Progrès de la réforme sociale sur le continent

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Premier article[modifier le wikicode]

« The New Moral World », 4 Novembre 1843

À chacune de mes rencontres avec des socialistes anglais, je suis très surpris de constater que la plupart d'entre eux ne sont guère familiarisés avec le mouvement social qui se développe dans les différentes parties du continent[1]. Et pourtant, il existe en France plus d'un demi-million de communistes, en négligeant les fouriéristes et autres réformateurs sociaux moins radicaux. Dans toutes les parties de la Suisse, il y a des associations communistes qui envoient des émissaires en Italie, en Allemagne et même en Hongrie. Et il se trouve même que la philosophie allemande, après de longues et douloureuses crises, en est enfin venue au communisme.

Ainsi, les trois grands pays civilisés d'Europe — l'Angleterre, la France et l'Allemagne — arrivent, chacun de son côté, à la conclusion qu'une révolution radicale des rapports sociaux sur la base de la propriété communautaire est devenue, à présent, une nécessité urgente et inéluctable. Ce résultat est d'autant plus frappant que chacune des trois nations mentionnées l'a atteint indépendamment des autres. Peut-il y avoir de démonstration plus frappante que le communisme n'est pas seulement la conséquence de la situation particulière de l'Angleterre ou d'une quelconque autre nation, mais encore une conclusion nécessaire que l'on est bien obligé de tirer à partir des conditions générales de la civilisation moderne ?

C'est pourquoi il serait souhaitable que ces trois nations s'entendent entre elles pour établir en quoi elles concordent et en quoi elles désaccordent, car il doit bien y avoir des points de vue différents puisque la doctrine du communisme vient d'une source différente dans chacun de ces trois pays.

Les Anglais parvinrent à ce résultat d'une manière pratique (économique) à la suite de l'accroissement rapide de la misère, de la désagrégation des mœurs et du paupérisme dans leur pays ; les Français de manière politique, du fait qu'ils exigèrent les premiers la liberté et l'égalité politiques et, trouvant cela insuffisant, ils ajoutèrent à ces revendications politiques la revendication de la liberté et de l'égalité sociales ; les Allemands vinrent au communisme par la philosophie, en tirant les conclusions à partir de ces premiers principes.

Du fait de la diversité d'origine du socialisme dans les trois pays, il faut compter avec quelques divergences de vue sur des points mineurs[2]. Mais je crois pouvoir affirmer que ces différences sont relativement insignifiantes et peuvent être facilement surmontées dès lors que les réformateurs sociaux de chacun de ces pays auront la volonté de s'accorder fraternellement avec ceux des autres pays. Il faut pour cela qu'ils apprennent à se connaître. Si ce premier pas est fait, je suis persuadé que, de tout cœur, ils souhaiteront tous le succès de leurs frères communistes de l'extérieur.

I. France[modifier le wikicode]

Depuis la Révolution, la France est le pays proprement politique de l'Europe. Nulle amélioration, nulle doctrine ne peut acquérir d'importance nationale si elle ne revêt pas de quelque manière une forme politique. Il semble qu’au stade actuel de l'histoire humaine, la nation française soit déterminée à parcourir toutes les formes politiques du développement ; autrement dit, que partant du politique pur, elle parvienne au point où tous les autres peuples et toutes les trajectoires confluent au communisme. L'évolution politique de la France montre donc clairement comment devra se dérouler l'histoire à venir des chartistes anglais.

La révolution française développa la démocratie en Europe. La démocratie est une contradiction dans les termes, un mensonge et, au fond, une pure hypocrisie (une théologie, comme diraient les Allemands). Et cela vaut, à mon avis, de toutes les formes de gouvernement. La liberté politique est un simulacre et le pire esclavage possible ; cette liberté fictive est le pire asservissement. Il en va de même de l'égalité politique : c'est pourquoi, il faut réduire en pièces la démocratie aussi bien que n'importe quelle autre forme de gouvernement[3]. Cette forme hypocrite ne doit pas subsister. La contradiction qu'elle recèle doit apparaître au grand jour : ou bien un véritable esclavage, et cela signifie un despotisme non déguisé, ou bien une authentique liberté ainsi qu'une authentique égalité, et cela signifie le communisme. La révolution française a produit ces deux éléments : Napoléon instaura l'un, Babeuf, l'autre.

Je peux être bref sur le thème du babouvisme, puisque l'histoire de la conspiration de Babeuf, écrite par Buonarotti, vient d'être traduite en anglais. Le complot communiste échoua, parce que, d'une part, le communisme de cette époque était encore bien grossier et assez superficiel et que, d'autre part, les esprits n'étaient pas encore suffisamment avancés en ce temps-là.

En France, le réformateur social suivant fut le comte de Saint-Simon. Il réussit à fonder une secte et même quelques établissements, mais sans succès durable. La doctrine saint-simonienne s'apparente en gros à celle des Ham-Common Socialists d'Angleterre[4], bien que l'on trouve quelques différences dans le détail des systèmes et des idées. Les singularités et les extravagances des saint-simoniens furent bientôt l'objet de la risée et de l'ironie des Français. Or, en France, le ridicule tue.

Mais, il y a eu, en outre, d'autres causes à l'échec des tentatives saint-simoniennes. Toute la doctrine de ce parti était noyée dans les brumes d'un incompréhensible mysticisme qui pouvait au début frapper la curiosité des gens, mais ne pouvait que décevoir leur attente. Leurs principes économiques n'étaient pas sans faille. Pour la distribution du produit, la part de chaque membre des communautés était mesurée d'abord suivant le montant du travail qu'il avait fourni, et ensuite suivant la somme de talent qu'il y avait déployée. Un républicain allemand, Borne, a opposé avec raison à ce principe que le talent, au lieu d'être rémunéré, devait bien plutôt être considéré comme un avantage naturel et, de ce fait, venir en déduction de la part de celui qui était ainsi avantagé, ne serait-ce que pour restaurer l'égalité[5].

Après avoir fasciné la pensée un certain temps, le saint-simonisme, tel un brillant météore, s'effaça de l'horizon social. Personne n'y pense plus aujourd'hui ; on a cessé d'en parler : son temps est révolu.

Vers la même époque que Saint-Simon, un autre homme appliqua la force de sa puissante intelligence à l'étude de la situation sociale de l’humanité : Fourier. Bien que les ouvrages de Fourier ne recèlent pas d'éclairs de génie comme nous en trouvons chez Saint-Simon et certains de ses disciples ; bien que son style soit pesant et montre à l'évidence que l'auteur s'est donné beaucoup de mal pour formuler clairement sa pensée et pour exprimer des idées pour lesquelles la langue française n'a pas de mots, il n'empêche que nous lisons ses ouvrages avec plus de plaisir, et qu'il s'y trouve plus de valeur réelle que dans ceux de l'école précédente. Certes, l'œuvre n'est pas dépourvue de mysticisme, il est même aussi marqué que possible, mais on peut facilement l'écarter. Ce qui subsiste alors ne se rencontre pas chez les saint-simoniens, c'est-à-dire une recherche scientifique, une pensée fraîche, systématique et sans préjugés : bref, c'est une philosophie sociale, alors que le saint-simonisme ne se définit que comme poésie sociale.

C'est Fourier qui, le premier, formula le grand axiome de la philosophie sociale : comme chaque individu a une inclination ou une préférence pour un genre de travail bien particulier, la somme des inclinations de tous les individus pris dans leur ensemble doit être assez forte pour correspondre aux besoins de tous. Si on permet à chaque individu de s'abandonner à son inclination propre en le laissant faire ce qu'il souhaite, il est tout de même possible de satisfaire les besoins de tous, sans que l'on ait à utiliser les moyens de contrainte en vigueur dans l'actuel système social. Ce principe semble hardi, mais il est inattaquable dans la forme que Fourier lui a donnée ; qui plus est, il est évident — comme l'œuf de Colomb.

Fourier démontre que chacun naît avec une inclination pour un certain type de travail, que l'inactivité absolue est une absurdité, qui n'a jamais existé et ne pourra jamais exister ; que, par nature, l'esprit humain est activité, ou mieux que sa fonction est de mettre le corps en activité. En conséquence, il n'est point besoin de contraindre les êtres humains à une activité, comme on le fait au stade actuel de la société. Il suffit d'imprimer la bonne direction à l'impulsion naturelle de l'activité sociale.

Il démontre, en outre, que travail et jouissance peuvent s'identifier, et souligne tout ce qu'il y a d'irrationnel dans l'actuel ordre social qui sépare l'un de l'autre, en faisant du travail un fléau et en rendant les jouissances inaccessibles à la plupart des travailleurs. Il montre, enfin, qu'avec un ordonnancement rationnel, le travail doit devenir ce qu'il est en fait, une joie, chacun pouvant suivre son inclination propre. Je ne peux, évidemment, développer ici toute la théorie du libre travail de Fourier, mais je pense avoir montré ainsi aux socialistes anglais que le fouriérisme vaut bien de retenir leur attention.

Un autre mérite de Fourier, c'est d'avoir énoncé les avantages, ou mieux la nécessité de l'association. La simple mention de ce sujet suffirait à convaincre les Anglais de l'importance des questions traitées.

Il y a en revanche chez Fourier une grave contradiction, car il n'abolit pas la propriété privée. Dans ses phalanstères, ou communes sociétaires, on trouve des riches et des pauvres, des capitalistes et des ouvriers. La propriété de tous est mise en fonds commun, l'entreprise s'adonne au commerce, à l'industrie agricole et manufacturière et le produit en est divisé entre les membres : une portion pour la rémunération du travail, une seconde pour récompenser les connaissances et les talents, et une troisième pour le profit du capital. Ainsi donc, après toutes les belles théories sur l'association et le libre travail, après un torrent de déclarations indignées contre le commerce, l'égoïsme et la concurrence, il nous propose pratiquement de nouveau le vieux système de la concurrence selon un plan amélioré, ainsi qu'une bastille édifiée à l'aide de lois sur les pauvres, fondées sur des principes plus libéraux ! Bien sûr, cela ne peut nous satisfaire ; d'ailleurs, les Français n'en sont pas restés là.

Les progrès du fouriérisme ont été lents mais réguliers en France. Les fouriéristes ne sont pas très nombreux, mais ils forment actuellement une partie importante et active de l'intelligence de la France. Victor Considérant est l'un de ses plus brillants représentants. Ils disposent, en outre, d'un journal, La Phalange[6], qui parut d'abord trois fois par semaine avant de devenir quotidien.

Comme les fouriéristes sont aujourd'hui représentés en Angleterre par M. Doherty, et y sont donc connus, je pense en avoir dit suffisamment, et je passe maintenant au parti le plus important et le plus radical en France : les communistes.

Comme je l'ai dit plus haut, tout ce qui, en France, prétend à une importance nationale doit revêtir un caractère politique, ou est voué à l'échec. Saint-Simon et Fourier n'abordaient pas le problème politique. C'est pourquoi leurs plans ne firent pas partie du domaine commun de la nation, et ne furent l'objet que de discussions privées.

Nous avons vu comment le communisme de Babeuf a surgi par rapport à la démocratie de la première révolution. La seconde révolution — celle de 1830 — a produit un nouveau communisme plus puissant encore. Ce fut la « Grande Semaine » de 1830, à la suite de l'alliance de la bourgeoisie et de la classe ouvrière, des libéraux et des républicains. Une fois le travail accompli, la classe ouvrière fut renvoyée dans ses foyers, et les fruits de la révolution furent accaparés par la seule bourgeoisie. Les ouvriers se soulevèrent au cours de diverses insurrections pour briser le monopole politique et pour instaurer une république ; mais, ils furent à chaque fois vaincus, car non seulement la bourgeoisie disposait de l'armée, mais elle avait encore formé une Garde Nationale.

Pendant cette période (1834-35), les ouvriers qui avaient été républicains s'assimilèrent une leçon nouvelle : ils reconnurent que, même si leurs plans démocratiques réussissaient, ils continueraient d'être dupés par des chefs plus doués et plus subtils encore, et que leur situation sociale — cause de leur mécontentement politique — ne serait aucunement améliorée par un quelconque changement politique.

Ils retournèrent aux sources vives et à l'étude de la grande Révolution, et s'emparèrent vivement du communisme de Babeuf. C'est tout ce que l'on peut dire avec certitude de l'origine du communisme moderne en France : on en discuta d'abord dans les rues sombres et les ruelles surpeuplées du faubourg Saint-Antoine de Paris ; et ensuite dans les réunions secrètes des conspirateurs. Ceux qui en savent plus long gardent sagement leur savoir pour eux, afin de se soustraire au « bras puissant de la loi ». Quoi qu'il en soit, le communisme se répand rapidement sur Paris, Lyon, Toulouse et les autres grandes villes industrielles.

Toutes sortes de sociétés secrètes se succèdent. Les « Travailleurs Egalitaires » et les « Humanitaires » furent les plus importantes d'entre elles[7]. Comme les babouvistes de la grande révolution, les Egalitaires forment un groupe peu dégrossi : ils se proposent de transformer le monde en une communauté ouvrière, rejetant tout raffinement de la culture, de la science, des beaux-arts, etc. comme un luxe inutile, dangereux et aristocratique[8]. Ce préjugé résultait nécessairement de leur ignorance complète de l'histoire et de l'économie politique.

Les Humanitaires sont connus surtout par leurs attaques contre le mariage, la famille et d'autres institutions analogues. Ces deux partis, comme un certain nombre d'autres, ont connu une vie assez éphémère, et la grande masse de la classe ouvrière française adopta bientôt les principes proclamés par Cabet — le « père Cabet » — et connus sur le continent sous le nom de communisme icarien.

Cette esquisse de l'histoire du communisme en France montre en quoi le communisme français doit se distinguer de l'anglais. Le mouvement de réforme sociale a une origine politique en France. On s'y est rendu compte que la démocratie ne pouvait donner une égalité réelle ; c'est pourquoi on lui a adjoint le système des communes. La masse des communistes français est donc également républicaine : elle souhaite une structure communiste de société, avec une forme de gouvernement républicaine. Eh bien, voyez-vous, je ne pense pas que les socialistes anglais élèvent de graves objections contre ce système ; en effet, bien qu'ils soient plus favorables à une monarchie élective, je les sais cependant assez éclairés pour ne pas vouloir imposer leur forme de gouvernement à un autre peuple. Il est évident qu'une telle tentative entraînerait pour le peuple en question des difficultés et des désordres plus grands qu'il ne s'en produirait avec leur propre forme démocratique de gouvernement, même à supposer que celle-ci fût mauvaise.

Mais, il y a d'autres objections que certains peuvent adresser aux communistes français : ceux-ci entendent renverser par la violence l'actuel gouvernement de leur pays, et cela, ils le prouvent en s'organisant toujours sur le plan politique en associations secrètes. C'est vrai.

Même les Icariens qui pourtant dans leurs publications déclarent avoir horreur des révolutions violentes et des sociétés secrètes, sont organisés plus ou moins secrètement et saisiraient avec joie chaque occasion d'instaurer une république par la force.

On peut, certes, objecter à cela, et avec raison, que les sociétés secrètes n'admettent pas, pour leurs propres membres, un élémentaire droit de regard sur elles, et que leurs adhérents s'exposent à d'inutiles persécutions légales. Je n'ai pas l'intention de défendre dans tous les cas une telle politique, mais il suffit de l'expliquer pour qu'elle soit comprise. Et, effectivement, elle s'explique pleinement par les caractéristiques nationales et gouvernementales de la France, qui diffèrent entièrement de celles de l'Angleterre.

Sans interruption, la constitution anglaise a servi de loi à ce pays depuis presque cent cinquante ans. Toute modification, même quelconque, y a été apportée par des moyens légaux, sous forme constitutionnelle. On s'explique donc pourquoi les Anglais éprouvent ce profond respect de la légalité. En France, en revanche, durant ces cinquante dernières années, un changement violent a succédé à l'autre. Toutes les constitutions, de la démocratie radicale au despotisme ouvert, ainsi que toutes les lois possibles ont été abrogées et remplacées par d’autres : comment un peuple pourrait-il respecter ses lois dans de telles conditions ? Qui plus est, le résultat de toutes ces convulsions, c'est qu'aujourd'hui la Constitution et les lois françaises prescrivent que les riches oppriment les pauvres, et cette oppression est maintenue par la violence : qui peut espérer que les opprimés considèrent avec sympathie leurs institutions publiques et qu'ils ne recourent pas de nouveau à la vieille méthode de 1792 ? Ils savent que s'ils ont un avenir, c'est uniquement parce qu'ils auront répondu à la force par la force, et comme ils ne disposent actuellement d'aucun autre moyen, pourquoi devraient-ils hésiter, même une seconde, à employer ce moyen ?

On peut se demander, en outre, pourquoi les communistes français n'ont pas instauré des communautés comme les Anglais ? Je répondrai tout simplement : c'est parce qu'ils n'osent pas le faire. En effet, s'ils le faisaient, les soldats en réprimeraient la toute première tentative. Et, même s'ils avaient le droit de le faire, cela ne leur servirait à rien en fin de compte. En effet, j'ai toujours considéré la fondation d'une communauté — celle, par exemple, d'Owen à « Harmony » — comme une simple expérience, tendant à démontrer que ces plans sont applicables à la réalité, afin d'amener l'opinion publique à une conception plus positive vis-à-vis des plans socialistes destinés à soulager la misère des masses.

Mais, si elle avait lieu, une telle expérience n'aurait aucun effet en France. Ne montrez pas aux Français que vos plans sont réalisables, car cela les laisserait froids et indifférents. Montrez-leur plutôt que vos communes ne placeront pas l'humanité sous le joug d'un « despotisme de fer », comme le disait le chartiste M. Bairstow dans sa discussion avec M. Watts[9]. Montrez-leur que la véritable liberté et la véritable égalité ne sont possibles que dans le système des communes ; montrez-leur que la justice réclame un tel ordre social : ils seront tous, dès lors, à vos côtés.

Mais revenons aux doctrines sociales des communistes icariens. Leur « bible », c'est le Voyage en Icarie du père Cabet qui, soit dit en passant, fut autrefois procureur général et membre de la Chambre des députés. Les lignes générales de leur système des communes ne se distinguent que fort peu de celles d'Owen. Ils reprennent tout ce qu'il y a de sensé chez Saint-Simon et Fourier si bien, qu'à cet égard, ils sont très supérieurs aux anciens communistes français. En ce qui concerne le mariage, ils sont exactement du même avis que les Anglais. Tout ce qui est humainement possible sera fait pour assurer la liberté des individus. Les sanctions pénales doivent être éliminées et remplacées par l'éducation de la jeunesse et, pour les adultes, par un traitement mental approprié et rationnel.

Mais, il y a un fait tout à fait curieux : alors que les socialistes anglais sont en général opposés au christianisme, parce qu'ils souffrent de tous les préjugés religieux d'un peuple effectivement chrétien, les communistes français se disent « chrétiens », alors qu'ils font partie d'une nation célèbre pour son athéisme. Voici l'une de leurs formules préférées : « le christianisme, c'est le communisme ». Ils s'appuient sur la preuve biblique : les premiers chrétiens auraient vécu en communautés de biens, etc. Tout cela prouve simplement que ces braves gens ne sont pas de bons chrétiens, même s'ils en prennent l'étiquette. S'ils l'étaient vraiment, ils connaîtraient mieux la Bible et sauraient que, si quelques passages en sont favorables au communisme, l'esprit général lui en est cependant tout à fait opposé, comme il s'oppose d'ailleurs à n'importe quel système rationnel.

Le développement du communisme a été salué par la plupart des esprits éminents de France : le métaphysicien Pierre Leroux, George Sand, qui défend vaillamment les droits de la femme, l'abbé de Lamennais, auteur de Paroles d'un croyant, et beaucoup d'autres sont plus ou moins favorables aux doctrines communistes. Cependant, à cet égard, l'écrivain le plus important est Proudhon, un jeune homme qui publia il y a deux ou trois ans son livre « Qu'est-ce que la Propriété ? ». Il répond : « la propriété, c'est le vol ». C'est le plus philosophique des ouvrages communistes en langue française, et je souhaiterai qu'il soit publié en anglais.

Le droit à la propriété privée et les conséquences de cette institution — la concurrence, l'immoralité et la misère — tout cela y est analysé avec une intelligence puissante et un réel esprit scientifique, dont je n'ai retrouvé depuis lors union aussi heureuse dans aucun autre ouvrage.

II y fait, en outre, quelques remarques fort importantes sur les formes de gouvernement. Après avoir démontré que toute forme de gouvernement est à rejeter, qu'il s'agisse de démocratie, d'aristocratie ou de monarchie, que toujours le gouvernement s'appuie sur la force et que même dans le meilleur des cas possibles la force de la majorité opprime la minorité plus faible, il en vient à la conclusion : « Nous voulons l'anarchie ! ». Ce dont nous avons besoin, c'est l'anarchie, le gouvernement exercé par nul être humain, la responsabilité de chaque particulier devant personne d'autre que lui-même[10].

Il me resterait encore beaucoup à dire, mais j'aborderai ce thème plus en détail à propos des communistes allemands. Je n'ai plus qu'une chose à ajouter : on estime le nombre des communistes français icariens à environ un demi-million. Voilà une très respectable phalange, n'est-il pas vrai ? Ils disposent d'un hebdomadaire, le Populaire, que publie le père Cabet ; en outre, P. Leroux publie la Revue Indépendante[11], qui défend les principes du communisme au point de vue philosophique.

Manchester, le 23 Octobre 1843.

Deuxième article[modifier le wikicode]

« The New Moral World », 18 Novembre 1843.

II. L'Allemagne et la Suisse[modifier le wikicode]

L'Allemagne a eu ses réformateurs sociaux dès l'époque de la Réforme. Aussitôt après que Luther eut commencé à demander la réforme de l'Eglise et à soulever le peuple contre la domination spirituelle, la paysannerie du Sud et du Centre de l'Allemagne fit une insurrection générale contre ses maîtres temporels.

Luther proclamait que son but était de revenir — en doctrine et en pratique — au christianisme primitif ; les paysans adoptèrent la même position, et tout naturellement ils demandèrent la restauration du communisme primitif non seulement dans l'Église, mais encore dans la vie sociale. Ils estimaient que l'état de servage dans lequel ils vivaient, était inconciliable avec les doctrines de la Bible. Ils étaient, en effet, opprimés par une bande d'arrogants barons et seigneurs, dépouillés au fur et à mesure qu'ils produisaient, et traités comme du bétail. Nulle loi ne les protégeait, et même s'il s'en trouvait une, personne ne l'aurait jamais appliquée. Il est évident qu'une telle situation différait beaucoup de la communauté des premiers chrétiens et de la doctrine du Christ telle qu'elle se trouve consignée dans certains passages de la Bible.

Ils se soulevèrent donc et engagèrent les hostilités contre leurs seigneurs. Il est évident que cette guerre ne pouvait être qu'une guerre d'extermination. Le prêcheur, Thomas Münzer, qu'ils placèrent à leur tête, lança une proclamation, qui, bien sûr, contenait toutes les absurdités religieuses et les superstitions de son époque, mais elle énonçait aussi les principes suivants : d'après la Bible, nul chrétien n'a le droit de garder par devers soi et exclusivement une propriété quelconque ; la propriété communautaire est le seul état compatible avec une société de chrétiens ; nul bon chrétien n'a le droit d'exercer une quelconque autorité ou pouvoir de commandement sur d'autres chrétiens, ni même de détenir un quelconque office de gouvernement ou de puissance héréditaire. Au contraire, comme tous les hommes sont égaux devant Dieu, ils doivent l'être également sur terre.

Ces formules n'étaient rien d'autre que des conclusions logiques tirées de la Bible et des écrits de Luther lui-même. Mais, Luther n'était pas disposé à aller aussi loin que le peuple. Malgré le courage dont il fit preuve devant les autorités spirituelles, il ne put se libérer des préjugés politiques et sociaux de son temps. C'est avec la même fermeté qu'il croyait à la Bible et au droit divin dont disposaient les princes et maîtres de ce monde pour tenir le peuple sous leur joug. En outre, comme il eut besoin de la protection de l'aristocratie et des princes protestants, il rédigea un pamphlet contre les insurgés. Non seulement il renia tous les liens qu'il avait noués avec eux, mais il exhorta l'aristocratie à les mater avec la dernière rigueur parce qu'ils se rebellaient contre les lois divines : « Abattez-les comme des chiens ! », cria-t-il. Tout le pamphlet est écrit avec une telle animosité et même une telle rage fanatique contre le peuple, qu'il stigmatisa à jamais la figure de Luther : il démontre qu'il a commencé sa carrière comme un homme du peuple, et l'a achevé au service entier de ses oppresseurs. L'insurrection fut écrasée après une guerre civile très sanglante, et les paysans furent ramenés à leur état antérieur de servitude.

Mis à part quelques cas isolés, dont l'existence n'a pas filtré dans le public, il n'y a pas eu de réformateurs sociaux en Allemagne, de la Guerre des paysans jusqu'à une époque très récente. Au cours de ces cinquante dernières années, l'opinion a été trop préoccupée par des questions ou bien purement politiques ou bien purement philosophiques. Or, il fallait résoudre ces questions avant de pouvoir aborder la question du socialisme avec objectivité et en toute connaissance de cause. Il se trouve que des hommes, qui se seraient décidément opposés à l'instauration du système communiste, lui ont cependant ouvert la voie[12].

À présent, c'est au sein de la classe laborieuse allemande que la réforme sociale est devenue le thème de discussion. Comme l'Allemagne n'a encore qu'une faible industrie manufacturière, la masse de la classe laborieuse se compose de compagnons artisans qui, avant de se fixer comme petits artisans, se déplacent pendant quelques années à travers l'Allemagne, la Suisse et souvent même la France. C'est ainsi qu'un grand nombre de travailleurs allemands sont constamment en route vers Paris ou en reviennent ; ils devaient donc se familiariser avec les mouvements politiques et économiques de la classe ouvrière française. L'un d'eux — Wilhelm Weitling — un simple compagnon tailleur de Magdebourg en Prusse, résolut de créer des associations communistes dans son pays[13].

Cet homme que l'on considère comme le fondateur du communisme allemand, a passé quelques années à Paris avant d'aller en Suisse pour y travailler à Genève dans un atelier de tailleur : il y prêcha son nouvel évangile à ses compagnons de travail. Il fonda des associations communistes dans toutes les villes, petites ou grandes, du côté suisse du lac de Genève et gagna à ses idées la plupart des Allemands qui travaillent dans cette région.

Après avoir ainsi préparé l'opinion publique, il publia une revue — La Jeune Génération — pour étendre son agitation dans le pays. Cette feuille, bien qu'elle soit écrite uniquement pour les travailleurs par un travailleur, est d'emblée supérieure à la plupart des publications des communistes français, et même au Populaire du père Cabet. Weitling a travaillé durement pour acquérir un savoir historique et politique, indispensable à tout publiciste, mais dont il a été privé par l'éducation officielle. De même, il a fait les plus grands efforts pour systématiser ses idées et pensées en une théorie complète du communisme. La Jeune Génération fut publiée dès 1841. L'année suivante, Weitling publia son ouvrage Garanties de l'harmonie et de la liberté, où il critique le vieil ordre social et esquisse les grandes lignes d'un ordre nouveau. Je ferai peut-être quelques extraits de ce livre.

Après avoir formé le noyau d'un parti communiste à Genève et ses environs, il alla à Zurich où certains de ses amis avaient déjà commencé l'agitation chez les ouvriers, comme elle avait eu lieu dans quelques villes du Nord de la Suisse. Il entreprit donc d'organiser son parti dans ces villes. Sous le nom de « Sociétés de Chant », des groupes furent constitués pour propager et discuter les idées communistes. Weitling annonça son intention de publier son ouvrage L'Evangile du pauvre pêcheur. C'est alors que la police interrompit ses activités.

En juillet dernier, Weitling fut arrêté, ses papiers et son livre furent saisis à l'imprimerie même. Le gouvernement de la république chargea une commission d'enquête de préparer un rapport pour le Grand Conseil et les représentants du peuple. Ce rapport, publié il y a quelques mois, affirme que dans toutes les régions de Suisse il existe de très nombreuses associations communistes qui se composent essentiellement de travailleurs allemands ; que Weitling était considéré comme le chef du parti et qu'il recevait des comptes rendus sur les progrès effectués par le mouvement ; qu'il entretenait une correspondance avec des associations similaires d'Allemands à Paris et à Londres, et que tous ces groupes, dont les membres changeaient souvent de résidence, étaient autant de serres chaudes pour les « dangereuses doctrines utopiques », diffusées par leurs adhérents aussi bien en Allemagne, qu'en Hongrie et en Italie, la propagande de ces doctrines captivant l'esprit de tout travailleur.

Le rapport du Dr Bluntschli, un homme imbu de préjugés aristocratiques et fanatiquement chrétien, n'est pas rédigé comme un rapport neutre et officiel, mais comme un pamphlet de parti. Il dénonce le communisme comme une doctrine pernicieuse et subversive en tous points pour les principes sacrés de la société. Ce pieux docteur n'a pas de mots assez forts pour flétrir les blasphèmes abjects de ce peuple frivole et inculte qui trouve moyen de justifier ses doctrines de subversion et de révolution par des citations extraites de l'Ecriture Sainte. À ce propos, Weitling et son parti assimilent christianisme et communisme, comme le font les Icariens en France.

Les résultats du procès de Weitling furent très décevants pour les autorités de Zurich. Bien que Weitling et ses amis n'aient pas manqué d'audace dans leurs déclarations, l'accusation ne put retenir contre eux la charge de haute trahison et de conspiration. Ils furent condamnés à six mois de prison et on leur interdit de séjourner à l'avenir en Suisse. Les membres des sociétés zurichoises furent expulsés de leur canton. Le rapport fut communiqué aux gouvernements de tous les autres cantons ainsi qu'aux ambassades étrangères ; cependant, les communistes des autres cantons suisses ne furent guère inquiétés : les persécutions venaient trop tard. Elles ne contribuèrent donc pratiquement pas à détruire le communisme, mais tout au contraire le servirent en suscitant pour lui l'intérêt dans tous les pays de langue allemande. Alors que le communisme était presque inconnu en Allemagne, il retint désormais l'attention de tous.

Mais, un autre parti revendique aussi le communisme en Allemagne. Alors que le parti de Weitling est essentiellement populaire et rassemble, ou a les plus grandes chances de rassembler bientôt, toute la classe laborieuse d'Allemagne, cet autre parti est philosophique : de par son origine, il n'est relié ni au communisme français, ni au communisme anglais, mais il remonte à la philosophie dont l'Allemagne fut si fière au cours de ces cinquante dernières années.

La révolution politique de la France fut accompagnée d'une révolution philosophique en Allemagne. Kant l'inaugura en renversant le système métaphysique de Leibnitz, qui avait été introduit dans toutes les universités du continent à la fin du siècle dernier. Fichte et Schelling s'attelèrent au système nouveau, qui fut complété par Hegel. Jamais la pensée humaine n'avait conçu de système philosophique aussi vaste. La logique, la philosophie du droit, de la religion et de l'histoire ont toutes été unies en un système unique et ramenées à un même principe fondamental. Ce système apparaît comme parfaitement inattaquable de l'extérieur, il ne pouvait être détruit que de l'intérieur, par ceux-là mêmes qui étaient hégéliens.

II va de soi que je ne saurais retracer ici toute l'histoire de ce système ; je me limiterai donc à quelques remarques. De Kant à Hegel, le progrès de la philosophie allemande fut si logique et, si je puis dire, si nécessaire, qu'aucun des autres systèmes mentionnés ci-dessous ne pouvait plus coexister avec lui. Ils ne suscitaient plus aucun intérêt : on en avait une si piètre opinion qu'on négligea même de les renverser.

Malgré son immense savoir, sa profondeur de pensée et ses analyses abstraites, Hegel négligea de se libérer lui-même des préjugés propres à son temps — temps de restauration des anciens régimes de gouvernement et de religion. Mais ses disciples avaient des conceptions tout autres en la matière.

Hegel mourut en 1831 ; dès 1835 Strauss publia sa Vie de Jésus, premier ouvrage progressant au-delà des limites de l'hégélianisme orthodoxe. La voie était ouverte à d'autres. En 1837, des chrétiens s'élevèrent contre les néo-hégéliens, en les dénonçant comme athées et en demandant à l'État de sévir contre eux. Cependant, l'État n'intervint pas, et la polémique se poursuivit.

À ce moment, les néo-hégéliens étaient si peu conscients des conséquences de leurs propres raisonnements qu'ils repoussèrent l'accusation d'athéisme et se désignèrent eux-mêmes comme chrétiens et protestants, bien qu'ils contestaient l'existence d'un Dieu qui n'était pas homme et proclamaient que l'histoire des évangiles était pure mythologie. Il n'y a guère qu'un an que l'auteur de ces lignes reconnut, dans un pamphlet, que l'accusation d'athéisme était fondée[14].

Mais l'évolution se poursuivait. Les Jeunes Hégéliens de 1842 furent ouvertement athées et républicains. La revue de ce parti — les Annales Allemandes — se fit de plus en plus radicale et amplifia son influence. Un journal politique[15] fut fondé, et toute la presse libérale allemande fut bientôt entièrement entre nos mains. Nous avions des amis dans presque toutes les villes importantes d'Allemagne ; nous procurions à tous les journaux libéraux la matière nécessaire et nous en fîmes indirectement nos organes ; nous inondions le pays de tracts et nous dominâmes bientôt l'opinion publique dans chaque question importante.

Un relâchement temporaire de la censure de presse accrut l'énergie de notre mouvement, qui était totalement nouveau pour une partie importante du public allemand. Nos journaux, publiés sous l'autorisation d'un censeur gouvernemental, renfermaient des choses qui, en France, eussent été sanctionnées comme relevant de la haute trahison et qui, même en Angleterre, eussent provoqué un procès pour sacrilège.

L'action était si soudaine, si rapide, et elle fut menée si énergiquement que le public et les gouvernements furent un moment déroutés. Mais, cette violence de l'agitation démontrait simplement que nous ne nous appuyions pas sur un parti fort dans le public, sa puissance provenant bien plutôt de la surprise et de la confusion de nos adversaires. Lorsque les gouvernements recouvrèrent leurs esprits, ils prirent des mesures despotiques pour mettre fin à la liberté d'expression. Les tracts, journaux, revues, ouvrages scientifiques furent interdits par douzaines, et l'agitation tomba peu à peu. Il est évident qu'une intervention aussi tyrannique ne saurait arrêter le progrès de l'opinion publique ni étouffer les principes défendus par les agitateurs ; toute cette persécution ne fut d'aucune utilité pour les puissances régnantes, car si elles n'avaient pas maté le mouvement, il se serait heurté lui-même à l'apathie du grand public aussi peu préparé à des bouleversements radicaux que celui des autres pays. Qui plus est, même si cela ne s'était pas produit, les agitateurs auraient d'eux-mêmes cessé leur propagande républicaine, car, au fur et à mesure du développement conséquent de leur philosophie, ils étaient devenus communistes.

Au moment même où ils crurent avoir écrasé pour toujours le républicanisme, les princes et souverains d'Allemagne s'aperçurent que le communisme surgissait des cendres de l'agitation politique, et cette doctrine nouvelle leur apparût désormais plus redoutable et dangereuse que celle dont ils savouraient l'apparente défaite.

Dès le mois d'Août 1842, certains d'entre nous estimaient, dans le parti, que les changements simplement politiques seraient insuffisants et ils déclarèrent que leurs conceptions philosophiques ne pouvaient qu'aller de pair avec une révolution sociale, fondée sur la propriété collective dans la société. Cependant, les chefs de ce parti, tels les Dr. Bruno Bauer, Feuerbach et Ruge n'étaient pas disposés à franchir ce pas décisif.

Le journal politique du parti — la Gazette rhénane — publia quelques articles défendant le communisme, sans toutefois obtenir vraiment le succès escompté. Néanmoins, le communisme est une conséquence si nécessaire de la philosophie néo-hégélienne que nul adversaire ne pouvait plus l’écraser : au cours de cette année, nous eûmes la satisfaction d'enregistrer l'adhésion d'un certain nombre de républicains. Il y eut d'abord le Dr. Hess, qui collabora à la Gazette rhénane, aujourd'hui interdite, et qui fut pratiquement le premier communiste du parti ; puis d'autres, tels le Dr. Ruge, éditeur des Annales Allemandes, la revue scientifique des jeunes hégéliens qui fut interdite par décision de la Diète allemande ; le Dr. Marx, qui fut également rédacteur de la Gazette rhénane ; Georg Herwegh, poète, dont la lettre au roi de Prusse, écrite l'hiver dernier, a été traduite par la plupart des journaux anglais. Nous espérons que le reste du parti républicain passera progressivement à nos côtés.

Ainsi, il semble bien que le communisme philosophique se soit fermement enraciné en Allemagne, malgré les efforts des gouvernements pour l'écraser. En utilisant tous les moyens dont ils disposaient, ces gouvernements y ont détruit la presse de progrès ; mais ces efforts furent vains : nous utilisons la presse libre de Suisse et de France, qui circule en Allemagne comme si elle y était directement publiée. Toutes les interdictions et toutes les persécutions se sont avérées inefficaces, et le resteront sans doute. Les Allemands forment une nation philosophique et ne peuvent abandonner le communisme dès lors qu'il repose sur des principes philosophiques sains, et surtout s'il dérive de conclusions inéluctables de leur propre philosophie. Telle est la contribution que nous avons à apporter.

Notre parti doit démontrer que tous les efforts philosophiques de la nation allemande, de Kant à Hegel, étaient ou bien inutiles et même néfastes, ou qu'ils devaient aboutir au communisme ; que les Allemands doivent, ou bien rejeter leurs grands philosophes dont le nom glorifie leur nation, ou bien en venir au communisme. Inéluctablement, les Allemands seront poussés dans ce dilemme, et le camp que choisira le peuple ne fait guère de doute.

Les perspectives de fondation d'un Parti communiste parmi les classes cultivées de la société sont meilleures en Allemagne que partout ailleurs. Les Allemands forment une nation très désintéressée ; si, en Allemagne, les principes entrent en contradiction avec les intérêts, ce sont presque toujours les principes qui prennent le pas sur l'intérêt. C'est le même amour pour les principes abstraits, le même détachement de la réalité immédiate et de l'intérêt égoïste qui, ayant jeté les Allemands dans la position actuelle de nullité politique, vont y assurer le succès du communisme philosophique.

Il semblera fort singulier aux Anglais qu'un parti, dont le but est la destruction de la propriété privée, se compose essentiellement de gens possédant une fortune — et pourtant c'est ce qui se produit en Allemagne. Nous recrutons ainsi parmi les classes qui ont bénéficié des privilèges de la culture, autrement dit, chez les universitaires et les hommes d'affaires, qui n'ont pas éprouvé personnellement de grandes difficultés dans la vie.

En ce qui concerne les points particuliers de la doctrine, nous nous accordons mieux avec les socialistes anglais qu'avec n'importe quel autre parti. Comme le nôtre, leur système se fonde sur des principes philosophiques ; comme nous, ils luttent contre les préjugés religieux, tandis que les Français rejettent la philosophie et perpétuent la religion, en l'entraînant jusque dans le projet de la société nouvelle. Les communistes français nous ont surtout aidés au cours de la première phase de notre développement, et nous avons vite découvert que nous en savions plus long que nos enseignants.

En revanche, nous avons beaucoup à apprendre des socialistes anglais. En effet, même si nos principes fondamentaux nous procurent une base bien plus étendue, puisque nous avons recueilli un système philosophique qui embrasse toutes les branches des connaissances humaines[16], il se trouve que sur le plan de l'économie et des réalités de l'ordre social actuel, les socialistes anglais nous précèdent de loin. Ils ont, pour ainsi dire, fait tout le travail. Quant à moi, je me trouve en accord sur presque toutes les questions avec les socialistes que j'ai rencontrés.


Il m'est impossible d'exposer ici notre système communiste, car mon article deviendrait trop long. J'espère pouvoir le faire bientôt, si la direction de New Moral World m'accorde une place dans son journal.

J'en viens à ma conclusion. Nous apprenons de Berlin que M. Edgar Bauer est sous le coup d'une inculpation parce qu'il a collaboré à une publication communiste[17]. À Stuttgart, un autre de nos amis vient d'être condamné pour un crime d'une espèce nouvelle : « la correspondance communiste ». En dépit des persécutions des gouvernements allemands, nous entreprendrons tout ce qu'il faut pour organiser une agitation efficace en faveur de la réforme sociale, pour fonder un nouveau périodique et pour assurer la diffusion de tous les écrits en faveur du communisme.

  1. *Après avoir analysé les conditions matérielles et générales de la société des années 1840 en considérant surtout l'Allemagne, nous passons à un niveau plus « élevé » et plus étroit de la genèse du socialisme scientifique : la critique de l'activité politique, économique, théorique et organisationnelle des mouvements qui ont précédé le marxisme (N. d. Tr.).
  2. La discussion qu'Engels engage avec les autres tendances du socialisme ne doit pas aboutir à un moyen terme, le dialogue engendrant la vérité (ou une partie de celle-ci). Ce n'est pas d'un compromis intellectuel progressif que s'est dégagé le marxisme. Au contraire, celui-ci part de l'idée qu'en France, en Angleterre, en Allemagne, un même communisme est né de conditions matérielles, certes différentes, mais assez semblables et développées pour créer la même théorie. Il y a deux réponses complémentaires en ce qui concerne les effets « créateurs » de la discussion : la théorie est inflexiblement le reflet intellectuel des conditions matérielles, et ne souffre pas d'être modifiée par la discussion ; cependant, il n'est pas possible à un parti de gagner les masses, si la discussion est étouffée au sein du parti lui-même où les niveaux de compréhension sont différents suivant les individus. En fait, un véritable parti révolutionnaire doit constamment convaincre et mobiliser ceux pour qui le marxisme ne représente aucune autorité, et peut même être considéré avec méfiance. Devant, jour après jour, mettre en mouvement des masses stagnantes de l'opinion, il doit jeter sur la place publique ses thèses pour en démontrer la validité et la justesse, et les voir confirmées par les événements réels.
  3. Les caractéristiques de classe jouent un rôle décisif sur le champ de bataille : les revendications d'une vie meilleure ne galvanisent pas seulement l'énergie de ceux qui combattent, elles les recrutent et les suscitent, et chaque victoire renforce la position des combattants : il importe donc de les définir dans toute leur ampleur. Dans ce texte, la critique d'Engels rejoint celle de Marx qui, dans la « Question Juive », par exemple, démystifie les valeurs politiques de liberté, de démocratie, et leur dénie une existence dans le socialisme. Nous sommes donc au niveau supérieur de la critique marxiste, qui oppose la société communiste à la société capitaliste, et non un progrès partiel à une situation sociale attardée. En se plaçant du point de vue des principes finaux, Marx, Engels et Lénine (cf. L'État et la révolution, chap. 6 : « Engels et la suppression de la démocratie ») sont des antidémocrates, puisqu’appartenant à un « parti dont le but politique final est la suppression de tout État et, par conséquent, de la démocratie ». On oppose à cette conception la formule de la « conquête de la démocratie » par le prolétariat (cf. « Manifeste »). Or, cette conquête ne correspond qu'à un stade transitoire de la lutte. En effet, tant qu'il y a prolétariat, il y a d'autres classes, et donc possibilité de démocratie (coexistence — tout autre que pacifique — des classes, sous la dictature du prolétariat). Cette question étant complexe et très controversée, nous citerons encore un passage de la série d'articles d'Engels sur la « Situation de l'Angleterre » : « La Constitution anglaise » (octobre 1844, in « Vorwärts ! »), où Engels n'introduit aucune opposition entre le fait de conquérir la démocratie et celui de la détruire : ces actes se suivent et sont liés. Ce passage montre, en outre, qu'à cette période, le prolétariat anglais était le plus avancé d'Europe du point de vue de la maturité de ses conditions sociales : « le proche avenir de l'Angleterre sera la démocratie. Mais, quelle démocratie ! Non pas celle de la révolution française qui s'opposait à la monarchie et au féodalisme, mais la démocratie qui s'oppose à la classe bourgeoise et aux classes possédantes. C'est ce qui découle de toute l'évolution antérieure. La classe des bourgeois et des possédants tient le pouvoir ; les pauvres sont privés de droits, opprimés et exploités, la Constitution est niée et la loi bafouée : la lutte de la démocratie contre l'aristocratie est en Angleterre la lutte des pauvres contre les riches. La démocratie vers laquelle l'Angleterre s'achemine, c'est la démocratie sociale. Mais, la simple démocratie est incapable de remédier aux maux sociaux. L'égalité démocratique est une chimère : la lutte des pauvres contre les riches ne peut donc être menée jusqu'à son terme ultime sur le terrain de la démocratie ou de la politique en général. Cette phase n'est donc qu'un point de transition, c'est le dernier moyen purement politique que l'on puisse employer, car, aussitôt après, il faut que se développe un élément nouveau, un principe dépassant tout élément politique : celui du socialisme ». Chacun de ces stades détermine non seulement les alliés et les ennemis, mais, encore la stratégie à utiliser dans la lutte de [620] classes ; mais, toujours, le prolétariat doit avoir un programme et un parti autonomes, et se doit de critiquer ses alliés, afin de préserver, dès à présent, ses capacités de luttes futures et maintenir la liaison avec tous les stades de la lutte, en évitant les tournants qui déconcertent et embrouillent les combattants.
  4. Il s'agit d'un groupe de socialistes utopistes anglais qui, en 1842, avait fondé à Ham-Common (près de Londres) une communauté du nom de « Concordium ». Ces socialistes, qui se rattachaient au mystique anglais G.P. Greeves, prêchaient la perfection morale et un mode de vie ascétique. Cette colonie ne connut qu'une brève existence.
  5. Dans la Critique du Programme de Gotha (1875), Marx indique quelles seront les solutions au cours des différentes phases du socialisme. Il convient de ne pas oublier que la critique de Marx s'applique à un programme déjà rédigé et correspondant à la situation de l'Allemagne de 1875, où le prolétariat se trouvait dans la phase « idyllique » du capital et pouvait parvenir au pouvoir sans catastrophe sociale entraînant l'économie dans une ruine complète, comme cela se produit lorsque le prolétariat s'empare du pouvoir après une guerre impérialiste. Le programme n'en est pas changé pour autant, mais la révolution part de prémisses économiques plus ou moins avancées.
  6. La Phalange, organe des Fouriéristes, parut de 1832 à 1849 à Paris. Elle changea à plusieurs reprises de titre, de format et de rythme de publication (de 1840 à 1843, elle était trihebdomadaire). Lorsqu'en Août 1843, les Fouriéristes publièrent un quotidien, la Démocratie pacifique, la Phalange devint leur revue théorique.
  7. Les « Travailleurs Egalitaires » est le nom d'une société secrète de communistes français se rattachant à Babeuf, et créée en 1840. Elle regroupait essentiellement des ouvriers. Les « Humanitaires » appartenaient à la même tendance et se groupaient autour du journal l'Humanitaire. Ces sociétés étaient sous l'influence de Théodore Dézamy, dont la tendance était révolutionnaire et matérialiste.
  8. Engels critique ici le babouvisme au nom du programme final du communisme, où les classes auront disparu. Le programme babouviste correspond, dans l'ensemble, aux premiers stades du socialisme (cf. les Manuscrits parisiens de 1844, Ed. Soc., p. 87). Pour Marx, ce communisme est une première abolition de la propriété privée et demeure un stade politique, démocratique ou despotique. Au demeurant, le marxisme révolutionnaire se base sur ces éléments « grossiers » dans la lutte au sein de la société capitaliste : « Seule, la partie de la nation anglaise que l'on ne connaît pas sur le continent, à savoir, la classe des ouvriers, des parias et des pauvres d'Angleterre, est vraiment respectable, en dépit de toute sa grossièreté et de ses mœurs dissolues. C'est d'elle que viendra le salut de l'Angleterre, c'est en elle que l'on trouve encore une matière susceptible de se modeler et d'évoluer. Elle n'a aucune culture, mais elle est sans préjugés ; elle a encore la force d'accomplir une grande tâche nationale, elle a encore un avenir. » (La situation de l'Angleterre, in : « Annales Franco-Allemandes » de 1844.) « L'Angleterre révèle ce fait remarquable : plus une classe est basse dans une société, plus elle est « inculte » au sens commun du terme, plus elle est proche du progrès, plus elle a donc un avenir. Dans l'ensemble, c'est la caractéristique de toute époque révolutionnaire. C'était déjà le cas, notamment, lors de la révolution religieuse qui engendra le christianisme, et qui révéla « heureux sont les pauvres », « la sagesse de ce monde est devenue folie », etc. » (« Lettres de Londres », in : Schweizerischer Republikaner, 16 Mai 1843). Cf. notes n° 49 et 186.
  9. Les 11, 12 et 13 Octobre 1843 eut lieu, à Manchester, une discussion publique entre le chartiste Jonathan Bairstow et John Watts, qui était alors un propagandiste owéniste très actif. Engels a manifestement participé à cette discussion.
  10. Engels fait sa critique à partir du communisme supérieur. Les rapports ultérieurs du marxisme et du proudhonisme confirment que le marxisme n'a pas plagié la conception d'une société sans État d'origine anarchiste. Cette revendication est trop fondamentale pour n'être pas propre au communisme. En effet, elle correspond à l'aspiration profonde des masses, qui, ayant quitté la société sans classes et sans État du communisme primitif, en gardent une nostalgie, qui s'exprime sous des couleurs utopiques tant que les conditions matérielles et les forces sociales ne sont pas réalisées pour remettre à l'ordre du jour cette revendication profondément ancrée dans les humains. Tout logiquement et inexorablement, Proudhon devait lui-même renier la revendication de l'abolition de l'État en prônant le maintien d'un État fort (Cf. « Carnets » de Proudhon de 1848, t. II, p. 344 sq.). Mais, dès le début, son système des échanges de marchandises n'impliquait-il pas la machinerie étatique ? Dans un article sur « La revendication de l'abolition de l'État » d'octobre 1850, Engels cite un passage de la Nouvelle gazette rhénane, Revue (IV), qu'il avait écrit en collaboration avec Marx : « L'abolition de l'État n'a de sens que chez les communistes qui y voient le résultat nécessaire de l'abolition des classes. Avec leur suppression, disparaît aussi le besoin du pouvoir organisé d'une classe afin de se soumettre les autres. » Alors que Babeuf représente, selon Marx, le parti authentiquement communiste, surgi au cours de la révolution antiféodale, mais n'exprime qu'une phase de la lutte pour l'avènement complet du communisme, Proudhon représente la classe petite-bourgeoise et sa convergence avec le marxisme n'est qu'apparente, comme Marx le démontrera dans la Misère de la philosophie (1847). À l'instar de Fourier, Proudhon décrit sous une forme idéalisée ce qui est la réalité de la société bourgeoise, ou bien il donne un contenu bourgeois à une revendication socialiste. C'est ce qu'il fait de son abolition de l'État.
  11. Le Populaire de 1841, organe pacifiste et utopique, publié de 1841 à 1852, à Paris, et rédigé par E. Cabet jusqu'en 1849, se distingue de l'hebdomadaire radical Le Populaire publié par Cabet de 1833 à 1835. La Revue indépendante, publication mensuelle de Novembre 1841 à Février 1848 sous la direction de P. Leroux, G. Sand et L. Viardot.
  12. Ces « précurseurs » du marxisme ne sont pas des représentants du parti communiste, ni du socialisme utopique. Ils sont le dernier maillon avant le communisme, d'où le jugement radical d'Engels sur leur refus de se dégager des positions bourgeoises, dont ils sont les représentants extrêmes, comme le fut Ricardo ou Robespierre, par exemple. Il est évident que cette attitude prête plus à confusion dans le domaine politique que dans celui de l'économie. Au cours de la révolution bourgeoise de 1525, Luther fit, lui aussi, un pas vers le communisme de Münzer, mais il s'arrêta et recula bientôt. L'expérience a montré que plus ces éléments sont proches du communisme, plus ils représentent un danger s'ils acquièrent une influence : il faut donc provoquer le pas dans un sens ou dans un autre. On ne saurait, en aucun cas, considérer leur situation comme définitive, car elle risquerait de cristalliser des forces sur cette position ambiguë. Après sa critique de Hegel, Marx s'est attaqué à tous les représentants de cette tendance au cours d'une longue polémique allant de « la Sainte-Famille » à « l'Idéologie allemande ». Cf. note n° 43.
  13. Engels analyse, comme on le voit, les rapports de classes réels de l'Allemagne, dont les conditions de décomposition avancée permettent une conscience plus avancée. Ainsi, Engels put dire de l'artisan allemand de cette époque : « Bien que l'artisan allemand de ce temps-là était encore pourri d'une foule d'idées héritées des anciennes corporations, ce qui lui fait le plus honneur, c'est que n'étant pas encore un prolétaire dans toute l'acception du terme, puisqu'il constituait encore un appendice de la petite-bourgeoisie en train d'évoluer vers le prolétariat moderne, il fut déjà capable d'anticiper instinctivement son développement futur et de se constituer, bien que ce ne fût pas encore avec une pleine conscience, en parti du prolétariat, comme le fit Weitling dès 1843 ». (« Révélations sur le procès des communistes de Cologne ». Préface de 1885).
  14. Engels fait allusion à un écrit anonyme qu'il publia en Avril 1842 à Leipzig, « Schelling et la Révélation. Critique de la tentative la plus récente de réagir contre la philosophie libre ».
  15. Engels précise, à la page suivante, qu'il s'agit de la Gazette Rhénane à laquelle Marx et lui-même collaborèrent. Cela confirme la thèse, selon laquelle Marx et Engels furent, dès le début de leur activité politique, des communistes, la Gazette Rhénane n'étant pas un journal libéral, mais un journal de leur parti. Dans les conditions arriérées de l'Allemagne de cette époque, où les bourgeois étaient incapables d'assumer leur propre révolution, il fallait qu'ils fussent remplacés dans cette phase transitoire par des partisans de l'État prussien ou par des représentants du communisme. Si ceux-ci présentèrent dans l'immédiat des mots d'ordre partiels, adaptés à la réalité existante, ils les relièrent cependant aux mots d'ordre finaux du communisme. Ce difficile processus crée, certes, de nombreuses illusions et confusions du fait de l'imbrication des intérêts de diverses classes et de la communauté d'action qui peut subsister entre les couches bourgeoises, petites-bourgeoises et ouvrières. En ce qui concerne les détails sur la Gazette Rhénane et les Annales allemandes, cf. l'édition complète des Œuvres de Marx-Engels, préparée par Riazanof (MEGA), Première Section, volume 1.
  16. Ce système de connaissances embrasse non seulement toutes les disciplines scientifiques, mais encore toutes les activités matérielles et productives de la société humaine : cf. Marx Manuscrits de 1844 (Ed. Soc. p. 94-97). Ce système unitaire permet de saisir et de relier entre eux les phénomènes les plus divers et les plus complexes : il s'oppose à la division bourgeoise de la science en compartiments isolés et particuliers que relie une théorie de la connaissance, qui justifie, avec plus ou moins de bonheur, les prémisses des différentes sciences. Pour Marx, l'histoire de l'industrie et l'existence objective de celle-ci représente le livre ouvert des forces humaines essentielles. Ainsi, la psychologie humaine s'explique au moyen des produits de l'industrie en général. Cet ensemble cohérent est formé par l'histoire de la nature extérieure et de l'évolution humaine, l'homme étant issu de la nature et en étant son mode conscient. Les efforts intellectuels sont ainsi solidement reliés aux efforts productifs de l'humanité, qu'ils s'effectuent dans le procès de travail, dans la lutte de classes ou à la table de travail : la question militaire n'est pas une science particulière, ayant ses propres lois. Elle acquiert ses caractéristiques et son efficacité de l'ensemble des rapports.
  17. Edgar Bauer fut condamné à quatre ans de prison, après que le gouvernement prussien eût placé sous scellé son livre La polémique de la critique contre l'Eglise et l'État.