuge sûr dans leur propre pays ? N’avait-on pas déjà proclamé la chute du hégélianisme, attendue pour Pâques 1842, ainsi que la mort de tous les athées et des non-chrétiens ?

Tout s'est passé autrement. La philosophie conservatrice continue de vivre sur les chaires, dans la littérature, chez les jeunes ; elle sait que toutes les attaques menées contre elle jusqu'à présent n'ont pas pu l'ébranler, et poursuit sereinement son propre cheminement intérieur. Son influence sur la nation est, comme le prouve déjà la fureur et l’activité accrues de ses adversaires, en pleine ascension, et Schelling a laissé presque tous ses auditeurs insatisfaits.

Ce sont là des faits auxquels même les rares adeptes de la sagesse néo-schellingienne ne pourront opposer aucun argument valable. Lorsqu’on s’aperçut que les préjugés formulés à l’égard de Schelling ne faisaient que se confirmer, on fut d’abord quelque peu décontenancé quant à la manière de concilier le respect dû au vieux maître de la science avec ce rejet ouvert et résolu de ses prétentions, que l’on devait à Hegel. Il nous a toutefois bientôt rendu service en nous libérant de ce dilemme, en s’exprimant à l’égard de Hegel d’une manière qui nous dégageait de toute considération envers le prétendu successeur et vainqueur de ce dernier. C’est pourquoi on ne pourra pas m’en vouloir, si je me conforme à un principe démocratique dans mon jugement et que je me limite, sans distinction de personne, à la chose elle-même et à son histoire.

Lorsque Hegel, sur son lit de mort en 1831, légua à ses disciples l’héritage de son système, ceux-ci étaient encore relativement peu nombreux. Le système n’existait que sous cette forme certes rigoureuse et rigide, mais aussi solide, qui a depuis été tant critiquée, et qui n’était pourtant rien d’autre qu’une nécessité. Hegel lui-même, fier et confiant dans la force de l’idée, n’avait guère œuvré à la vulgarisation de sa doctrine. Les écrits qu’il avait publiés étaient tous rédigés dans un style strictement scientifique, voire presque épineux, et ne pouvaient, à l’instar des « Annales de critique scientifique », où ses disciples écrivaient de la même manière, ne pouvaient compter que sur un public restreint, et de surcroît déjà initié, de savants. Le langage ne devait pas avoir honte des cicatrices acquises dans la lutte avec la pensée ; il s’agissait avant tout de rejeter résolument tout ce qui relevait de l’imaginaire, du fantastique et du sentimentalisme, et de saisir la pensée pure dans sa propre création. Une fois cette base opérationnelle solide acquise, on pouvait envisager sereinement une réaction ultérieure des éléments exclus et même descendre jusqu’à la conscience non philosophique, puisque l’on avait les arrières couverts. L’ impact des cours de Hegel resta toujours limité à un petit cercle , et aussi importante qu’elle ait pu être, elle ne put porter ses fruits que des années plus tard.


Mais c’est après la mort de Hegel que sa philosophie commença véritablement à prendre vie. La publication de ses œuvres complètes, en particulier de ses cours, eut un retentissement incommensurable. De nouvelles portes s’ouvrirent sur ce trésor caché et merveilleux qui reposait dans le sein secret de la montagne et dont la splendeur n’avait jusqu’alors brillé que pour quelques-uns. Peu nombreux avaient été ceux qui avaient eu le courage de s’aventurer par leurs propres moyens dans le labyrinthe des accès ; désormais, il existait une voie droite et facile par laquelle on pouvait atteindre ce joyau féérique. En même temps, la doctrine, dans la bouche des disciples de Hegel, prenait une forme plus humaine et plus vivante, tandis que l’opposition de la part de la philosophie elle-même s’affaiblissait et perdait de son importance, et peu à peu, on n’entendait plus que le Schlendrian théologien et juriste se plaindre de l’impertinence avec laquelle un profane s’immisçait dans son domaine d’expertise. La jeunesse s’empara de cette nouveauté d’autant plus avidement qu’entre-temps, au sein même de l’école, un progrès s’était opéré, qui conduisait aux discussions les plus significatives, portant sur les questions fondamentales de la science comme de la pratique.

Les limites dans lesquelles Hegel lui-même a canalisé le formidable flux de conséquences, débordant de la fougue de la jeunesse, de sa doctrine, étaient en partie dictées par son époque et en partie par sa personnalité. Le système était, dans ses grandes lignes, achevé avant 1810, et la vision du monde de Hegel s’est achevée en 1820. Ses opinions politiques, sa théorie de l’État élaborée à la lumière de l’Angleterre, portent indéniablement l’empreinte de l’époque de la Restauration, tout comme la Révolution de juillet ne lui apparut pas clairement dans sa nécessité historique universelle. Il fut ainsi lui-même victime de sa propre affirmation selon laquelle toute philosophie n’est que le contenu intellectuel de son époque. D’autre part, ses opinions personnelles ont certes été éclairées par le système, mais non sans qu’il n’en influence les conséquences.

Ainsi, la philosophie de la religion et du droit aurait sans aucun doute pris une tout autre tournure s’il s’était davantage détaché des éléments positifs qui, selon la culture de son époque, étaient en lui, pour les développer à partir de la pensée pure. C’est à cela que se réduisent toutes les incohérences, toutes les contradictions chez Hegel. Tout ce qui, en philosophie de la religion, semble trop orthodoxe, et en droit constitutionnel, trop pseudo-historique, doit être envisagé sous cet angle. Les principes sont toujours indépendants et libéraux, tandis que les conclusions – personne ne le nie – sont ici et là modérées, voire illibérales. C’est alors qu’une partie de ses disciples s’est manifestée, s’en tenant aux principes tout en rejetant les conséquences lorsqu’elles ne pouvaient se justifier. Une aile de gauche s’est formée, Rüge lui a créé un organe dans les « Hallische Jahrbücher », et du jour au lendemain, la rupture avec la domination du positif a été proclamée. Mais on n’osait pas encore exprimer ouvertement toutes les conséquences. On croyait, même après Strauss, se situer encore dans le cadre du christianisme ; mieux encore, on insistait, face aux Juifs, sur la christianité ; on n’avait pas encore une vision suffisamment claire de questions telles que celle de la personnalité de Dieu et de l’immortalité individuelle, pour pouvoir porter un jugement sans réserve ; oui, on était dans le doute, quand on voyait approcher les conséquences inévitables, quant à savoir si la nouvelle doctrine ne devait pas rester la propriété ésotérique de l’école et un secret pour la nation. C’est alors que Léo fit son apparition avec les « Hegeliens » et rendit ainsi le plus grand service à ses adversaires ; car, d’une manière générale, tout ce qui visait à la chute de ce courant joua en sa faveur et lui prouva de la manière la plus évidente qu’il marchait main dans la main avec l’esprit du monde. Leo a apporté aux « Hegeliens » une clarté sur eux-mêmes ; il a réveillé en eux ce courage fier qui accompagne la vérité jusqu’à ses conséquences les plus extrêmes et l’exprime ouvertement et de manière compréhensible, quelles qu’en soient les conséquences. Il est réjouissant de lire aujourd’hui les plaidoyers de défense publiés à l’époque contre Leo, de voir comment les pauvres adeptes de Hegel se débattent, s’opposent aux conclusions de Leo et se réfugient derrière des formules alambiquées. Aujourd’hui, aucun d’entre eux ne songe à nier les chefs d’accusation portés par Leo ; tant leur effronterie s’est accrue depuis trois ans. L’« Essence du christianisme » de Feuerbach, la « Dogmatique »[102] de Strauss et les « Annales allemandes » montrent les fruits que la dénonciation de Leo a portés ; en effet, la « Posaune » [108] démontre déjà chez Hegel les conséquences qui comptent. Cet ouvrage est d’autant plus important pour la position de Hegel qu’il montre à quel point, chez Hegel, le penseur indépendant et audacieux a souvent pris le dessus sur le professeur soumis à mille influences. C’est une réhabilitation de la personnalité de cet homme à qui l’on demandait non seulement, là où il faisait preuve de génie, de dépasser son époque, mais aussi là où ce n’était pas le cas. Voici la preuve qu’il y est également parvenu.

Ainsi, la « bande hégélienne » ne cache plus qu’elle ne peut et ne veut plus considérer le christianisme comme un obstacle. Tous les principes fondamentaux du christianisme, voire tout ce que l’on appelait jusqu’à présent la religion, sont tombés sous la critique implacable de la raison ; l’Idée absolue revendique le rôle de fondatrice d’une nouvelle ère. Le grand bouleversement, dont les philosophes français du siècle dernier n’étaient que les précurseurs, a achevé son œuvre dans le domaine de la pensée, il s’est réalisé lui-même. La philosophie du protestantisme, depuis Descartes, est achevée ; une nouvelle ère s’est ouverte, et c’est le devoir le plus sacré de tous ceux qui ont suivi le développement de l’esprit de transposer cet immense résultat dans la conscience de la nation et d’en faire le principe de vie de l’Allemagne.

Parallèlement à cette évolution interne de la philosophie hegélienne, sa situation extérieure n’est pas restée inchangée non plus. Le ministre Altenstein, grâce à l’intervention duquel cette nouvelle doctrine avait trouvé un berceau en Prusse, mourut ; avec les changements qui s’ensuivirent, non seulement tout soutien à cette doctrine prit fin, mais on s’efforça également de l’exclure progressivement de l’État. C’était là la conséquence des principes mis davantage en avant tant du côté de l’État que de celui de la philosophie ; tout comme celle-ci n’hésitait pas à exprimer ce qui était nécessaire, il était également tout à fait naturel que celui-là fasse valoir ses conséquences avec plus de fermeté. La Prusse est un État monarchique chrétien, et sa place dans l’histoire universelle lui confère le droit de voir ses principes reconnus comme effectivement valables. Que l’on y adhère ou non, il suffit qu’ils existent, et la Prusse est assez forte pour pouvoir les défendre si nécessaire. De plus, la philosophie hégélienne n’a aucune raison de s’en plaindre. Sa position antérieure lui donnait une fausse apparence et semblait lui attirer une multitude d’ adeptes sur lesquels on ne pouvait compter en temps de lutte. Ses faux amis, les égoïstes, les superficiels, les demi-mesures, les non- libres, se sont désormais heureusement retirés, et elle sait désormais où elle en est et sur qui elle peut compter. De plus, elle ne peut que se réjouir lorsque les contrastes se dessinent nettement, puisque sa victoire finale est après tout certaine.  Il était donc tout à fait naturel que, pour contrebalancer les tendances qui avaient jusqu’alors prévalu, des hommes défendant la position opposée soient appelés à la rescousse ; la lutte contre ces dernières fut ravivée, et lorsque la faction historico-positive eut retrouvé un peu de courage, Schelling fut appelé à Berlin pour faire pencher la balance en faveur de son camp et proscrire la doctrine hégélienne sur son propre terrain philosophique .

Son apparition à Berlin ne pouvait que susciter un vif intérêt. Il avait joué un rôle si important dans l’histoire de la philosophie moderne ; malgré toutes les inspirations qu’il avait suscitées, il n’avait cependant jamais proposé de système achevé et avait toujours repoussé sa conclusion scientifique, jusqu’à ce qu’il promette enfin de présenter ce grand bilan de l’ensemble de son œuvre. Il s’engagea d’ailleurs réellement à réaliser la réconciliation entre la foi et la connaissance, entre la philosophie et la révélation, et à exposer ce qu’il énonça par la suite dans son premier cours [99]. Un autre élément important, qui suscita un intérêt accru à son égard, était sa position vis-à-vis de celui qu’il était venu vaincre. Amis et camarades de chambre dès l’université, les deux hommes vécurent par la suite à Iéna dans une telle intimité que, jusqu’à ce jour, il est impossible de déterminer quelle influence ils eurent l’un sur l’autre. Une seule chose est certaine : c’est Hegel qui fit prendre conscience à Schelling à quel point il était déjà allé au-delà de Fichte, sans le savoir. Après leur séparation, cependant, leurs parcours, qui jusqu’alors avaient évolué en parallèle, commencèrent bientôt à se séparer. Hegel, dont la dialectique profonde et agité ne commençait qu’alors à se déployer pleinement, une fois l’influence de Schelling retirée, fit en 1806, dans la « Phénoménologie de l’esprit », franchit un pas de géant au-delà du point de vue de la philosophie de la nature et proclama son indépendance par rapport à celui-ci ; Schelling désespérait de plus en plus de parvenir, par la voie qu’il avait suivie jusqu’alors, aux grands résultats auxquels il aspirait, et tentait déjà à cette époque de s’approprier l’Absolu de manière immédiate par le biais du postulat empirique d’une révélation supérieure. Alors que la force créatrice de Hegel se manifestait avec toujours plus d’énergie, de vivacité et d’activité, Schelling sombrait, comme le prouve déjà une telle hypothèse, dans une lassitude apathique qui se traduisait également par son activité littéraire qui s’éteignait peu à peu. Il peut bien, à présent, parler avec satisfaction de son long et discret travail philosophique, des trésors secrets de son bureau, de sa guerre de trente ans contre la pensée, mais personne ne le croit. Si Schelling ne s’était pas montré si peu rigoureux dans sa pratique de la philosophie, toutes les étapes de son raisonnement ne seraient-elles pas présentées au monde dans des ouvrages distincts ? De toute façon, il a toujours fait preuve de peu de maîtrise de soi à cet égard et a immédiatement diffusé au monde toutes ses nouvelles découvertes, sans trop les soumettre à la critique. S’est-il toujours considéré comme le roi de la science ? Comment aurait-il pu vivre sans la reconnaissance de son peuple ? Comment l’existence misérable d’un prince détrôné, d’un Charles X, comment la pourpre depuis longtemps usée et décolorée de la philosophie de l’identité aurait-elle pu lui suffire ? Ne devait-il pas tout miser pour retrouver ses droits perdus, pour reconquérir le trône qu’un « arriviste » lui avait ravisé ? Au lieu de cela, il abandonna la voie de la pensée pure, se plongea dans des fantaisies mythologiques et théosophiques et mit, semble-t-il, son système à la disposition du roi de Prusse¹, car à l’appel de ce dernier, c’est ce qui n’avait jamais été achevé qui fut aussitôt prêt. C’est ainsi qu’il vint ici, avec la réconciliation de la foi et de la connaissance dans sa valise, fit parler de lui et monta enfin à la chaire. Et quelle était cette nouveauté qu’il apportait, cette chose inouïe avec laquelle il voulait faire des miracles ? La philosophie de la révélation, qu’ il avait exposée « depuis 1831 exactement de la même manière » à Munich, et la philosophie de la mythologie, qui « remonte à une époque encore plus ancienne ». Des choses bien anciennes, qui avaient été prêchées en vain à Munich depuis dix ans, et qui n’avaient réussi qu’à captiver un Ringseis, un Stahl. C’est donc cela que Schelling appelle son « système » ! Voilà où se trouvent les forces salvatrices du monde, les formules magiques contre l’impiété, dans cette graine qui Munich n’a pas voulu germer ! Pourquoi donc Schelling n’a-t-il pas fait imprimer ces cours, achevés depuis dix ans ? Malgré toute cette confiance en soi et cette certitude de réussite, il doit bien y avoir quelque chose derrière tout cela, un doute secret doit bien l’empêcher de franchir ce pas.

Un peu plus proche du grand public qu’auparavant à Munich. Ce qui pouvait y rester une doctrine secrète légèrement ésotérique, parce que personne ne s’en souciait, doit ici être mis au grand jour sans pitié. Personne ne sera admis au paradis avant d’être passé par le purgatoire de la critique. Ce qui est dit ici à l’université aujourd’hui et qui retient l’attention paraîtra demain dans tous les journaux allemands. Ainsi, toutes les raisons qui avaient empêché Schelling de publier ses cours devaient également l’empêcher de s’installer à Berlin. Et même plus encore, car le mot imprimé ne laisse place à aucun malentendu, tandis que la parole prononcée à la hâte, retranscrite à la va-vite et peut-être entendue qu’à moitié, ne peut manquer d’être exposée à des interprétations erronées. Mais bien sûr, il n’y avait plus d’autre solution ; il devait se rendre à Berlin, sous peine de reconnaître par ses actes son incapacité à vaincre le hégélianisme. Il était désormais trop tard pour l’impression également, car il devait apporter à Berlin quelque chose de nouveau, d’inédit, et le fait qu’il n’ait pas d’autres projets « en réserve » est démontré par son attitude ici.

C'est ainsi qu'il monta à la chaire, plein d'assurance et promettant d'emblée à son auditoire les choses les plus extraordinaires, et qu'il commença ses conférences devant près de quatre cents personnes issues de toutes les classes sociales et de toutes les nations. C'est à partir de ces conférences que je vais maintenant, en m'appuyant sur mes propres notes, comparées aux autres cahiers aussi fidèlement que possible, exposer ce qui est nécessaire pour justifier mon jugement.