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Rencontres avec Lénine (Heckert)
| Auteur·e(s) | Fritz Heckert |
|---|---|
| Écriture | 1935 |
J’ai vécu en Suisse de 1908 à 1912. Je me liai d’amitié à Zurich avec un jeune Russe du nom d’Alex, qui s’était enfui de Sibérie où il avait été déporté. Bolchévik convaincu, il prenait la part la plus active aux discussions et aux débats animés qui se déroulaient en 1908 contre les « chercheurs de Dieu »[1] et autres. C’est par lui que j’eus quelque peu connaissance de l’activité de Lénine. Nous rentrions souvent ensemble et jamais Alex ne manquait de m’exposer en détail les erreurs de Bogdanov, de Lounatcharksi et d’autres, ainsi que la justesse des vues de Lénine.
Un jour que nous nous rendions ensemble à la petite bibliothèque russe, rue de l’Université, où il était ce soir-là de service. Alex attira soudain mon attention sur un piéton qui passait de l’autre côté de la rue ; tout ému, il me dit :
— Tu vois cet homme de petite taille. Eh bien, c’est Lénine, notre chef !
De la sorte, j’appris à connaîôtre tout au moins son extérieur.
La nuit, Alex me racontait, en un jargon mi-russe mi-allemand, la lutte entre bolchévîéks et menchéviks. C’est ainsi que je pus me faire, dans une certaine mesure, une idée de la position de Lénine. La lutte et les débats politiques dans les colonies d’émigrés russes à Zurich, Berne et Genève avaient évidemment leurs répercussions dans nos rangs ainsi qu’aux séances du Bureau central des émigrés de Zurich, dont j’étais alors le secrétaire, car nous avions souvent affaire avec les émigrés russes.
Quelques jours après la déclaration de guerre, je lus dans un journal que le dirigeant des bolchéviks russes condamnait sévèrement le vote des crédits de guerre par les social-démocrates allemands du Reichstag, le 4 août 1914. L’influence de Lénine s’exerçait en Allemagne principalement par l’intermédiaire du journal « Vorbote »[2] que l’on y introduisait illégalement. Nous étions au courant non seulement de son attitude contre la guerre mais aussi de ses conceptions dirigées contre la social – démocratie allemande, contre Kautsky.
Je caressai, en 1915, l’espoir de faire enfin la connaissance de Lénine à la conférence de Zimmerwald[3] . Malheureusement, la police empêcha mon départ. Aussi est-ce par des tiers que je connus les interventions qu’y avait faites Lénine.
Maintenant, il était clair pour moi que nous autres, spartakistes, nous différions d’avis, sur plusieurs questions essentielles, avec les camarades de la « Bremer Arbeiterpolitik »[4] . Sur plusieurs points des plus importants, ils se rapprochaient de Lénine, alors que nos dirigeants spartakistes n’étaient pas avec Lénine… C’est alors seulement que je commençai à comprendre en quoi les écrits spartakistes différaient de la « Bremer Arbeiterpolitik ».
Je n’arrivais pas à comprendre pourquoi Rosa Luxembourg refusait de marcher avec les Brémois. Quand, quelques semaines après la publication de la brochure de Junius (Junius était le pseudonyme de Rosa), parut dans le « Vorbote » la critique qu’en faisait Lénine, nous discutâmes cette dernière entre camarades et plusieurs d’entre nous se rangèrent d’emblée à l’opinion de Lénine.
Jusqu’à la révolution de novembre 1918, je n’avais vu Lénine, ainsi que je l’ai déjà raconté, que de loin, dans une rue de Zurich. Il me tardait de m’entretenir avec lui des affaires d’Allemagne.
C’est avec enthousiasme que je saluai l’appel de Lénine à former une nouvelle Internationale rassemblant dans son sein tous les partis et groupements révolutionnaires.
De nombreuses œuvres de Lénine étaient déjà fort répandues en Allemagne. Elles étaient, il est vrai, abominablement traduites et la rédaction de certaines formules en défigurait complètement le sens. Pour les questions essentielles, nous étions néanmoins bien au courant des idées de Lénine. Certaines de ces œuvres s’imprimaient en Allemagne même et étaient largement diffusées.
Je reçus la visite de Clara Zetkin peu avant mon entrée dans le Parti communiste allemand alors en formation. À cette époque, elle vivait non loin de Stuttgart. Elle me raconta qu’elle avait fait la connaissance de Lénine au congrès de Stuttgart en 1907.[5]
J’avais hâte de rencontrer cet homme qui, ainsi que le prouvait la Révolution d’Octobre, avait su réaliser une œuvre bien plus considérable que nous, spartakistes, en Allemagne, bien que jusqu’alors nous eussions cru que c’était en ce pays que triompherait en premier lieu la révolution prolétarienne.
En automne 1920 se produisit la scission au sein du Parti social-démocrate indépendant. L’aile gauche que suivaient les larges masses ouvrières se rallia au Parti communiste, ce qui fit de nous un parti de masse. Cette situation nous obligeait à agir en conséquence. J’ajoute qu’un. grand nombre d’indépendants de gauche continuaient à croire que la véritable révolution n’exige pas forcément la conquête de la majorité des couches décisives du prolétariat et qu’il suffit d’une minorité prête à tout. Il n’est point étonnant, dès lors, qu’au sein du Parti communiste unifié fût largement répandue l’opinion que le moment était venu de se venger de la bourgeoisie et des social-démocrates pour tous les coups reçus.
Nos adversaires bourgeois tinrent compte de cet état d’esprit et ils provoquèrent une collision directe en Allemagne centrale, à Leuna et à Mansfeld. On n’ignore pas que nous essuyâmes une défaite cruelle qui aboutit au départ immédiat d’un grand nombre de nouveaux adhérents de notre parti.
À la tête de ceux-ci se trouvait Paul Levi ; il s’était détourné du P.C.A., dès après la scission italienne. Dans son organe « Unser Weg » où il s’attaquait avec frénésie au Parti communiste unifié, Levi écrivait que, par notre politique d’aventures à Leuna et à Mansfeld, nous avions mené le parti à la ruine. Il ajoutait des vers railleurs destinés à discréditer notre parti : « Fähnlein auf Fähnlein ging in den Tod, wie es die Zentrale gebot »[6] Quant à nous, nous n’avions pas su apprécier toute la portée de l’échec et de ses suites.
Au contraire, au début nous avions pensé que la défaite en Allemagne était d’importance secondaire et, en fin de compte, devait même aboutir au renforcement de notre parti. Ce point de vue était défendu dans un recueil intitulé : la Théorie de l’offensive[7] , Notre Parti était maintenant vraiment un parti de masse du prolétariat allemand, disions-nous, notre devoir est donc de « découvrir partout nous-mêmes l’ennemi et de lui infliger des coups ».
Comme j’étais de nouveau dans une situation illégale et recherché par la police, le Parti m’envoya à Moscou. En route, je rencontrai le camarade hongrois Rakosi. Il me promit de me faire faire connaissance avec Lénine dès notre arrivée et de soutenir ma position. J’étais bien armé, me semblaitil. Avec ma foi que j’avais dans notre Parti, dans sa tactique juste dans l’ensemble, avec en plus la « théorie de l’offensive » dans in ma poche, j’étais sûr de produire une bonne impression sur Lénine.
J’insistais journellement pour avoir une entrevue avec Lénine, mais huit jours se passèrent avant qu’il me reçût. Enfin, je fus convoqué et je me rendis au Kremlin, toujours d’excellente humeur. Je montai au deuxième étage, à l’appartement de Lénine, et, soudain, je me trouvai devant lui. Il était dans son cabinet de travail, assis dans un fauteuil d’osier. Il m’adressa la parole en allemand et m’invita à m’asseoir. Puis, avec un léger accent d’ironie dans la voix, il me demanda :
— Eh bien, camarade Heckert, parlez-moi un peu de vos exploits en Allemagne centrale.
Je ne me fis pas prier et étalai tout ce que je portais en moi.
Alors Lénine me dit :
— Mais il paraîôt que vous vous êtes fait battre.
Je me mis à objecter, m’efforçant de démontrer qu’il n’en était pas du tout ainsi et que, après les événements de l’Allemagne centrale, notre parti avait continué à croîôtre et à se renforcer.
— Ah çà, dit Lénine, je serais curieux de voir comment vous vous y prendriez pour le démontrer.
Rakosi essaya de me soutenir, mais Lénine lui dit :
— Vous aussi, vous dites des inepties, sans réfléchir à vos paroles.
Puis il se tourna vers moi :
— Vous vous êtes laissés prendre à une provocation, on vous a durement battus et le parti le payera cher.
Nous sortîômes du cabinet de Lénine complètement anéantis. C’est là que je compris que si notre délégation allemande avec sa « théorie de l’offensive » devait produire une impression, ce ne pouvait être qu’une mauvaise impression…
Bientôt, au IIIe Congrès de l’IC. 8 , arrivèrent d’Allemagne d’autres délégués. Nous allâmes tous chez Lénine. Il nous reçut dans le même cabinet de travail. De nouveau, nous fîmô es valoir tous nos arguments, mais avec moins d’assurance pourtant. Quelques-uns parmi les auteurs de la « théorie de l’offensive » commençaient à élever des objections contre telle ou telle formule, Et, une fois de plus, Lénine nous écrasa, mais avec plus de véhémence encore que la première fois. Lorsque Lénine eut demandé :
— Mais, que devraient, selon vous, penser les ouvriers si dans les combats où vous les conduisiez ils essuieraient des coups comme ceux reçus à Mansfeld ?
Wilhelm Kœnen lui répondit :
— Les ouvriers s’instruisent par les coups qu’ils reçoivent.
— Ils s’instruisent même à présent en restant sans travail ? demanda Lénine,
— Dans ce cas leur estomac communique à leur cerveau l’énergie révolutionnaire, fut la réponse de Koenen.
Lénine s’empara de ce mot pour tourner en ridicule notre position dans ces problèmes. Et chaque fois qu’il nous prouvait dans une question quelconque tout le mal-fondé, toute l’erreur et tout le danger de nos points de vue, il ajoutait invariablement :
— Bien sûr, tout cela vient chez vous de l’énergie que l’estornac communique au cerveau.
Plus tard, au cours d’une réunion tenue dans la petite salle du Kremlin, Lénine s’attacha de nouveau à démontrer à toute la délégation allemande, dont faisaient partie également des camarades qui n’approuvaient pas le mouvement de l’Allemagne centrale, toute l’absurdité de notre action : Il expliqua comment s’étaient infiltrés dans nos rangs des éléments comme le mouchard Ferry qui avait voulu faire sauter l’obélisque de la Victoire et d’autres qui avaient jeté des bombes dans les cabinets d’aisances. Lénine disait :
— Mais la provocation était claire comme le jour. Et au lieu de mobiliser, dans un but de défense, les masses ouvrières afin de repousser les attaques de la bourgeoisie et de prouver ainsi que vous avez le droit pour vous, vous avez inventé une « théorie de l’offensive », théorie absurde qui offre la possibilité à toutes les autorités policières et réactionnaires de vous présenter comme les initiateurs de l’agression contre lesquels il importe de défendre le peuple.
8 . Le IIIe Congrès de l’Internationale communiste s’est tenu du 22 juin au 12 juillet 1921.
Le résultat de ce « savon » fut que nous cessâmes aussitôt de propager la « théorie de l’offensive ».
Mais Lénine nous semonça non seulement pour les événements de l’Allemagne centrale, mais encore pour notre manque de célérité, de souplesse, pour la ligne dogmatique, inflexible de notre politique. Il condamna notre attitude au congrès de Heidelberg, qui détourna de l’I.C. tant d’ouvriers honnêtes. Il condamna notre passivité, notre refus de travailler dans les syndicats réformistes.
Bien entendu, il infligea aussi à cette occasion une bonne correction aux délégués du Parti ouvrier communiste[8] , affilié alors à l’I.C. à titre de parti sympathisant.
Dans les réunions préparatoires au Congrès, qui se tenaient dans une salle de l’hôtel « Continental », place des Théâtres, Lénine dénonça de nouveau toutes nos insuffisances et nos erreurs. Cela nous mettait très en colère car des représentants d’autres partis communistes assistaient également à ces réunions, S’il faut nous infliger une correction, pourquoi le faire en présence d’un grand nombre de camarades étrangers, pensions-nous et nous étions loin d’en faire un mérite à Lénine.
Paul Frœlich disait : « Je ne croyais pas Lénine si mesquin. » Frœlich était manifestement déçu et mécontent de cette, méthode d’autocritique bolchévique. Et cette humeur s’accentua chez lui, lorsque Lénine nous eut bien critiqués une fois de plus en séance plénière du Congrès. On peut lire très facilement ce mécontentement sur le visage de Frœlich dans le film qui présente le discours de Lénine sur la politique du P.C. allemand au IIIe Congrès de l’I.C.
D’ailleurs, les Allemands ne furent pas seuls à se faire tancer par Lénine à ce Congrès, il s’en prit aussi aux représentants d’autres partis, particulièrement à certains délégués italiens et français.
Tout cela nous incita à inventer une nouvelle sottise politique contre Lénine, notamment : nous nous mîômes en devoir de recueillir des signatures en faveur de certaines formules que nous voulions opposer aux formules de Lénine et dans lesquelles nous espérions défendre quelques éléments de notre « théorie de l’offensive ». Je réussis également à rassembler quelques voix de « mécontents ». Et pour cela nous récoltâmes encore tous, et chaque groupe séparément, selon nos mérites. Il ne nous restait qu’à capituler devant Lénine. Ici se place un incident qui caractérise particulièrement Lénine en tant qu’homme, Clara Zetkin nous attaquait violemment et adopta presque entièrement les positions de Lénine. Nous, à notre tour, attaquâmes Clara avec véhémence, moi surtout, dans mon discours. Le lendemain de ces attaques était justement le jour anniversaire de Clara, elle avait 60 ans. Il fallait évidemment saluer au Congrès notre vieille révolutionnaire qui marchait à l’avant-garde de notre lutte. On trouva un grand bouquet de roses. Mais voilà, lequel de nous prononcerait le discours ? Le choix tomba sur moi. Je voulus naturellement m’esquiver et donnai pour cela mille raisons. Alors Lénine me prit par la main et me dit :
— Camarade Heckert, vous avez poursuivi en Allemagne une politique fausse, qui peut mettre en colère, en effet. Clara vous a dit que votre politique fut mauvaise. Peut-être y eut-il des paroles déplacées. Mais vous-même, vous avez été hier très violent et injuste envers Clara. Effacez-le aujourd’hui par ce bouquet de roses.
Je fis tout ce que je pus. Clara me remercia de son côté en prenant de mes mains les fleurs, mais me regarda comme si elle eût voulu m’avaler. Quand je descendis de la tribune, Lénine dit en plaisantant :
— Eh bien, voilà, tout s’est bien passé.
À l’hôtel « Continental » avait été organisée une petite exposition d’artistes « révolutionnaires ». On y voyait des toiles où sur le fond d’une couche de peinture de toutes couleurs étaient collés de vieux chiffons, des tessons de vaisselle, un morceau de tuyau de poêle, etc, et tout ce fourbi était censé représenter l’art nouveau. J’étais tout simplement indigné.
Pendant que je discutais avec un camarade qui s’évertuait à démontrer que ces œuvres « d’art » avaient un sens (je crois bien que c’était l’artiste Ouitz), Lénine, qui se tenait derrière moi, me dit en hochant la tête :
— Vous voyez, camarade Heckert, chez nous aussi il arrive des choses comme celle-là !
En 1921 (c’était, je crois, quelques semaines avant le début du IIIe Congrès de l’Internationale communiste), quelques camarades m’emmenèrent avec eux à la Salle des Colonnes de la Maison des Syndicats où Lénine devait faire un rapport. La salle était bondée. Tous attendaient le conférencier avec impatience. Lénine parla de la nécessité de passer à une nouvelle politique économique et des conséquences qui devaient en découler. Nous non plus, les communistes de l’Occident, ne nous étions point débrouillés d’un seul coup dans cette question. Dans la salle il y avait des camarades qui estimaient que la nouvelle politique économique était une entreprise étrangère à la révolution. Lénine disait que, désormais, les communistes devaient apprendre à faire du commerce, qu’avec les méthodes du communisme de guerre on ne pouvait plus aller de l’avant. Il dit également que les bolchéviks ne savaient pas encore faire du commerce, mais que, sans aucun doute, ils apprendraient.
Cela offensa beaucoup certains auditeurs. Ils ne voulaient pas, voyez-vous, qu’on les « rabaisse » au rôle de « trafiquants ». Un camarade russe, – dont je fis la connaissance lorsque j’eus à m’occuper des affaires de la libération des prisonniers russes en Allemagne, s’avéra un adversaire déclaré de la N.E.P. Il était venu spécialement de Sverdlovsk où il travaillait comme directeur d’une usine d’armes. Il ne put supporter que Lénine exigeât d’apprendre à faire du commerce, et séance tenante il prit la parole pour attaquer l’« opportunisme » de Lénine dans le plus pur esprit partisan. Un autre « héros » de ce genre se prononça contre Lénine. Mais ce dernier les battit à plate couture de façon impitoyable et cruelle !
Quelques jours après, j’eus l’occasion de m'’entretenir personnellement avec Lénine sur les problèmes allemands. Après le troisième congrès mondial, après notre congrès d’Iéna surtout, Friesland, qui, au début, avait combattu Levi [sur] des positions de gauche, groupa autour de lui des éléments droitiers. Ils tentaient de soumettre à une révision les résolutions de notre parti et celle du congrès mondial, dans l’esprit de Levi. Afin d’obtenir, après le congrès d’Iéna, la majorité au Comité central pour ce « coup d’État », Wilhelm Pieck et moi fûmes envoyés à Moscou. Au début de novembre, nous apprîômes les desseins de Friesland, qui était alors secrétaire général de notre parti. C’est pourquoi nous cherchâmes, avec Pieck, à voir Lénine pour lui demander conseil.
Le 10 novembre, nous vîônmes trouver Lénine dans son cabinet du Kremlin et nous lui communiquâmes les détails de cet attentat opportuniste contre le parti. Lénine nous écouta avec beaucoup d’attention et nous dit de rentrer immédiatement en Allemagne, afin d’arracher le parti à Friesland et consorts.
Il nous fit part de difficultés analogues dans le P.C.(b) de Russie et nous dit comment il les avait résolues. Ensuite, il nous fit observer que notre parti aurait à surmonter des situations encore plus complexes. Réconfortés par ces conseils amicaux de Lénine, nous primes, le soir même, le train pour Berlin et apparûmes, au plus grand étonnement des comploteurs groupés autour de Friesland, à la réunion du C.C. Par la suite, ce furent Friesland et ses satellites qui furent exclus du parti et non pas les éléments fidèles à l’IC.
Je vis Lénine, pour la dernière fois, au IVe Congrès de l’I.C. 10 , après sa première maladie. Et alors, je sentis l’amour immense qu’avaient voué au fondateur de l’Internationale communiste non seulement les bolchéviks, mais tous les camarades étrangers.
Maintes fois, le soir, quand Lénine ne pouvait plus venir au Congrès, nous nous rendions, après les séances, devant son domicile et y chantions la Bandiera Rossa . À ces sérénades prenaient toujours part les camarades italiens, et leurs voix mélodieuses couvraient toutes les autres. Et lorsque derrière la fenêtre nous voyions passer l’ombre de Lénine, nous étions tout à fait heureux. Nous ne voulions pas comprendre, somme toute que, par notre bruit nous ne faisions que déranger le repos de Lénine gravement malade.
Comme tous les camarades, j’espérais naturellement que Lénine guérirait complètement et reprendrait bientôt la direction de notre Parti communiste mondial. Depuis longtemps, j’étais déjà convaincu qu’il était le chef révolutionnaire le pus remarquable qu’il me fût donné de rencontrer, et depuis longtemps aussi je savais que, dans toutes les questions litigieuses, c’est Lénine qui avait raison, et non Rosa Luxembourg. Mais c’est seulement après la défaite du P.C.A., en octobre 1923, que je compris définitivement qu’il en était ainsi pour toutes les questions, sans exception, et que nous devions en finir avec toutes les positions fausses luxembourgistes pour permettre vraiment à notre parti de remplir sa grande mission révolutionnaire.
La nouvelle de la mort de Lénine s’abattit sur moi comme la foudre. Longtemps, je ne pus accepter l’idée que Lénine nous avait quittés. Que de fois nos ennemis ont écrit « Lénine est mort », me disais-je. Peut-être est-ce encore un mensonge. Hélas, la triste nouvelle ne fut pas démentie.
Lorsque, pour la première fois après la mort de Lénine, je regardai, du haut de son mausolée, défiler une manifestation du Premier Mai sur la place Rouge, je sentis par toutes les fibres de mon être que Lénine n’était pas mort, qu’il vivait et continue à vivre en nous, jusqu’à ce que nous ayons triomphé dans le monde entier. Il vit dans la grandiose édification socialiste du pays des Soviets, il vit dans la lutte révolutionnaire des communistes de tous les pays.
10 . Ce congrès s’est tenu du 4 novembre au 5 décembre 1922.
- ↑ Afin de gagner les masses paysannes et ouvrières « arriérées » au socialisme, quelques militants et sympathisants bolcheviques comme Lounatcharsky et l’écrivain Maxime Gorky cherchaient à le présenter comme une sorte de religion où la place de Dieu serait occupée par le peuple travailleur.
- ↑ « Vorbote : Internationale Marxistische Rundschau » ; revue publiée à Berne en 1916 par la gauche de Zimmerwald. Les éditeurs étaient Henriette Roland-Holst et Anton Pannekoek.
- ↑ Zimmerwald et Kienthal sont les noms des villages suisses où eurent lieu des conférences socialistes internationales contre la guerre, respectivement les 5-8 septembre 1915 et les 24-25 avril 1916. L’objectif de ces conférences était de regrouper les courants socialistes internationalistes et pacifistes européens à la suite du naufrage de la IIe Internationale au début de la Première guerre mondiale, majoritairement dominée par les courants « social-patriotes ». Lénine anima l'« aile gauche » de l’Union Zimmerwald, dont les membres formeront pour la plupart les cadres de la future IIIe Internationale.
- ↑ Bremer Arbeiterpolitik , organe des radicaux de gauche brêmois qui parut légalement de 1916 à 1918. en adaptant habilement son langage aux nécessités qu’imposait l’existence d’une censure militaire. Dans nombre de questions primordiales (rupture avec les kautskistes, défense de la patrie), ce journal se tenait plus près des bolcheviks que les spartakistes : mais il partageait en même temps les vues des syndicalistes et, en ce qui concerne l’organisation du Parti, penchait vers le fédéralisme. (N. d. R.)
- ↑ Il s’agit du 7e Congrès Socialiste International de la Deuxième Internationale, tenu à Stuttgart du 16 au 24 août 1907.
- ↑ L’un après l’autre, les détachements marchèrent à la mort, ainsi l’ordonna le C.C. (N.d.R.)
- ↑ Selon la « théorie de l’offensive » qui naquit lors des luttes de mars 1921 Allemagne centrale. l’avant-garde communiste du prolétariat devait déclencher indépendamment l’insurrection armée afin de briser par son exemple « l’apathie du prolétariat » et entraîner ce dernier à la lutte. Au IIIe congrès de l’Internationale communiste où ses adeptes, dans certaines sections de l’I.C. tentèrent d’agir de concert, Lénine réduisit en poudre cette théorie essentiellement antirévolutionnaire qui méconnaissait les principes fondamentaux du marxisme-léninisme. Le IIIe congrès fixa pour tâche principale aux partis communistes la conquête de la majorité de la classe ouvrière. En Allemagne, les principaux partisans de la « théorie de l’offensive » droitiers (Talheimer, P. Frölich) et « ultra-gauchistes » (Maslov, etc.) sont passés ouvertement du camp révolutionnaire au camp du trotskisme contre-révolutionnaire (N.d.R.)
- ↑ Le Parti communiste ouvrier allemand ( Kommunistische Arbeiterpartei Deutschlands , KAPD) fut cré en avril 1920 par des « communistes de gauche » expulsés du Parti communiste allemand et compta parmi ses dirigeants Herman Gorter, Otto Rühle ou encore Paul Mattick. Il se refusait à toute participation électorale. En novembre 1920, afin de faciliter l’unification de toutes les forces communistes en Allemagne, le KAPD fut admis au Komintern en tant que membre sympathisant et encouragé à fusionner avec le Parti communiste d’Allemagne, ce que ses dirigeants refusèrent, décidant même de quitter l’Internationale communiste en