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Rapport sur la situation économique et financière de la Russie
| Auteur·e(s) | Christian Rakovski |
|---|---|
| Écriture | 27 avril 1922 |
[Gênes, 28 avril 1922]
Au Secrétariat de la Commission des Finances
Sous-Commission des Crédits
Monsieur le Secrétaire,
Me rendant à l’invitation de Monsieur le Président de la Commission des Crédits, j’ai l’honneur de vous envoyer en écrit l’exposé de la situation économique et financière de la Russie que j’ai faite hier à la séance de la sous-commission des Crédits pour motiver la nécessité d’une assistance financière à la Russie :
Messieurs, la Délégation russe, tout en reconnaissant l’importance de toutes les résolutions votées dans la sous-Commission financière, porte un intérêt tout particulier aux résolutions proposées à la sous-commission des Crédits. Ceci tient au fait qu’à la suite de la guerre mondiale, de l’Intervention et du blocus, la Russie a été réduite à un tél état économique dont elle ne pourra pas se relever promptement sans une assistance efficace et immédiate des autres pays.
C’est pourquoi je me permets de vous présenter un tableau de la situation actuelle de la Russie en commençant par l’agriculture, qui a été considérée toujours comme la base de la vie économique russe.
I. La situation agricole de la Russie
Avant la guerre, l’étendue des terres sous la culture des céréales en Russie dans ses limites actuelles, exception faite de l’Ukraine, montait au chiffre total de 71 millions de dessiatines[1] . Sept ans après, en 1920, cet[te] étendue n’était plus que de 47 millions de dessiatines. En 1921, elle a subi une nouvelle réduction de 12 % en Sibérie et de 30 % dans la région de [la] Volga.
En Ukraine, les mêmes chiffres étaient respectivement en 1916 de 19 millions de dessiatines et en 1921 de 15,8 millions de dessiatines.
Donc, si on considère rien que la Russie, l’étendue des terres destinées à la culture des céréales a diminué presque de moitié. Mais la production par unité de dessiatine a subi une diminution adéquate. Dans la région du tchernozom (la terre grasse) la production des 52 et demi pouds[2] par dessiatine est tombée à 42 pouds par dessiatine. Dans les autres régions, elle est tombée de 48,5 à 41,8 pouds par dessiatine.
Encore avant la guerre une partie des récoltes était habituellement détruite par les insectes, en particulier par les sauterelles, mais après la guerre par le fait que l’importation des moyens insecticides a complètement cessé, cette destruction s’étend presque à un quart de la récolte.
Pour résumer, je dois dire que la Russie qui produisait avant la guerre 4 milliards et demi de pouds de céréales annuellement et qui exportait presque un cinquième, est devenue maintenant un pays importateur des céréales.
Un autre fait décisif de l’agriculture russe c’est une grande réduction du nombre de bétail. Le gros bétail a diminué de 15 %, le petit bétail de 52-55 %.
La production des machines agricoles est tombée à 12 % et leur importation de l’étranger n’a été possible qu’après 1920, c’est-à-dire après la levée partielle du blocus.
Avant la guerre, la valeur des machines agricoles importées de l’étranger était en moyenne de 50 millions de roubles-or par an. Actuellement, pour rétablir l’agriculture russe au niveau sur lequel elle se trouvait avant la guerre, cette importation doit être multipliée ; il faut importer annuellement pour 250 millions de roubles-or. La quantité de l’engrais minéral dont la Russie a besoin actuellement est de 50 millions de pouds par an.
II. L’industrie
Je passe à l’exposé de la situation actuelle de l’industrie en Russie. Pour ne pas entrer dans les détails, je ne citerai pas les chiffres détaillés de la production industrielle de 1913 à 1920, je me contenterai à indiquer seulement dans quelle proportion la production de 1920 est tombée par rapport à la production de 1913.
Je commence par l’extraction du charbon : en 1920, elle n’était que de 27 % de celle de 1913 ; en 1921, il y a eu une augmentation de 25 % par rapport à 1920. La production de pétrole était de 32,7 % de 1913, en 1921 il y a eu une légère augmentation. La production de la tourbe a été de 90 % en 1920 et en 1921 elle a dépassé la production de l’avant-guerre presque de 50 %. La production du sel a été de 30 % en 1920 et presque de 40 % en 1921. La production de la filature de laine, chanvre et lin a été de 23 à 38 %; l’industrie de peaux de cuir 38,5 %; l’industrie de papier 25 %; l’industrie de tabac 42,2 %; allumettes 14 %; locomotives des chemins de fer 14 %; la production de wagons 4,2 %%; la production de câbles 38 %; l’extraction de minerais 10,7 %; la production de la fonte en 1920 de 20,4 %. En 1921, elle a subi une augmentation notable. Les diverses industries électriques ont subi une diminution de production qui avarie de 5,6 jusqu’à 16 %.
La guerre, l’intervention et le blocus nous ont forcé de réduire presque toutes nos industries en ne laissant qu’une seule, celle de la guerre. Celle-ci a vraiment fleuri, car elle nous a été imposée par la lutte pour notre existence. Et sous le gouvernement des Soviets on est arrivé à produire plus de cartouches que sous le gouvernement des tzars.
III. Les transports
L’étendue de notre réseau de chemins de fer atteint actuellement le chiffre de 61.210 verstes[3] dont plus d’un quart situé sur le territoire de la République soviétiste d’Ukraine. A ce chiffre il faut ajouter encore 4.715 verstes de chemins de fer en Transcaucasie.
La quantité de notre matériel roulant : locomotives, voitures de voyageurs et wagons de marchandises a diminué par rapport à celle d’avant-guerre relativement peu, de 10 à 12 %. Nous possédons actuellement 18.557 locomotives au lieu de 20.057 ; 24.942 voitures de voyageurs au lieu de 27.314 ; 387.000 wagons de marchandises au lieu de 433.400.
Mais si on considère l’état de nos locomotives et de nos wagons, on doit constater que 58 à 72 % des locomotives et 28 % des wagons sont « malades », c’est-à-dire inaptes pour le service. En 1918, le chiffre de locomotives malades était de 17 % et de wagons de 5,8 %. Tandis qu’en 1918 [dans] nos lignes de chemins de fer circulaient 37.000 wagons, maintenant n’en circule que 9.000 wagons.
Pour compléter le tableau de l’état de nos chemins de fer, je dois dire que nos traverses demandent un échange complet et rien que dans notre programme de reconstruction de 1922 nous avons prévu le rechange de 22 millions de traverses.
Pour qu’on puisse se faire une idée de ce que nous a coûté l’intervention et le blocus de la guerre civile qui s’ensuivit, je dois dire que pendant les derniers quatre ans nous avons eu 3.597 ponts détruits, dont 1.408 ont été rétablis d’une façon définitive et 2.148 d’une façon provisoire. Nous avons eu en Ukraine pendant la guerre contre Dénikine, contre Wrangel et contre la Pologne[4] 951 ponts détruits, chiffre compris dans le chiffre total. Parmi les ponts détruit en Ukraine figurent tous les grands ponts sur le Dniepr. Nous en avons rétablis d’une façon définitive 245 et dans ce nombre tous les grands ponts du Dniepr ; d’une façon provisoire 661 ponts, et il n’en reste que 46 qui n’ont pas été reconstruits.
Je dois observer ici que pendant la retraite de l’armée rouge, elle a eu toujours les ordres les plus catégoriques de respecter les ponts de chemins de fer ; malheureusement nos ennemis ont été toujours de l’avis contraire.
Sur l’état de notre navigation fluviale et maritime, je me contenterai de donner seulement quelques chiffres ; en 1913 nous avions eu sur les fleuves 4.972 unités à vapeur ; en 1921 3.172, dont la plus grande partie en mauvais état. En 1912, sur les fleuves 23.500 voiliers et chalands, en 1921, 5.474.
La navigation maritime comptait 863 bateaux en 1913, en 1921 il n’en reste que 273 dont le mauvais état n’a pas permis aux différents occupants de nos territoires de les emmener avec eux pendant leur retraite. Toujours dans la navigation maritime nous avons eu 2.539 voiliers et autres unités de transports en 1921, maintenant 830.
IV. Finances
J’ai déjà eu l’occasion devant la commission des finances de donner un renseignement sur notre budget de revenus et j’avais noté que de 120 millions de roubles-or, notre budget mensuel de 20 millions, c’est-à-dire un sixième, est couvert par le revenu d’État. Si on analyse de plus près le caractère de ce revenu-là, il n’y a rien de réjouissant. Sur le revenu total de l’État, l’impôt en nature payé par les paysans occupe 40 % de notre budget de revenus, ou en chiffres 480 de millions de roubles-or par an, ce qui représente 15 ou même 20 % du revenu global du pays. C’est un chiffre énorme qui pèse sur notre économie rurale. Ce n’est que maintenant que nous commençons à établir une assiette d’impôts qui permettrait de soulager les charges qui pèsent sur notre classe paysanne.
Ces impôts auxquels nous accordons maintenant une attention spéciale sont les impôt sur le sucre, le pétrole, le sel et le tabac.
Dans nos dépenses, l’entretien de l’Armée rouge occupe encore 25 %. Le déficit[5] de chemins de fer 15 %; les dépenses des Commissariats de l’Agriculture 10 %; celle de l’Instruction publique 10 %, celle de la Santé publique, 8 %, mais nous avons encore un budget de dépenses extraordinaires de 10-15 %, dont la grande partie est destinée pour combattre les épidémies et la famine.
Il est inutile que je m’arrête sur la valeur de notre rouble. On peut juger cette valeur par ce seul fait que si nous voudrions racheter toute notre émission judiciaire[6] d’après le cours du marché, ceci ne nous coûterait que 40 millions de roubles-or.
La baisse du rouble oscille dans des proportions qui paraissent incroyables. Ainsi, du mois de janvier elle est tombée de 137 % de sa valeur d’achat, du mois de février de 214 % et au mois de mars cette baisse s’est ralentie parce que la valeur de l’achat du rouble ne tombait que de 100 %.
V. Statistique de la population
Quel était le résultat de la guerre, du blocus et de l’intervention sur le mouvement de la population en Russie, on peut le juger par les chiffres suivants : la population de la Russie, de 280 millions, est tombée à 138. Cette diminution provient en partie de ce fait que de nouveaux États ce sont fondés en dehors de l’Union des Républiques des Soviets sur le territoire de l’ancien empire du tzar. Mais si on ne considérerait que le territoire de l’Union des Républiques des Soviets il y a une diminution absolue de la population en chiffres ronds de 9 millions, dont plus de 3 millions tombés sur tous les champs de bataille de l’Europe et de l’Asie. Si on considère la Russie dans ses frontières de 1917 le chiffre en tués, en morts de leurs blessures et de leurs maladies ont été de 2 millions et demi, et si on compte les estropiés ce chiffre monte à 3.804.000, ce qui constitue 54,8 % des pertes de tous les Alliés.
Vous n’ignorez pas que la Russie avait mobilisé, jusqu’en 1917, 18 millions de soldats dont 11 millions étaient sous les armes.
Aux chiffres de tués et de morts pendant la guerre mondiale, il faut ajouter le chiffre de tués et de morts pendant les guerres d’intervention. Ces dernières ce sont traduites pour la Russie en 1.263.000 tués et morts de leurs blessures ou des épidémies et en 771.000 invalides dont l’entretien retombe sur l’État.
Les épidémies provoquées par la guerre, de même que les privations, ont augmenté considérablement la mortalité. Elle a dépassé de 13 pour 10.000 habitants dans le Gouvernement de Novgorod, de 133 dans le Gouvernement de Moscou et de 672 dans le Gouvernement de Petrograd.
Il faut ajouter enfin que presque 3 millions de Russes se trouvent à l’étranger comme émigrés.
Conclusion
Messieurs, j’ai terminé mon exposé. Je ne vous ai parlé que [de] notre passif. Je ne vous ai rien dit de notre actif, c’est-à-dire de ces efforts surhumains qu’a fait le pouvoir des Soviets pour que la Russie ne soit pas transformée en un désert. Vous comprenez quelle importance revêtent pour nous les crédits. Nous nous réservons le droit de revenir avec un projet concret en ce qui concerne les crédits à accorder à la Russie pour son relèvement économique.
Théoriquement parlant nous sommes en état de nous tirer nous-mêmes de la situation qui nous a été créé, mais ceci demandera un terme long de temps, ceci coûtera beaucoup de nouvelles victimes et la Russie sera incapable d’être utile dans l’œuvre de rétablissement de la vie économique du monde entier. Hors, c’est une vérité reconnue que sans la participation de la Russie ce rétablissement est impossible.
Vous avez entendu que si on ne considère que l’Europe, il y a une population de plus de 100 millions que l’Europe ne peut pas nourrir par ses ses propres moyens dans l’état actuel de son agriculture et de son industrie. Un travail de coordination pour le relèvement économique de la Russie fournirait non seulement de l’occupation pour l’industrie mondiale mais lui permettra d’obtenir en échange en produits agricoles, en matières premières et en objets semi-fabriqués, l’aide que le monde aurait accordé à la Russie.
Délégué russe à la commission de Finances
(Rakowsky)
- ↑ Unité de mesure de surface russe, une dessiatine correspond à 1,092 hectares.
- ↑ Poud : ancienne mesure russe utilisée pour le poids des céréales et valant 16,38 Kg.
- ↑ Mesure de longueur : une verste équivaut à 1066 mètres.
- ↑ Encouragés par la France impérialiste, les dirigeants de la Pologne indépendante décidèrent le 25 avril 1920 de lancer une guerre de conquête contre l’Ukraine et la Russie soviétiques. Le 12 octobre un armistice était signé, puis un traité de paix le 18 mars 1921 à Riga.
- ↑ Il faut probablement lire « budget ».
- ↑ Il faut lire « fiduciaire ».