Que disait l’Internationale sur la défense de la patrie ?

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Auteur·e(s) Léon Trotski
Écriture 27 février 1917


Novy Mir, No. 922, 27 février 1917.
Publié dans La Guerre et la Révolution. Paris 1974, pp. 273-275
Recueil(s): Novy Mir


Les plus puissants Partis de l’Internationale se sont rapprochés, dès le début de la guerre, des classes dirigeantes et ont appelé les travailleurs sous le drapeau de la défense nationale. C’est le fait de base de la crise traversée par tout le mouvement ouvrier. Bon nombre de socialistes, particulièrement en Amérique, disent ainsi : « Que la tactique des Partis allemand, français, belge, autrichien, etc., ait été appropriée aux circonstances, c’est une question particulière. Le prochain congrès international examinera la question sur la base de l’expérience de la guerre et en tirera les conclusions indispensables. Mais il n’y a aucun doute sur ce qui suit : la IIe Internationale a reconnu la nécessité de la défense nationale, et les Partis ont agi en plein accord avec ce principe. »

Est-ce vrai ? Non, c’est faux. Les socialistes qui affirment ce qui est dit plus haut, sont coupables de deux péchés : premièrement, ils dévoilent leur ignorance des opinions réelles de la IIe Internationale, ensuite, ils ne définissent pas ce qu’ils entendent par « Défense nationale ». Si la « défense de la Patrie » est un des principes de la conception socialiste du monde, il est clair, que les socialistes doivent tenir pour le gouvernement, sans s’occuper de connaître les causes du conflit; car la guerre menace chacune des « Patries » en guerre. Veut-on nous dire que la IIe Internationale a reconnu la nécessité de la défense nationale en tant que principe absolu, indépendamment des conditions et du caractère de la guerre ? C’est une affirmation trompeuse : elle approuve la politique des Scheidemann et Victor Adler, d’un côté, celle des Vandervelde, Guesde, Plékhanov, de l’autre. La guerre menace toutes les patries et, par conséquent, toutes se défendent.

La question se complique du fait que la majorité des sociaux-patriotes eux-mêmes nient la question ainsi posée : « Les socialistes ne sont tenus de soutenir leur gouvernement que si celui-ci est victime d’une agression. Dans le cas contraire, ils doivent le combattre en niant l’obligation d’une « défense de la patrie ». C’était l’opinion de Bebel. Il a répété à maintes reprises, qu’il « prendrait le fusil sur l’épaule » si l’Allemagne était attaquée. Sous ce point de vue largement répandu, le principe de défense nationale s’avère ne pas être absolu : il n’est admissible que dans les guerres de défense et il ne peut servir à justifier la politique patriotique des socialistes des deux côtés des tranchées.

Mais ce principe borné a-t-il été reconnu entièrement par la IIe Internationale ? Il n’en est rien. Au Congrès du Parti à Essen, le point de vue de Bebel rencontra une forte opposition, particulièrement de la part de Kautsky : « Nous ne pouvons pas nous engager à soutenir l’esprit belliqueux du Pouvoir chaque fois qu’une agression nous menace… Je ne puis prendre sur moi une telle responsabilité. Je ne puis garantir de faire la juste distinction : le gouvernement nous ment-il ou défend-il les intérêts du pays ?… Hier, l’Allemagne était l’agresseur, demain ce sera la France et après-demain l’Angleterre. Cela change constamment… En réalité, nous aurons devant nous non une question nationale, mais le choc de deux nations qui se transformera en une guerre mondiale. Le gouvernement allemand convaincra les travailleurs allemands de son bon droit, le gouvernement français en fera de même avec les siens, et les prolétaires convaincus s’étriperont avec ardeur. Il nous faut l’éviter, et nous n’y arriverons que si nous adoptons comme critère, non celui de la défense nationale, mais celui des intérêts du prolétariat qui deviennent des intérêts internationaux. »

Ce discours de Kautsky, qu’on peut appeler prophétique, montre toute l’étendue du mensonge que constitue l’affirmation, suivant laquelle la 11° Internationale regardait le principe de défense nationale comme l’axiome de la politique socialiste. Kautsky, chef incontesté de la IIe Internationale, rejetait ce principe, non seulement dans l’absolu, mais aussi dans sa limitation, c’est-à-dire s’appliquant à une riposte à l’agression. Il exigeait que les socialistes se conformassent non à l’intérêt de la nation, mais à celui du prolétariat.

Cependant qu’en est-il des résolutions formelles des Congrès de la IIe Internationale ? Reconnaissent-ils sans restrictions le dogme de la défense nationale ? Le limitent-ils à la guerre de défense, comme le fait Bebel ? Ou le nient-ils, comme le fit Kautsky dans son discours contre Bebel ? Celui qui s’est donné le mal de consulter les résolutions des Congrès de la IIe Internationale, arrivera à la conclusion que ces questions n’ont jamais reçu de réponses unanimes. Toutes les résolutions formulées se distinguent, soit par une précision insuffisante, soit par des contradictions. Mais on peut établir sans conteste que le principe de « Défense de la Patrie » a reculé, ce qui est le problème des Internationalistes révolutionnaires : la lutte contre l’Impérialisme. Ainsi, la résolution du dernier Congrès de Bâle, convoqué tout spécialement pour juger des questions de guerre, a imposé aux socialistes un devoir plus élevé que celui de la défense nationale : conserver un lien indestructible entre les Partis des différents pays, lutter pour la cessation immédiate de la guerre et user de la crise et de l’éveil des masses pour renverser le plus vite possible les structures capitalistes.

Donc, toutes les affirmations suivant lesquelles les sociaux-patriotes agiraient en accord étroit avec les anciens principes de l’Internationale, alors que les Internationalistes se détournaient d’eux en versant dans l’Anarchie, sont absolument erronées. On peut affirmer que les sociaux-patriotes cherchent une justification dans des survivances conservatrices et national-démocrates, alors que les Internationalistes unis à Zimmerwald et à Kienthal représentent les tendances social-révolutionnaires exprimées sous la forme la plus vigoureuse dans la résolution du Congrès de Bâle.

Les agissements des socialistes-gouvernementaux, depuis le premier jour de la guerre, démontrent qu’ils ne sentaient pas le terrain solide sous leurs pieds en ce qui concerne les principes. Les sociaux-patriotes des deux camps ne croyaient pas possible de se limiter au simple principe de la « Défense de la Patrie ». Tous tentèrent de justifier leur collaboration au moyen d’un principe auxiliaire.

Scheidemann nous a dit que la guerre « était contre le Tsarisme ». Guesde, Vandervelde et Plékhanov nous ont affirmé que la guerre était « contre le militarisme prussien ». En outre, les uns et les autres promettent, grâce à la victoire, de « libérer » les peuples petits ou faibles, de créer une Ligue des Nations, de détruire les armées permanentes, etc…

Il est clair pour tous que ces promesses ne sont que de pitoyables illusions. Mais, même dépourvu de tout don prophétique, chacun en prédisait la faillite. D’où est venue chez les sociaux-patriotes la nécessité d’orner de traits « libérateurs » la guerre impérialiste ? Il est évident que si le principe de « Défense de la Patrie » était clair et inattaquable, les sociaux-patriotes n’auraient pas éprouvé le besoin d’y ajouter des correctifs fantastiques et munir la guerre capitaliste des capacités créatrices de la révolution démocratique. Les problèmes libérateurs de la guerre ont un caractère offensif et, par là même, se heurtent au principe de la défense nationale.