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Rosa Luxemburg ou Lénine ?
| Auteur·e(s) | August Thalheimer |
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| Écriture | janvier 1930 |
Le 15 janvier[1] , la classe ouvrière révolutionnaire allemande célèbre à la fois Rosa Luxemburg, Karl Liebknecht et Lénine. Dans la pensée et le cœur de l’ouvrier révolutionnaire allemand, ils se situent sur le même plan, comme les plus grands champions de la révolution prolétarienne. Chacun d’eux avec ses propres traits, ses propres réalisations, son propre caractère révolutionnaire, son propre rôle. Le nom de Lénine brille de l’éclat lumineux du vainqueur de la première révolution prolétarienne et de son impact convulsif et contagieux dans le monde entier. Les noms de Rosa Luxemburg et de Karl Liebknecht sont nimbés du sombre éclat des dirigeants d’une révolution écrasée dès son premier assaut, des martyrs de la lutte révolutionnaire, des symboles les plus frappants du chemin ardu et de la souffrance qu’il faut traverser, mais aussi de l’esprit combatif et inflexible de la classe ouvrière allemande. Si le premier personnifie le présent victorieux et la pleine réalité de la révolution prolétarienne, les seconds personnifient son avenir, son espoir, sa volonté de percer dans le monde capitaliste avancé occidental. Tous trois sont tout aussi chers au cœur de la classe ouvrière révolutionnaire.
Seuls les minables et les ambitieux qui, avec leur ignorance crasse, œuvrent aujourd’hui sur les épaules de ces géants à déformer, pervertir et démolir ce que les autres ont construit, se permettent aujourd’hui de poser la question : « Luxemburg ou Lénine ? ». Et ils tranchent ainsi dans le vif : sur la voie du bolchevisme (le nom de communisme n’est apparemment plus suffisant), Rosa Luxemburg s’est enlisée dans le centrisme ou le demi-centrisme, elle n’était, pour ainsi dire, qu’une étape – heureusement dépassée – vers les sommets auxquels ils se sont hissés eux-mêmes.
Mais il serait tout aussi erroné d’opposer à cette erreur l’erreur inverse, à savoir que le « luxemburgisme » est une doctrine révolutionnaire supérieure au léninisme.
Non pas Luxemburg ou Lénine, mais Luxemburg et Lénine. Il ne s’agit pas ici d’un obscur mélange et d’un effacement des différences, mais de reconnaîêtre le rôle particulier et la signification de chacun d’eux pour la révolution prolétarienne. Ils lui ont chacun apporté quelque chose que l’autre n’a pas et ne pouvait apporter. Les causes en sont à rechercher dans le rôle historique différent des mouvements révolutionnaires dans lesquels ils étaient, avant tout, enracinés et qu’ils ont, par-dessus tout, influencés.
En premier lieu, il faut considérer la conception générale de la révolution prolétarienne. Du marxisme révolutionnaire authentique, Rosa Luxemburg et Lénine ont sauvegardé la conception générale de la dictature du prolétariat et le rôle de la violence révolutionnaire en son sein. Rosa Luxemburg a défendu cette conception pour la première fois en Occident, non seulement contre le révisionnisme de Bernstein, mais aussi contre Kautsky, contre le « Centre marxiste » – évidemment nommé ainsi parce qu’il a arraché le noyau révolutionnaire de la conception marxiste de la révolution prolétarienne, en évinçant la dictature du prolétariat et en limitant la lutte révolutionnaire à la lutte démocratique-parlementaire-syndicale.
La substance du Centre marxiste, du kautskysme, a pris forme dans les années où l’on sentait approcher la lutte du prolétariat pour le pouvoir, et elle supposait que ce qui n’était qu’une certaine phase de la lutte du prolétariat allemand et occidental, la lutte parlementaire et syndicale pour les réformes, constituait un absolu, la seule et unique voie. La pensée kautskyenne s’est effondrée face à la transformation dialectique de la méthode de la lutte pour les réformes en celle de la lutte révolutionnaire immédiate. Elle avait substitué toute la pensée marxiste par le simple morceau que représentait la lutte parlementaire-syndicaliste de la social-démocratie allemande au cours des années 1870-1914. En conséquence, lorsque l’histoire a réellement posé la question de la révolution prolétarienne pendant la guerre mondiale impérialiste, le kautskysme a sombré dans le socialpacifisme et le démocratisme vulgaire et s’est transformé en contre-révolution pure et simple.
Bernstein et Kautsky, les « frères siamois », les deux pôles de la même étroitesse d’esprit démocratique et semi-marxiste vulgaire, se retrouvent aujourd’hui logiquement sur la même plateforme.
Face à eux, Rosa Luxemburg a préservé la totalité, et donc la véritable conception du marxisme, parce qu’elle a vu bien au-delà du seul champ allemand et ouest-européen de la lutte prolétarienne, et donc aussi au-delà de la seule phase parlementaire et syndicale.
Cependant, elle n’était pas plus capable que Marx et Engels, ou n’importe qui d’autre aussi génial soit-il, d’anticiper depuis les profondeurs de son esprit des découvertes et des créations que seule la lutte des masses prolétariennes elles-mêmes était en mesure d’accomplir. Les bureaucrates de la révolution peuvent s’imaginer qu’ils sont capables de remplacer la puissance créatrice du processus historique de la révolution ; mais en réalité cela n’aboutit qu’à des caricatures impuissantes. Tant que la révolution prolétarienne n’a pris nulle part une forme réelle, la conception de la révolution prolétarienne ne pouvait pas dépasser le degré de précision élaboré par Marx et Engels à partir de la Commune de Paris, c’est-à-dire qu’elle devait s’en tenir à une conception encore très générale et abstraite.
Un pas important et décisif a d’abord été franchi par le dirigeant marxiste révolutionnaire de la classe ouvrière qui était au plus près de la révolution russe de 1905-1906 et qui savait donc comment évaluer pleinement ses résultats sur le plan théorique. C’est à Lénine qu’est revenu ce rôle. De la révolution de 1905-1906, il conçut l’idée de l’importance des soviets en tant qu’embryon du pouvoir d’État prolétarien et, en relation avec la révolution de 1917, en tant que forme concrète fondamentale de l’État de la dictature du prolétariat.
Le véritable créateur de cette forme est la classe ouvrière révolutionnaire elle-même. Le mérite de Lénine est d’avoir reconnu la signification générale et l’importance historique de cette forme plus promptement, plus nettement et plus profondément que quiconque, et d’avoir tiré de cette compréhension des conclusions pratiques-révolutionnaires.
Dans une autre direction, Lénine a concrétisé la conception, et donc le plan et la stratégie, de la révolution prolétarienne en ce qui concerne la relation entre celle-ci, la révolution agraire et paysanne et la révolution nationale. Le puissant champ d’expérimentation des trois révolutions russes a également fourni le matériel didactique nécessaire à cette fin. (Trotsky, dans son autobiographie, laisse tout cela reste dans la pénombre, ce qui peut être agréable pour lui, mais est néfaste pour la connaissance historique).
Dès que la révolution allemande approcha en 1918, Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht, Franz Mehring, Leo Jogiches, et ceux qui se joignirent à eux dans le Spartakusbun d [Ligue Spartacus], firent immédiatement leur cette conception, et ils surent l’utiliser en toute indépendance dans un pays où les rapports de classes étaient substantiellement différents ; où la classe ouvrière ne constituait pas une petite minorité de la population comme en Russie, mais la majorité ; où la révolution agraire antiféodale était déjà achevée ; où le capitalisme avait atteint son plus haut niveau de développement et où la classe ouvrière était habituée depuis des décennies à disposer de vastes organisations de masse, etc.
Ni les « centristes », ni les « semi-centristes », ni même de simples disciples, sans parler des bureaucrates d’une autorité suprême de la révolution prolétarienne, n’étaient capables de réaliser cette tâche ; seuls des cerveaux révolutionnaires indépendants pouvaient l’accomplir. L’aboutissement de ces efforts, qui poursuivent l’œuvre de la révolution russe sur le sol allemand, c’est le programme Spartakus , c’est la « Rote Fahne »[2] jusqu’à la mort de Rosa Luxemburg et de Karl Liebknecht.
Dans les sphères bureaucratiques du KPD [Kommunistische Partei Deutschlands] , on a pris l’habitude d’attribuer à une « erreur » subjective de Rosa Luxemburg le fait qu’en novembre 1918, le Spartakusbund n’était pas encore un parti de masse puissant, mais seulement une tendance numériquement faible en voie de devenir un parti. Selon cette conception, le Spartakusbund aurait « raté le coche » de la scission en 1914 ou 1915, ou même dès 1903. Cette conception enfantine ne comprend pas que les conditions de construction d’un parti révolutionnaire à partir d’un parti de masse déjà existant, qui rassemble en son sein les éléments les plus progressistes de la classe ouvrière, sont différentes de celles où un tel parti de masse et des organisations de masse n’existent pas encore, mais où la tâche consiste à construire le noyau révolutionnaire auquel adhèrent alors les masses prolétariennes inorganisées. Telle était la situation en Russie.
En ce qui concerne la question nationale, la lutte constante de Rosa Luxemburg en Pologne contre le nationalisme petit-bourgeois reste un mérite que Lénine ne conteste pas. Sa généralisation théorique était erronée, tandis Lénine l’a correctement élaborée à partir de la grande expérience russe.
En ce qui concerne la question agraire également, les différentes conceptions s’expliquent entièrement par les différentes conditions. Là où les relations agraires féodales ou semi-féodales dans les campagnes doivent encore être surmontées, comme en Russie, mais aussi dans une série d’autres pays, une phase de transition au cours de laquelle on procède au partage des terres paysannes individuelles est inévitable. Mais d’autre part, l’expérience russe ultérieure montre que la construction de l’industrie socialiste entre très vite dans une contradiction insoutenable avec le maintien de l’exploitation paysanne individuelle, et que l’industrie socialiste doit être complétée par de larges exploitations socialistes de la terre.
Cependant, il va sans dire que de cette nécessité générale, il ne s’ensuit pas que cette étape puisse être franchie à tout moment, mais que certaines conditions préalables concrètes doivent être remplies. Trotsky s’est trompé sur cette question en ignorant ces conditions préalables concrètes. Il s’est trompé en outre en ne comprenant pas que cette transition ne pouvait être réalisée non pas contre mais seulement avec la grande majorité des petits et moyens paysans. S’il est vrai que l’étape de transition de la paysannerie pauvre en Russie ne pouvait être sautée, il est tout aussi vrai que, dans des conditions différentes, l’objectif de la grande exploitation agricole socialiste peut être atteint par d’autres étapes plus courtes et en partie par d’autres moyens.
Dans la révolution prolétarienne également, et même tout particulièrement dans celle-ci, la dialectique historique se fait sentir, en ce sens que la même méthode provoque des transformations dans des directions opposées selon les différentes conditions préalables et que, pour les mêmes buts, dans des circonstances différentes, des moyens et des méthodes occasionnellement contradictoires sont requis.
Certaines questions relatives à l’organisation révolutionnaire peuvent l’illustrer. En Russie, Lénine a posé la question de la centralisation révolutionnaire la plus stricte avant tout contre les mencheviks, dans une situation où il s’agissait de distinguer clairement les éléments de la révolution prolétarienne de ceux de la révolution bourgeoise. La forme lâche de l’organisation révolutionnaire privilégiée par les mencheviks était l’expression organisationnelle de la domination des éléments intellectuels révolutionnaires bourgeois, tandis que la centralisation la plus stricte était l’expression organisationnelle du caractère de classe révolutionnaire-prolétarien du mouvement.
Combien cette situation était distincte de celle de l’Allemagne d’avant la guerre ! La forme la plus nette de centralisation organisationnelle y était représentée par la bureaucratie du parti, plus ou moins rongée par l’opportunisme. La domination de la tendance opportuniste s’exprimait sur le plan organisationnel par la domination d’un appareil de parti strictement centraliste et opportuniste. Contre cela, il fallait faire appel à l’auto-activité révolutionnaire des membres. En Russie, le principe de la centralisation stricte était lié à la tendance prolétarienne-révolutionnaire, alors que c’était le contraire en Allemagne, où c’était le principe de la tendance opportuniste-petite-bourgeoisebureaucratique. Le même principe formel d’organisation combinait en fait des contenus contradictoires tant au niveau de la direction que, en dernière analyse, des objectifs de classe. En Allemagne, la première tâche consistait donc à attaquer le centralisme opportuniste-réformisteparlementaire, à le briser, afin de créer les conditions préalables à une centralisation révolutionnaire. Une évolution dialectique classique : de la centralisation opportuniste à la centralisation révolutionnaire, en passant par son abolition.
Cependant, la centralisation révolutionnaire, elle aussi, subit à son tour un nouveau développement dialectique. Cela se manifeste de la manière la plus tangible dans la question du « révolutionnaire professionnel ». Le « révolutionnaire professionnel » est un produit de, et un instrument nécessaire à une direction d’une organisation révolutionnaire clandestine, qui n’est pas encore une organisation de masse. Dans l’organisation communiste légale de masse, il n’y a pas de place pour le « révolutionnaire professionnel » dans ce sens là du terme. Ici, à mesure que le mouvement se développe, le « révolutionnaire professionnel » se transforme trop facilement en bureaucrate carriériste sans âme, politiquement et matériellement corrompu, pour qui le mouvement révolutionnaire est une source de revenus, de carrière, de postes parlementaires et autres.
AÀ partir du centralisme révolutionnaire, le danger du centralisme bureaucratique se développe à nouveau, sur un plan plus élevé, et devient un obstacle, une entrave au mouvement, et contre lui, il faut faire appel à l’auto-activité révolutionnaire des bases du parti. Ce danger est-il présent aujourd’hui dans l’Internationale communiste et ses sections ? Sans aucun doute ! Par conséquent, dans cette question, aujourd’hui aussi, il ne s’agit pas de choisir entre Lénine ou Luxemburg, mais Lénine et Luxemburg. Cela signifie que le maintien du principe léniniste de la centralisation révolutionnaire exige aujourd’hui une lutte contre la dégénérescence bureaucratique, opportuniste ou d’ultra-gauche du centralisme bureaucratique, et il exige un appel à l’auto-activité révolutionnaire des membres du parti communiste dans l’esprit de Rosa Luxemburg. Dans cette lutte, cependant, nous pouvons également nous référer à Lénine, qui a entamé la lutte contre le bureaucratisme du parti et de l’État dans l’État soviétique victorieux. Il ne s’agit là que de quelques exemples d’une leçon générale qui se prête encore à une variété d’applications pratiques.
La bureaucratie du parti perçoit Lénine et Luxemburg comme opposés l’un à l’autre et prouve ainsi qu’elle n’a compris ni l’un ni l’autre. Nous opposons à la bureaucratie non seulement le lien formel mais aussi le lien spirituel entre ces deux grands champions révolutionnaires de la classe ouvrière et leurs plus proches compagnons d’armes, leur complémentarité mutuelle en tant que dirigeants révolutionnaires, en tant que praticiens et théoriciens. Ce qui les unit, c’est qu’ils ont utilisé le même principe à différents niveaux, dans différentes situations et dans différentes sphères de la grande totalité de la révolution mondiale.
Ce tout transcende également les plus grands individus. La grandeur individuelle des dirigeants révolutionnaires est également soumise à la loi de la dialectique : elle n’existe que dans la mesure où elle n’est pas seulement individuelle, mais générale, car elle participe à la grandeur de la cause de la révolution prolétarienne. Là où l’on tente de l’opposer ou de la rendre indépendante, les plus grands talents et dons individuels se réduisent à néant, comme le montrent bien des exemples probants.
- ↑ Cet article a été publié pour la première fois dans le numéro du 3 janvier 1930 de « Gegen den Strom » [Contre le Courant]. Il a visiblement été écrit à la fois pour marquer la célébration des « Trois L » (Lénine, Luxemburg et Liebknecht) le 15 janvier 1930 mais aussi pour contrer les attaques grossières contre Luxemburg par les dirigeants du Parti communiste allemand (KPD) qui entreprenaient la stalinisation finale du parti après l’adoption de la « nouvelle ligne » ultra-gauche du Komintern. À cette époque, de nombreux proches de Luxemburg, qui avaient fondé et développé le parti, avaient été expulsés et s’étaient organisés dans le KPD (Opposition), dont l’hebdomadaire théorique était « Gegen den Strom » . (note tirée de l’introduction de Mike Jones)
- ↑ Die Rote Fahne (Le Drapeau rouge) : journal fondé par K. Liebknecht et R. Luxemburg comme organe central de la Ligue Spartacus ; plus tard, il devint l’organe central du Parti communiste allemand. Le premier numéro a paru le 9 novembre 1918 à Berlin. Après l’instauration de la dictature fasciste en Allemagne, Die Rote Fahne fut interdit mais continua à paraître clandestinement. En 1935, la publication du journal fut transférée à Prague (Tchécoslovaquie), puis de 1936 à 1939, il a été imprimé à Bruxelles, en Belgique.