Rakovsky, interprète de l’âme soviétique

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Rakovsky est le président de l’Ukraine et il exerce son autorité à Kharkov sur quarante et quelques millions de personnes qui ont leur propre gouvernement soviétique, en parfaite sympathie avec celui de Moscou.

Rakowsky ressemble à un Américain : Il est de taille moyenne, maigre, brun, avec un visage taillé à la hache, bien dessiné et rasé de près. Les sourires n’apparaissent pas sur son visage de manière fugace pour disparaître aussitôt comme chez Tchitchérine ; son visage est souvent illuminé par un sourire pendant de longues minutes. Communiste de longue date, avant Lénine même, économiste de premier plan, il est plus qu’un disciple de Marx. Dès son arrivée à Gênes, il s’est fait l’interprète de l’âme soviétique.

Les responsables de l’université ont mis à sa disposition le grand amphithéâtre et là, debout devant un grand tableau noir, Rakowsky enseigne dans un français imagé et raffiné la signification et le but de la révolution russe et sa place dans l’évolution historique de l’humanité à quelques centaines de journalistes parmi les plus talentueux du monde.

Il comprend parfaitement les questions qui lui sont posées de toutes parts dans une demi-douzaine de langues différentes. Et il répond à toutes ces questions en faisant preuve d’une étonnante profondeur et d’une grande ouverture d’esprit. A: la stupéfaction des Français bien pensants, il associe la révolution russe à la révolution française d’il y a 150 ans et montre que ses pires erreurs ne sont que des copies de l’exemple français, alors que ses vertus sont les siennes. Les Russes se sont libérés de toutes les classes privilégiées alors que les Français se sont contentés de se débarrasser du souverain héréditaire et de ses nobles, et là où la révolution française a fait la guerre et annexé des territoires, les Soviétiques n’ont fait que se défendre contre les attaques et ont toujours fait la paix à la première occasion, se montrant désireux d’offrir plutôt que de prendre.

Et ce n’est là que l’ABC, pour ainsi dire, de déclarations dont l’intérêt ne cesse de grandir au fur et à mesure que se déroule son discours.

Comment la Russie a été ruinée

Rakovsky explique les conséquences de la guerre d’intervention contre la Russie, comment elle a épuisé ses ressources et diminué non seulement son territoire et le nombre de ses habitants, mais aussi ses capacités de production.

Prenant l’agriculture comme exemple, en tant que principale source productive de la Russie, Rakowsky montre que, en laissant de côté l’Ukraine, les terres arables sont passées de 160.000.000 d’acres 1 à moins de 100.000.000, tandis que le rendement à l’acre a également chuté de plus de 25 % !

Avant la guerre, la récolte était toujours affectée par une multitude d’insectes nuisibles ; depuis la guerre, ces dommages ont pris des proportions extraordinaires parce qu’il a été impossible d’importer des désinfectants. Avant la guerre, la Russie exportait annuellement quelque 70.000.000 de tonnes de céréales ; aujourd’hui, elle ne produit pas assez pour ses propres besoins : l’élevage de bovins et de chevaux a diminué de près de 20 %, tandis que celle des animaux plus petits, tels que les moutons et les porcs, a chuté de moitié.

L’effet de la guerre sur l’industrie a été encore plus funeste : en 1920, la production de charbon n’était que le quart de celle de 1913 ; mais grâce aux Soviets, elle a doublé en 1921. En 1920, la production de pétrole ne représentait que 40 % de ce qu’elle était en 1913 ; en 1921, on constate à nouveau une certaine amélioration, quoique minime. La production d’articles de laine, de cuir et de papier est tombée à un quart, mais elle a connu l’année dernière un développement considérable. S’il n’y avait pas eu la famine dans la région de la Volga, causée par une sécheresse prolongée, la Russie aurait été en mesure de sortir lentement du gouffre.

Le pire, c’est que tous les moyens de transport ont été diminués de la manière la plus extraordinaire : l’état du matériel roulant des chemins de fer est allé de mal en pis, tout comme les wagons et les machines agricoles. La Russie doit dépenser 25.000.000 de livres sterling en matériel agricole pour retrouver son état d’avant-guerre.

Ce que les Soviets ont réalisés

Rakowsky avance des chiffres prouvant que les guerres menées par les Alliés contre la Russie et l’infâme blocus sont responsables de plus de destructions et de pertes que les trois années de guerre précédentes.

« Prenons un exemple : en 1918, nos ponts et nos routes étaient relativement en bon état ; depuis lors, les Alliés et leurs agents ont détruit 4.000 ponts ; les Soviets ont réussi, au cours de l’année et demie écoulée, à reconstruire quelque 2 000 ponts, mais nous avons besoin de poutres en fer et de crédits pour remettre les routes en bon état. »

Les Soviets ont été contraints par des agressions constantes et non provoquées de reconstruire à tout prix une énorme machine de guerre. Rakowsky déclare qu’elle est aujourd’hui plus puissante que jamais – un fait que la France ferait bien de garder à l’esprit avant d’essayer d’envoyer des troupes dans la Ruhr. « S’il n’y avait pas eu les Soviets » , déclare Rakowsky, « la Russie serait un désert ; un petit fait est plus instructif qu’une longue dissertation ; en 1913, il y avait 5.000 bateaux à vapeur utilisés quotidiennement sur nos cours d’eau russes ; en 1920, il n’y en avait plus que 3.000 et beaucoup d’entre eux étaient en panne ou manquaient de pièces détachées nécessaires.

« Nous ne pouvons vivre en Russie que grâce à de lourdes taxes d’importation, même sur le sucre et le tabac. Nos finances ont été réduites à néant. Dans les rues de Moscou, de Petrograd et d’Odessa, on appelle avec dérision 1.000.000 de roubles un « citron ». Un ouvrier a besoin d’un demi-citron par jour pour vivre ».

« Notre budget des dépenses parle de lui-même » , poursuit Rakowsky. « 25 % vont à l’entretien de l’Armée rouge, 15 % aux moyens de transport – routes, chemins de fer et navigation intérieure – 10 % à l’instruction publique ; 5 % encore à la construction d’écoles ; 10 % à la santé publique et pratiquement tout le reste dans un budget spécial pour les affamés. »

1 Unité de mesure anglo-saxonne : 1 acre équivaut à 4.047 mètres carrés.

« Un dernier mot : avant l’arrivée des Soviets, seuls quatre de nos soldats sur cent savaient lire et écrire ; aujourd’hui, ils sont 85 % ; personne ne niera que nous avons fait et que nous faisons plus pour éduquer notre peuple que n’importe quel autre gouvernement. »

« Pendant tout ce temps » , interrompis-je : « Vous n’avez rien dit au sujet de l’Ukraine. »

« C’est parfaitement vrai » , s’exclame-t-il, un grand sourire illuminant son visage, « mais n’imaginez pas que vous y avez échappé. Les semences de cette année ont déjà été semées en Ukraine ; avec des conditions normales, nous devrions avoir une récolte moyenne et – pensez-y – des céréales à exporter peut-être. En outre, j’ai demandé à nos paysans de semer du maïs et d’en faire la principale céréale, comme c’est le cas pour vous aux États-Unis, et je m’attends à de merveilleux résultats. »

« Oh, » dit-il, « nous pouvons encore parler longuement de l’Ukraine, le cœur de la Russie, mais voici ma femme, demandez-lui donc ce qu’elle en pense également, mais en quelques mots ma conclusion : La Russie a sacrifié 4.000.000 de soldats à la cause des Alliés pendant la guerre mondiale et 10.000.000 de femmes et d’enfants ; en remerciement, ils nous ont fait la guerre et le blocus ; nous leur demandons maintenant non pas d’expier, mais de nous prêter main forte, car ce sont eux qui ont précipité la Russie dans le gouffre. »

Une conversation avec Mme Rakowsky

La deuxième ou la troisième fois que j’ai vu Rakowsky, il m’a présenté à sa femme. Madame Rakowsky est de taille moyenne, très agréable à regarder, avec des yeux splendides et un visage ovale et arrondi, et elle est encore plus agréable à écouter, car sa sympathie pour la cause des Soviets et son amour pour le peuple russe réchauffent toutes ses paroles. Elle est vraiment un apôtre de l’évangile du travail, et Carlyle aurait fait d’elle un portrait impérissable. Je la vois encore se tenir fermement droite alors qu’elle m’avouait son impatience face aux luttes verbeuses de la conférence et aux interminables marchandages.

« Ces délégués, dit-elle, parlent tous de l’intérêt de leur pays, c’est l’égoïsme à tous crins ; mais il n’y a en réalité qu’un seul intérêt, c’est celui de l’humanité. Chaque jour, je dis à mon mari que je veux retourner en Ukraine et rejoindre les autres femmes russes au travail. J’ai presque honte de manger ici, au soleil, alors que là-bas, tant de gens meurent de faim dans l’obscurité.

« M. Rakowsky vous a dit qu’il espérait que la récolte de maïs qu’il a incité notre peuple à semer ce printemps donnerait de bons résultats, je l’espère aussi, mais j’ai encore plus confiance dans le travail et les cœurs aimants de nos femmes russes. »

« Le gouvernement des Soviets a-t-il apporté un grand changement à cet égard ? » demandai-je.

Mme Rakowsky répond : « Bien sûr, mais vous venez en Russie, n’est-ce pas ? Vous verrez donc par vous-même. Les Soviets ont réalisé deux choses que même leur ennemi le plus acharné doit admettre et louer. Ils ont fait plus pour l’éducation des enfants russes que jamais auparavant, dix fois plus, vingt fois plus, et vous ne pouvez pas imaginer avec quelle ardeur l’âme slave aspire à la connaissance et y répond. Elle est dotée de cette sympathie imaginative qui mène tout droit à la sagesse ».

« Vous êtes vraiment un avocat persuasif » , m’écriai-je.

« Je suis une avocate convaincue » , poursuit Mme Rakowsky, « et vous le seriez aussi si vous aviez vécu ces années tragiques en Russie. Les Soviets, tant à Kharkov qu’à Moscou, font tout ce qu’ils peuvent pour les millions de personnes qui souffrent et qui sont sous leur responsabilité, et en particulier pour les enfants. »

L’œuvre pour l’enfance

« Et ce travail en faveur les enfants a fait appel à l’aide des femmes, et dans la classe moyenne, il y a aujourd’hui trois femmes au travail pour une qui travaillait avant la révolution. »

« Nous, les femmes, sauverons encore la Russie ; le pire est passé, j’en suis fermement convaincue. En Ukraine, au moins, la récolte sera correcte, dans une bonne moyenne. Bien sûr, à l’est et au sud, le long de la Volga, la misère est épouvantable – pourquoi l’Amérique ne nous aide-t-elle pas ? On nous dit que Hoover se décharge du fardeau de la tâche. Je ne peux pas le croire : il connaît notre terrible situation. Le connaissez-vous ? »

Je secoue négativement la tête.

« Eh bien, poursuivit Mme Rakowsky, faites de votre mieux pour la Russie et quand vous y serez, vous verrez que je n’ai pas exagéré. Un gouvernement n’est bon que dans la mesure où il travaille pour l’avenir ; aucun gouvernement n’aurait pu faire plus pour les enfants que ce que les Soviets ont fait partout en Russie. »

« Vous n’avez pas idée » , ajouta-t-elle en souriant alors que son mari s’approche de nous, « à quel point j’ai hâte de me remettre au travail, N’est-ce pas ? » demande-t-elle en regardant Rakowsky et celui-ci lève les mains et les yeux en signe d’acquiescement : « Même l’Italie ne peut la détourner de son amour pour la Russie » , sourit-il.

Krassine et les autres

J’ai essayé dans ces articles de donner à mes lecteurs l’impression que m’ont faite les rencontres et les conversations avec les délégués russes à Gênes. Si je pouvais leur transmettre ne serait-ce qu’une partie de l’enthousiasme et de la dévotion passionnée qui m’ont été communiqués par Mme Rakowsky, j’aurais fait mieux que mon possible.

Mais voici la vérité nue : des cinq délégués, trois m’ont paru des hommes extraordinaires, des hommes qui seraient remarqués et distingués dans n’importe quelle compagnie sur terre ; Tchitchérine est une intelligence pure qui étudie les affaires de ce temps comme un moment dans l’évolution de l’humanité, reconnaissant que l’aspiration à l’égalité est la tonalité d’aujourd’hui et de demain, comme la liberté a été le cri de guerre des deux ou trois siècles précédents.

Krassine, homme du monde, comprenant tous les égoîMsmes, cherchant à infléchir les oppositions par toutes sortes d’arguments, s’est convaincu, comme Tchitcherine en est convaincu, que tout ce qui peut faire sortir la Russie de la boue est une œuvre de la plus haute valeur pour l’humanité toute entière.

Rakowsky, dirigeant et administrateur, est un communiste depuis sa prime jeunesse en 1889. C’est aussi un penseur qui croit que l’effort collectif, s’il est judicieusement dirigé, produira des avantages matériels encore plus grands que l’individualisme égoîMste, une sorte d’Henry Ford sublimé au-dessus de lui-même, qui se réjouit de l’opportunité que lui donne sa haute position et qui est résolu, par l’étude et la réflexion, à faire tout ce qu’il peut pour les autres et ainsi réaliser enfin, comme le dit Schiller, tous les rêves de sa jeunesse.

Et enfin, last but not least , Mme Rakowsky, qui a incarné à mes yeux le dévouement plein d’abnégation qui est, pour ainsi dire, le parfum de l’âme slave.

Je n’ai rien dit de Litvinov et de Joffé. Je les ai trop peu vus pour en tirer des impressions intimes et profondes : Litvinov a l’air d’un marxiste jovial, qui se plaî1t à se jouer des délégués français de la sous-commission ; quand ils deviennent volubiles et pressants, il sourit et, imperturbable, devient franchement blasé au fur et à mesure qu’ils s’échauffent.

Joffé ressemble à l’excellent buste de Jo. Davidson ; par nature, il est silencieux et semble heureux ; il est large et fort, avec d’excellents traits et une barbe noire bien fournie, pittoresquement tachetée de gris et d’argent : un visage élisabéthain avec des yeux confiants et bienveillants qui semblent s’élever au-dessus de toute contestation ou de toute souffrance dans une placidité immémoriale. Il se plaî1t à faire l’éloge de la Sibérie – le climat, les habitants, les opportunités – car il y a été emprisonné pendant quelques années, semble-t-il, tout comme Trotsky, mais la prison, même sibérienne, n’a laissé sur lui ni cicatrices ni plaies ; il est par nature un philosophe heureux.

Krassine m’a invité à l’accompagner à Moscou ; j’irai de bon cœur et j’espère aussi réaliser le souhait de Mme Rakowsky de pouvoir étudier la situation russe de Kharkov aussi bien que de Moscou, car c’est la Russie du Sud, me rappelle-t-elle, qui fut d’abord appelée la « Sainte Russie ».

Frank Harris.