Révolution et contre-révolution en Espagne (Maurín)

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Préface de Victor Serge[modifier le wikicode]

Vie d'un révolutionnaire

C'est à Moscou, en 1921, que je rencontrai pour la première fois Joaquin Maurin. Il venait d'arriver avec la délégation de la CNT au III° Congrès de l'Internationale Communiste. Deux hommes dans ce groupe de jeunes catalans me frappèrent au premier abord: Maurin, avec sa haute silhouette un peu dure, son visage allongé, sa gravité souriante, - et Andrés Nin au regard cerclé d'or. Nous fûmes tout de suite en confiance. Je leur parlai des soirées passées avec Ségui, pendant une préparation d'insurrection, en 1917, dans un pauvre logis de la calle de las Egyptiacas. Ils m'interrogèrent sur tout avec une avidité sans bornes et je sentis que ces nouveaux venus méritaient une entière franchise. Ils m'apportaient de menues choses de la part des syndicalistes de Hambourg.

A quelques jours de là, je revois Joaquin Maurin s'accoudant dans la haute salle lambrissée d'or du Kremlin où se tenait le congrès de l'Internationale. Cette prestance de jeune chevalier, ce grand sérieux mêlé d'enjouement qui était sa marque propre. En face, à la tribune, sous le haut dais de velours rouge, Zinoviev préside, - une grosse tête un peu pâle, ébouriffée, non sans caractère. A ses côtés, Rosmer, Serrati, Paul Lévy (Trotski, par moments, sortant du Conseil supérieur de l'Armée ou du Commissariat des Transports)… Lénine, détestant la solennité, venait parfois s'accroupir sur les marches de la tribune, à côté des dactylos, un bloc-notes sur le genou. En détournant le regard vers les croisées largement ouvertes, on découvrait les toits de Moscou, des bulbes d'églises et de fines croix d'or dans les feuillages, toute la ville et, derrière elle, toute la Russie ardente. Pour horizon spirituel, nous avions la révolution européenne.

On était encore sévèrement rationnés. Les façades, dans certaines rues de Moscou, portaient la marque des combats. La révolution semblait mûrir en Italie. Les spartakistes d'Allemagne ne désarmaient pas. Les Bulgares nous assuraient qu'ils étaient prêts à prendre le pouvoir (et ils l'eussent pu). Maurin suivit les débats de l'Exécutif sur l'insurrection de mars à Berlin, mal montée et plus mal dirigée par Béla Kun. Il fallait, pour gagner Moscou, traverser une Europe effervescente et franchir des frontières encore hérissées de fils barbelés. La III° Internationale militante appelait à elle tous les dévouements du monde. Elle était pauvre (en argent) mais vivante et résolue.

Joaquin Maurin avait vingt-quatre ans. Instituteur, fils de cultivateurs aragonais, d'abord destiné par sa famille à la prêtrise, il militait depuis sa seizième année. En 1914, un procureur du roi avait déjà requis contre lui, pour ses articles du Talion, vingt années de prison. Mais il n'était pas majeur… Il enseignait dans un collège de Lérida où il dirigeait aussi La Lucha social. Il venait de traverser l'Europe en lisant une petite histoire de l'art, qu'il me laissa. Il était gai, svelte et bien charpenté. Nous nous réunissions quelquefois le soir chez Georges Andréytchine, Bulgare revenu d'Amérique, ancien militant des I.W.W., beau caractère passionné. Depuis, Andréytchine a milité en Russie dans l'opposition de gauche, abjuré pour des raisons personnelles extrêmement douloureuses et finalement disparu dans les prisons…

Les tueurs salariés du Syndicat libre, patronnés par les policiers Arlégui et Martinez Anido, abattaient tous les jours à Barcelone, dans la rue, au café, sur la rambla, sur le seuil de leur demeure, les militants ouvriers. Environ quatre cents militants de la CNT périssent ainsi en 1922. Salvador Ségui est tombé, criblé de balles, en sortant d'un petit café. Layret, son avocat, a eu la même mort. D'octobre 1921 à février 1922, Maurin remplit les fonctions de secrétaire de la CNT. On dit parfois de lui que c'est un mort en sursis. Il poursuit sa tâche de pionnier du communisme en Catalogne libertaire, souvent attaqué par les syndicalistes anarchistes hostiles à une forme de pensée qu'ils ne connaissent pas, ne comprennent pas et qui se lie à leurs yeux à la faillite et à la répression de l'anarchisme en Russie. Maurin fonde la Batalla, hebdomadaire. Bousculé par des agents qui veulent l'arrêter dans un tramway, il fait une chute, est blessé à la tête, passe six mois sur un lit, finit par se relever et repart pour Moscou afin d'assister à un Exécutif élargi de l'I.C. (1923). Par un soir où, têtes pleines d'idées et cœurs pleins d'audace, toute une jeunesse, venue de partout, plongeait dans l'ombre et le murmure des boulevards de Moscou, Maurin rencontra celle qui devait devenir sa compagne. Je le vis là pour la seconde fois. Je rentrais de Vienne. Je me souviens de nos promenades à travers Petrograd, par des nuits blanches. Nous faisions le point, mesurant l'expérience des années écoulées. Maurin voyageait avec, pour tout bagage, une serviette contenant une chemise de rechange, un rasoir, un livre… Je fus étonné par la prudence de ses jugements. Comme beaucoup de révolutionnaires, d'entre les meilleurs, il faisait preuve, en pleine jeunesse, d'une maturité d'esprit qui l'éloignait des extrémismes faciles. Dès alors, le mal bureaucratique se faisait sentir dans la société soviétique, suscitant chez nous une profonde inquiétude. Maurin fut de ceux qui, de bonne heure, lui cherchèrent des remèdes. Mais nul sentiment n'était plus fort en lui que l'attachement à l'Internationale, à tout ce qu'elle représentait pour notre génération; en outre, son sens des réalités l'amenait à concentrer toutes ses forces sur son propre terrain, en Espagne, et plus précisément en Catalogne, où il s'agissait de constituer un parti prolétarien capable d'assumer bientôt de grandes responsabilités. La rupture de Maurin avec l'Internationale Communiste devait, pour ces raisons, prendre des années de discussion et de luttes. Il renonça plus tard que bien d'entre nous (qui d'ailleurs suivions sur place, en U.R.S.S., les progrès du mal) à l'espoir d'un redressement de l'Internationale. Les dirigeants de l'Exécutif, reconnaissant en lui une force, le ménageaient puisqu'ils ne réussissaient ni à ruiner son influence, ni à le corrompre, ni à le briser…

Traqué à son tour, arrêté, il s'échappe, franchit les Pyrénées par des sentiers de contrebande, passe une rivière à la nage, et sa haute silhouette drapée d'un léger manteau reparaît dans les quartiers ouvriers de Barcelone. Nouvelle arrestation. Court séjour en prison; c'est peut-être un moment de repos. Le hasard d'un fléchissement de la répression lui rend la liberté jusqu'en janvier 1925. Cette fois, il tente d'échapper aux policiers, est blessé, transporté à l'hôpital. Ses camarades projettent de l'enlever, la délation fait échouer leur dessein, on enferme Maurin à la citadelle de Montjuich.

Il devait y passer trois ans dans la cellule de ferrer. Il m'écrivit quelquefois de là. Il était épris, seul, arraché à la vie, arraché à l'action, menacé… La prison même ne garantissait pas contre l'assassinat. Evelio Boal, de la C.N.T., et trois autres camarades avaient été, quelque temps auparavant, mis en liberté un soir pour être abattus par les pistoleros à quelques pas d'un poste de police. Maurin tenta de s'évader, réussit à demi, fit une chute, se cassa une jambe, fut mis au secret pour des mois. Ses lettres étaient d'un solide, d'un studieux. Il demandait des livres, apprenait les langues étrangères, l'anglais, l'allemand.

Le secours Rouge International, géré par des bureaucrates, ne l'assistait pas, sans doute parce que l'on connaissait son indépendance d'esprit. Mais comme il était en fait un des fondateurs du P.C. d'Espagne, on s'abstenait de prononcer son exclusion pendant son emprisonnement.

Acquitté le 4 octobre 1927, Joaquin Maurin gagna paris et put enfin se marier. Les luttes et les captivités avaient prolongé ses fiançailles pendant six ans. Les trois années qu'il passe à Paris sont les seules paisibles de sa vie. Collaborateur de l'Internationale de l'Enseignement, correspondant de l'agence soviétique Tass, il s'occupe d'éditions. Le plus incapable des dictateurs militaires, Primo de Rivera, tombe en 1930, congédié par Alphonse XIII qui voit la dynastie menacée par la crise latente du régime. On sent l'approche d'une révolution. Joaquin Maurin rentre en Espagne, est arrêté à la frontière, relâché, arrêté de nouveau, relâché de nouveau jusqu'au lendemain du complot républicain de Jaca. On fusille les lieutenants Hernandez et Galan, on jette les militants ouvriers en prison. Maurin n'y reste pas longtemps, car le régime est trop faible. Le mouvement ouvrier sort malgré tout de l'illégalité.

A la veille d'une révolution, l'Internationale Communiste, qui exclut depuis des années toutes les oppositions, c'est-à-dire tous les hommes de caractère et de pensée qui pourraient faire sa force véritable, se soucie bien moins d'avoir en Espagne un parti influent que de se débarrasser, là aussi, de quiconque se permet de juger sa politique, ses falsifications d'idées, sa bureaucratisation croissante. La prison puis l'exil à Paris ont empêché Maurin d'intervenir sur la question russe. Sa présence dans l'I.C. déjà domestiquée par le stalinisme est en 1930 une anomalie. Toutes les têtes formées par l'Internationale au début de la révolution russe sont tombées. Les militants du temps de Lénine ont été exclus en France, en Angleterre, en Allemagne, en Italie, en Tchécoslovaquie, aux Etats-Unis. De basses intrigues se trament autour de Maurin; on insinue qu'il est de la police… Esprit réaliste et précis, il entend conquérir les masses au communisme et c'est le temps du sectarisme d'extrême gauche imposé à l'extérieur par le stalinisme comme le complément de sa politique intérieure de collectivisation forcée de l'agriculture. Il faut bien justifier cette sorte de guerre aux paysans, la dépossession et la déportation en masse de millions de cultivateurs, par une idéologie intransigeante; bien qu'il soit question de tout autre chose: du salut de la bureaucratie acculée aux expédients par sa propre imprévoyance et réduite à fouler aux pieds l'enseignement de Marx, d'Engels et de Lénine sur les rapports du prolétariat et des ruraux. La tactique “classe contre classe” doit dresser les partis communistes contre toutes les autres formations politiques, dans un isolement total qui fera souvent le jeu des pires réactionnaires. La théorie officielle de l'I.C. considère les socialistes comme des sociaux fascistes, plus dangereux en somme que les vrais fascistes… Un Maurin ne pouvait consentir à ces insanités dont nous ne suivrons pas ici les pittoresques variations espagnoles. Accusé d'une “déviation de droite”, il rompt avec l'I.C. et la Fédération catalano-baléare du P.C. qui se solidarise avec lui, va devenir, appuyée par des communistes des Asturies, de Madrid, de Valence, le nouveau d'un nouveau parti, le Bloc Ouvrier et paysan. C'est le commencement d'un rassemblement de forces, essentiel surtout en Catalogne, où la classe ouvrière n'a jamais eu de parti politique influent. Des batailles décisives se rapprochent et si cette arme lui fait défaut, de quel prix payera-t-elle cette déficience? Le Parti Communiste Catalan (avec Jordi Arquer) fusionne bientôt avec le B.O.P. Par une seconde fusion, fin 1935, la F.C.I. unie cette fois à la Gauche Communiste d'Espagne (Juan Andrade, Andrés Nin) donne naissance au Parti Ouvrier d'Unification Marxiste, le P.O.U.M.

L'année 1934 s'annonce comme une année de dangers. Les gouvernements de gauche, radicaux et socialistes, n'ont su tenir aucune des promesses de la république. Le réformisme n'a pas accompli de grandes réformes; mais il a déporté les anarchistes. Les masses déçues semblent en recul, les organisations de droite se concentrent sous la direction de Gil Robles et de Calvo Sotelo. Le parti radical de Lerroux, qui gouverne, a pris pour tâche de leur ouvrir l'accès légal au pouvoir. Le coup de von Papen passant tranquillement son portefeuille à Hitler sous l'égide d'une constitution républicaine va-t-il se répéter à Madrid? Le mérite historique de Joaquin Maurin - et ce mot, à cette place, n'a rien d'exagéré - est d'être au premier rang de ceux qui vont donner aux travailleurs le moyen de casser une première fois les reins au fascisme: l'Alliance Ouvrière. Malgré les résistances sectaires de certains anarchistes et des communistes officiels, l'Alliance, réalisant ce que les Internationales socialistes et communistes n'avaient pas su faire en Allemagne devant le grand péril, l'union de presque la totalité des organisations ouvrières, apparaît puissante en Catalogne, aux Asturies, en Castille. Le jour du combat, quand l'Alliance décidera de s'opposer par l'action directe à la participation des fascisants au pouvoir, la petite bourgeoisie catalane flanchera une fois de plus; les mineurs asturiens seront vaincus après une longue lutte, mais la force ouvrière, sans même s'être engagée à fond, s'est révélée si nombreuse et si ardente qu'il n'est plus question d'une fascisation légale de l'Etat.

Au lendemain de journées d'octobre à Barcelone, Joaquin Maurin glisse entre les mains des policiers et passe à l'action illégale. Ce livre - Vers la seconde révolution, son troisième ouvrage après Les Hommes de la dictature et La Révolution espagnole, - il l'écrit dans des retraites clandestines, pendant le regroupement du parti. Inaccessible au découragement, J. Gorkin note que le trait dominant de sa nature était l'optimisme, “un optimisme dialectique et créateur, qui entretenait sa volonté, son obstination, son intransigeance. Et aussi la certitude qu'il était dans le vrai…” Telles sont bien les sources de la force morale chez les révolutionnaires.

Les élections de février 36 l'envoient aux Cortès. Il y dénoncera les inqualifiables faiblesses du Front populaire en train de devenir, après la première période d'enthousiasme, une énorme duperie. “Le parlement, dit Maurin dans son dernier discours à la tribune, ne représente plus aujourd'hui les aspirations du peuple, le Front populaire n'ayant pas réalisé le centième de son programme… ” Le gouvernement temporisait, cherchant à faire patienter les masses sans mécontenter la haute bourgeoisie, louvoyant entre les travailleurs et les droites, au risque d'être débordé par les uns ou les autres. L'aveuglement, dans cette politique, se mêlait à la duplicité et aussi à la faiblesse des hommes. Les réactionnaires se préparaient ouvertement au combat. Les généraux Franco, Mola, Queipo de Llano, Goded, Milan Astray, côtés “bons républicains”, gardaient des postes de confiance - et lesquels ! Le personnel des ambassades et des ministères était plein de factieux. La voix de Maurin annonce, en termes qui paraissent maintenant prophétiques, la montée du fascisme. “Une situation préfasciste existe dans ce pays… Nous pouvons compter sous peu nous trouver devant un coup de force… ”

La sédition militaire le surprit dans un village à l'ouest de l'Espagne. Nous eûmes pendant un moment quelque espoir pour lui…Des journaux de Burgos avaient publié qu'il se battait dans la montagne à la tête d'un groupe de partisans. Puis sa femme reçut une énigmatique carte d'adieu, écrite en péril mortel, qui pouvait cependant laisser subsister au moins un doute. Et le silence se fit, un noir silence. Sa fin s'environne de mystère et même de légende. Ceux qui l'ont connu et suivi n'y peuvent pas croire. Les généraux ont tant massacré qu'ils ne savent pas eux-mêmes qui ils ont tué, alarmés de ne point trouver dans leurs listes bâclées de victimes le nom de Maurin. Tout nous porte à croire qu'il a péri, inconnu parmi les inconnus, en tentant de rejoindre des camarades.

Maurin est tombé pour la révolution à trente-neuf ans, au moment où plus que jamais la révolution avait besoin de lui, - au moment où il allait enfin pouvoir donner toute sa mesure…

La véritable grandeur du militant réside dans son aptitude à incarner les masses en marche, en ce qu'elles ont de plus puissant et de plus ardent. Dès lors, sa vie se confond avec celle de la collectivité ouvrière; et sa mort même continue l'œuvre commencée ou lui apporte une consécration. Voici qu'au moment où disparaît Maurin l'essor du parti auquel il a donné le meilleur de lui-même et qui demeure son œuvre capitale s'atteste par l'action de milliers de combattants. La seconde révolution dont Maurin s'était fait l'annonciateur embrasse toute l'Espagne.

Et l'on commence à discerner ce qu'il fit pour la préparer, lui qui sut clairement en dégager les causes, les nécessités, le programme. Pendant des années, il travaille à surmonter la dispersion des forces révolutionnaires douées de conscience politique: l'appellation même du Parti Ouvrier d'Unification Marxiste précise sur ce point sa pensée. L'unité pour la force et l'efficacité de l'action, sur une base doctrinale sûre, sans confusion dans les idées ni sectarisme. La réalisation en fut, en reste malaisée. Le P.C. stalinien, dépourvu d'idéologie mais pourvu de nombreux fonctionnaires bien appointés - tandis que le P.O.U.M. ne vivait que des sacrifices de ses militants - reprenait l'un après l'autre les mots d'ordre de Maurin, mais à des fins de manœuvre en les déformant à son propre gré. “Un seul parti marxiste, une seule centrale syndicale”, disait Maurin. Au lendemain du 19 juillet 36, le Parti Communiste, amalgamant des noyaux vaguement socialistes qui s'étaient jusqu'alors combattus sans merci, pour leur donner les ressources inépuisables et la direction occulte de l'Internationale Communiste, formait le Parti Socialiste Unifié de catalogne, - le P.S.U.C. - qui ne se dit socialiste que par besoin de camouflage.

L'Alliance Ouvrière avait mis en échec, en 34, la contre-révolution. Comment désarmer cette puissance qui échappait à la fois au contrôle de la bourgeoisie et à celui de Moscou? On réussit à la résorber dans un Front populaire étendu à des formations politiques bourgeoises et petites-bourgeoises nettement réactionnaires. Maurin se rend compte à ce moment que le répit accordé dans ces conditions à la classe ouvrière par les élections de février 36 ne peut être que de courte durée. Il parcourt le pays pour y étendre à la hâte l'organisation du parti. On lui a quelquefois prêté des sympathies pour les séparatistes catalans. La vérité est qu'il considérait avec raison la Catalogne comme le foyer révolutionnaire par excellence de la péninsule et n'y voulait point méconnaître le mouvement national, facteur certain de désagrégation du vieil Etat. Aux Cortès où les communistes officiels s'inféodaient aveuglément au front populaire première manière (celui qui accordait les postes de confiance aux généraux fascisants…), Maurin fut seul, du côté ouvrier, à blâmer avec sévérité, au milieu d'un silence réprobateur, le gouvernement de MM. Azana et Casares Quiroga dont on voit trop bien aujourd'hui les lourdes responsabilités… Il lui reprocha son indulgence à l'égard du fascisme, ses lenteurs à accorder l'amnistie aux combattants de 34, son incapacité devant les grandes réformes indispensables. Le 17 juillet 36, deux jours avant la sédition militaire, Joaquin Maurin signalait dans son éditorial de La Batalla le danger que constituait la présence des généraux Mola, Franco, Queipo de Llano à des postes stratégiques de première importance…

On verra en lisant ce livre combien les événements justifient sa pensée et son action. Depuis qu'il n'est plus, toute la presse de gauche lui a rendu pleine justice, à l'exception bien entendu des communistes officiels qui ne sauraient lui pardonner d'avoir été un des premiers en Espagne à défendre la révolution russe, à répandre le marxisme révolutionnaire, à dénoncer la dégénérescence bureaucratique de l'U.R.S.S. et les dangers qui en découlent pour le mouvement international, à prendre parti pour les travailleurs soviétiques contre le régime qui les opprime. Des hommes de boue et d'intrigue, l'ayant insulté vivant, ont continué à l'insulter mort. Contre son parti, ils ont déclenché une de ces campagnes de calomnies, poussées jusqu'au délire, dont ils sont devenus coutumiers.

Dès le 19 juillet cependant, à l'heure où le sort de l'Espagne se trouva littéralement suspendu à un fil, une hésitation de quelques heures, une défaillance de quelques hommes pouvant tout perdre, le P.O.U.M. s'était révélé à la hauteur de sa tâche. Ce furent ses militants, avec ceux de la Confédération Nationale du Travail et de la Fédération Anarchiste Ibérique, qui, presque sans armes, prodiguant le sang des meilleurs, cassèrent les reins du fascisme naissant dans les rues de Barcelone et de Madrid, puis sur les premiers champs de bataille… L'Espagne ouvrière leur doit d'être vivante. Mais que de sang, que de sang n'ont-ils pas versé! Des neuf cents miliciens des premières colonnes madrilènes du P.O.U.M., on en retrouve à peine moins de deux cents. Des trois mille miliciens des premières colonnes madrilènes de la C.N.T., moins d'un millier survivent… Les socialistes, animés d'un moindre dynamisme révolutionnaire, furent plus lents à se mobiliser; les communistes officiels, habiles à se ménager et cherchant surtout à s'assurer des postes de commande ont eu des pertes sensiblement plus faibles, mais ont su tirer le parti le plus grand du dévouement des brigades internationales… Tout cela finit par poser en termes inexorables le problème du devenir de l'Espagne. Ni les miliciens du P.O.U.M., ni ceux de la C.N.T. et de la F.A.I., ni ceux de beaucoup de formations socialistes et internationales ne se battent pour la république bourgeoise qui a mené l'Espagne à l'égorgement; ni les uns ni les autres n'entendent accepter par ailleurs, avec ou sans décor démocratique, une dictature stalinienne ou militaire dont la fonction historique ne pourrait être que de préparer l'avènement d'un autre fascisme, comme Noske fraya en Allemagne à quinze années d'échéance, les voies d'Hitler. Le dilemme est bien tel que le définissait Maurin : socialisme ou fascisme.

Par malheur, la guerre civile éclate en Espagne au moment précis où s'achève en Russie l'évolution du régime stalinien et où la bureaucratie, déposant le masque, se révèle brutalement ce qu'elle est: une caste de nouveaux exploiteurs décidés à se maintenir au pouvoir contre le peuple qu'elle frustre des conquêtes de la révolution. Joaquin Maurin est tué en Espagne pendant qu'à Moscou, dans une cave, tombent les seize, la nuque trouée. Pris entre deux feux, aux deux bouts de l'Europe, les militants des premiers congrès de l'Internationale Communiste descendent en même temps au tombeau.

… Certes, Joaquin Maurin n'a pas suivi son rude chemin sans trébucher. Il y avait trop de flamme révolutionnaire en lui pour qu'il prétendît à l'infaillibilité. Sa clairvoyance, aux prises avec une réalité complexe et mouvante, savait tirer des tâtonnements mêmes de l'action politique un nouvel enrichissement. La ligne d'ensemble de sa vie et de son œuvre nous apparaît pourtant irréprochable. Il a implanté en Catalogne le marxisme révolutionnaire; il a été en Espagne le fondateur du seul parti ouvrier capable, de par sa formation idéologique, sa volonté, son programme, de faire face à une situation qui mêle toutes les possibilités à tous les périls; il a été un des animateurs de l'Alliance Ouvrière de 34; il nous laisse enfin ce livre, le seul qui pose dans toute son ampleur le problème de la révolution espagnole. Son sang s'est incorporé à la destinée de la classe ouvrière d'Espagne. Voilà ce qui reste et restera. C'est beaucoup.

Victor Serge