Proclamation à l'armée

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Auteur·e(s) Auguste Blanqui
Écriture 1866

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Source : Auguste Blanqui. Instruction pour une prise d'armes. L'Éternité par les astres, hypothèse astronomique et autres textes, Société encyclopédique française, Editions de la Tête de Feuilles. 1972


Soldats ! Le peuple de Paris prend les armes. Serez-vous contre lui ? En délivrant la France, c'est vous surtout qu'il délivre. N'êtes-vous pas esclaves, comme nous, plus que nous ?

Sous prétexte de discipline, d'arrogants épauletiers vous écrasent du talon de leurs bottes. Pour un mot, pour un geste, la salle de police, le cachot, le conseil de guerre. Humbles, muets, il vous faut courber le front sous la terreur.

Vous n'êtes plus des citoyens, pas même des hommes. Les chevaux d'escadron sont mieux traités que vous. C'est qu'il en coûte de les remplacer, lorsqu'ils meurent, et vous autres vous ne coûtez rien. Quand il n'y en a plus, il y en a encore, il y en a toujours. Les mères sont là pour fournir de la chair à cachot, de la chair à canon.

L'habit qu'on vous met sur le dos peut-il vous faire oublier ce que vous étiez hier, ce que vous allez redevenir demain, des pékins, voués ainsi que nous à l'insulte et à la mitraille ?

Cet habit, il est l'enseigne de votre servitude, et il sert de linceul à vos ossements sur tous les lointains rivages où il plaît au maître de vous envoyer mourir. Combien des vôtres dorment là-bas sous cette terre du Mexique, d'où les survivants n'ont rapporté qu'une santé détruite et la honte de la défaite !

Au-dedans, on fait de vous des sbires, des gardes-chiourmes, au-dehors les satellites d'un tyran qui partout veut anéantir la liberté, tout ce qui est libre, et le monde entier rend la France responsable du servilisme de l'armée.

Tous les peuples nous haïssent, et pourtant ils ne demanderaient qu'à nous aimer. Que veulent-ils ? Ce que vous voulez aussi, gagner leur vie aux champs et dans l'atelier. Les travailleurs de toutes les nations sont frères, et ils n'ont qu'un seul ennemi, l'oppresseur qui les force à s'entr'égorger sur les champs de bataille.

Tous, ouvriers et paysans de France, d'Allemagne, ou d'Angleterre, d'Europe, d'Asie ou d'Amérique, tous, nous avons mêmes labeurs, mêmes souffrances, mêmes intérêts. Qu'y a-t-il de commun entre nous et cette race de fainéants dorés qui ne se contentent pas de vivre de nos sueurs, et qui veulent encore boire notre sang ?

Soldats, ne soyez point leurs dupes et leurs victimes et leurs instruments ! Ne faites pas de nous et de vous aussi les victimes de ces barbares ! Pour eux, pour ces insolents, un homme du peuple qui tombe, ouvrier ou soldat, c'est une canaille de moins, voilà tout. S'ils vous commandent : Feu ! Eh bien ! Feu sur ces misérables eux-mêmes ! Voici venir l'heure de punir leurs forfaits et de venger vos injures. Vous n'avez plus à craindre les conseils de guerre. Le peuple est là. Joignez ses rangs, votre cause est la même.

Voudriez-vous donner aux Parisiens le mortel regret de tirer sur vous, de vous tuer, vous leurs camarades, quand ils vous tendent les mains et qu'ils vous crient : « Venez, allons boire ensemble à notre délivrance puis vous retournerez à vos chaumières où vos mères et vos fiancées vous attendent. Plus de sangsues dévorantes ; l'aisance et le bonheur par le travail et la liberté. Si les rois nous menacent, ils nous trouveront devant eux debout et terribles, tandis que se levant par derrière, les prolétaires de tous les pays écraseront entre leurs rangs et les nôtres ces ennemis du genre humain. »

Soldats ! La main ! Soldats ! Vive la liberté ! Vive la République Universelle !

Officiers !

Vous ne servez pas la patrie, vous servez un tyran, son fléau. Qui en doute parmi vous ? Personne. Vous n'êtes ni des ignorants, ni des imbéciles. Vous savez parfaitement ce que vous faites.

Pour des grades et des croix, vous avez vendu la liberté, la vie même de la France. Car Bonaparte ne peut maintenir son joug que par les ténèbres et la violence. Les prêtres pour abrutir, l'armée pour garrotter. Or, l'armée, c'est vous. Le soldat n'est que votre esclave et votre souffre-douleur.

Le régime du sabre ne pouvait avoir qu'un prétexte, la gloire et la grandeur extérieure du pays. Qu'a-t-il apporté ? Le déshonneur, la misère et la décadence.

Le Mexique et Mentana nous ont couverts d'opprobres, et par Sadowa, l'ouvrage de votre maître, nous sommes tombés plus bas qu'après 1815.

Le militarisme ne nous a apporté que le déshonneur, la ruine et la décadence. Le sabre et le goupillon se coalisent pour anéantir la pensée et nous refouler jusqu'au Moyen-Age.

Point de ménagements envers des coupables qui ne prétendent pas seulement à opprimer la France, mais qui visent, par l'abrutissement à la rayer de la liste des nations !

Ainsi, prenez garde! Si l'honneur et le patriotisme parlent encore à votre coeur, si vous abandonnez la cause du crime pour celle de la justice, la patrie n'est point ingrate, elle reconnaîtra magnifiquement le service rendu.

Mais si vous persistez dans la voie de la trahison, le peuple sera sans pitié pour vous, comme vous êtes sans pitié pour le peuple.