Réponse à des questions de morale et d’Histoire

De Marxists-fr
Aller à la navigation Aller à la recherche


Cher camarade[1],

Je ne pense pas que les questions que vous me posez aient un rapport direct avec l'enquête de la commission de New-York et puissent exercer une influence sur ses conclusions. Je suis néanmoins tout prêt à répondre à vos questions pour que ceux que cela intéresse connaissent plus facilement mes véritables conceptions.

Comme beaucoup d'autres, vous voyez les sources du mal dans le principe « la fin justifie les moyens ». En lui-même, ce principe est très abstrait et très rationnel. Il admet les interprétations les plus diverses. Mais je suis prêt à assumer la défense de cette formule d'un point de vue matérialiste et dialectique. Oui, je pense qu'il n'existe pas de moyens bons ou mauvais en eux-mêmes, ou sous l'angle de quelque principe absolu, supra historique.

Sont bons les moyens qui conduisent à l'accroissement de la domination de l'homme sur la nature et à la liquidation de la domination de l'homme par l'homme. Dans ce large sens historique, le moyen ne peut être justifié que par le but.

Cela ne signifie-t-il pas, cependant, que le mensonge, la perfidie, la trahison soient admissibles et justifiés s'ils mènent « au but » ? Tout dépend du caractère du but. Si le but est l’affranchissement de l'humanité, alors le mensonge, la fourberie et la trahison ne peuvent nullement être des moyens appropriés. Les adversaires des épicuriens les accusaient de s'abaisser à l'idéal du pourceau en prêchant le « bonheur », à quoi les épicuriens répondaient, non sans raison, que leurs adversaires comprenaient le bonheur à la façon... du pourceau

Vous faites référence à Lénine qui dit que le révolutionnaire a « le droit » de rendre ses adversaires haïssables et méprisables aux yeux des masses. Vous voyez là une justification du principe de l'amoralisme. Vous oubliez cependant d'indiquer où, dans quel camp politique, se trouvent les représentants de la haute morale. Mes observations me disent que toute lutte politique utilise largement les exagérations, les altérations, le mensonge et la calomnie. Les plus calomniés, ce sont toujours les révolutionnaires : en leur temps, Marx, Engels et plus tard, les bolcheviks, Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg; aujourd'hui les trotskystes. La haine des possédants pour la révolution, le conservatisme stupide du petit-bourgeois, la présomption et l'arrogance des intellectuels, les intérêts matériels des bureaucrates ouvriers — tous ces facteurs se conjuguent dans la persécution du marxisme révolutionnaire. En outre, messieurs les calomniateurs n'oublient pas de s'indigner de... l'amoralisme des marxistes. Cette indignation hypocrite n'est rien qu'un instrument de la lutte des classes.

Dans les paroles de lui que vous citez, Lénine veut seulement dire qu'il ne considère plus les mencheviks comme des militants prolétariens et qu'il se donne comme tâche de les rendre haïssables aux yeux des ouvriers. Lénine a exprimé cette idée avec la passion qui était la sienne et a créé la possibilité d'interprétations ambiguës et indignes. Mais, sur la base des œuvres complètes de Lénine et des actions de toute sa vie, je déclare que ce lutteur implacable fut l'adversaire le plus loyal, car, en dépit de toutes ses exagérations et de toutes ses outrances, il s'efforça toujours de dire aux masses ce qui est. Au contraire, la lutte des réformistes contre Lénine est profondément imprégnée d'hypocrisie, de mensonges, de subterfuges, de fourberies sous le couvert des vérités éternelles de la morale.

Votre appréciation de l'insurrection de Cronstadt[2] est radicalement fausse. Cronstadt avait été complètement vidée des marins les plus dévoués, et ces derniers jouaient un rôle important sur le front et dans les soviets locaux du pays tout entier. Il restait la masse grise avec de grandes prétentions (« Nous, ceux de Cronstadt ! »), mais sans éducation politique et pas prête aux sacrifices révolutionnaires. Le pays était affamé. Ceux de Cronstadt exigeaient des privilèges. L'insurrection fut dictée par le désir de recevoir une ration de privilégié.

Les marins avaient des canons et des bateaux. Tous les éléments réactionnaires, aussi bien en Russie qu'à l'étranger, se raccrochèrent alors à l'insurrection. L'émigration blanche réclamait l'envoi de renforts aux insurgés. La victoire de l'insurrection n'aurait rien apporté que la victoire de la contre-révolution, indépendamment des idées qui pouvaient être dans la tête des marins. Mais ces idées mêmes étaient profondément réactionnaires. Elles reflétaient l'hostilité de la paysannerie arriérée à l'ouvrier, l'arrogance du soldat ou du marin pour le Pétersbourg « civil », la haine du petit-bourgeois pour la discipline révolutionnaire. Ainsi le mouvement avait un caractère contre-révolutionnaire, et, comme les insurgés s'étaient emparés des armes de la forteresse, on ne pouvait les écraser que par les armes.

Non moins erronée est votre appréciation de Makhno[3]. En lui-même, c'était un mélange de fanatique et d'aventurier. Mais il devint le centre des tendances qui provoquèrent l'insurrection de Cronstadt. La cavalerie est, de façon générale, la partie la plus réactionnaire de l'armée. Le cavalier méprise le piéton. Makhno a créé une cavalerie avec des paysans qui fournissaient leurs propres chevaux. Ce n'étaient pas les paysans pauvres écrasés que la révolution d'Octobre éveilla pour la première fois, mais les paysans aisés et repus qui avaient peur de perdre ce qu'ils avaient. Les idées anarchistes de Makhno (négation de l’État, mépris du pouvoir central) correspondaient on ne peut mieux à l'esprit de cette cavalerie koulak. J'ajoute que la haine pour l'ouvrier de la ville était complétée chez Makhno par un antisémitisme militant. Tandis que nous soutenions contre Denikine et Wrangel[4] une lutte à mort, les makhnovistes, confondant les deux camps, essayaient d'avoir une politique indépendante.. Le petit-bourgeois (koulak), qui avait pris le mors aux dents, pensait qu'il pouvait dicter ses conceptions contradictoires d'une part aux capitalistes et de l'autre aux ouvriers. Ce koulak était armé. Il fallait le désarmer. C'est précisément ce que nous avons fait.

Votre tentative de conclure que les fourberies de Staline découlent de l' « amoralisme » des bolcheviks est radicalement fausse. Dans la période où la révolution luttait pour l'émancipation des masses opprimées, elle appelait toutes choses par le nom et n'avait nul besoin de fourberies. Le système des falsifications provient de ce que la bureaucratie stalinienne lutte pour les privilèges d'une minorité et qu'elle a besoin de dissimuler et de masquer ses objectifs véritables. Au lieu de rechercher l'explication dans les conditions matérielles du développement historique, vous créez une théorie du « péché originel » qui convient à l’Église, mais pas à la révolution socialiste.

Avec ma sincère considération.

  1. Lettre à W. Thomas. Le fait que Wendelin Thomas était membre de la commission d'enquête mise en place pour juger du bien-fondé des accusations proférées contre lui lors des procès de Moscou pouvait impliquer que cette réponse ouvrait une crise au sein de cette dernière.

    Wendelin Thomas (1884 19?), marin, socialiste en 1910, avait été en 1918 un des dirigeants du soulèvement de la flotte de guerre. Député communiste au Reichstag, il avait rompu en 1933 et vivait aux États-Unis. Il avait été membre de la commission et, après la session de Coyoacàn, avait adressé à Trotsky une série de questions sur Cronstadt et Makhno.
  2. Cronstadt, île au large de Petrograd, était la base de la flotte de la Baltique. Sa garnison se souleva en mars 1921 contre le gouvernement bolchevik. Les opérations militaires, du 7 au 17 mars, furent suivies d'une sévère répression qu'une tradition malveillante impute particulièrement à Trotsky.
  3. Nestor I. Makhno (1889 1935), dirigeant de partisans en Ukraine, était le symbole de l'anarchisme russe ; allié par intermittence de l'Armée rouge il fut finalement battu par elle et dut émigrer.
  4. Anton I. Denikine (1872 1947), général de l'armée tsariste, qui se mutina après Octobre. Commandant les forces blanches du Sud, il fut écrasé en novembre 1919, essentiellement à cause de l'hostilité des paysans à son programme de reprise des terres. Piotr N. Wrangel (1878 1928) également général, lui succéda et reçut un important appui du gouvernement français. Battu à son tour (en Crimée), il émigra.