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Premier mai. Fête ou journée de travail ?
| Auteur·e(s) | Nikolaï Boukharine |
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| Écriture | 1er mai 1920 |
Le 1er Mai reste à jamais la grande journée du printemps de l'humanité. Cette année le prolétariat russe sort des décombres ensanglantés de la guerre mondiale portant sur ses épaules la république prolétarienne. Pareil à un phare merveilleux elle projette sur le monde une lumière rouge. Sa vue fait tressaillir d’effroi les actionnaires, les banquiers, les archevêques et les diplomates dorés sur toutes les coutures. Donc cette année le prolétariat russe, en la personne de son avant-garde fêtera la grande journée d’émancipation par le travail.
Les fêtes de la bourgeoisie se passent, de coutume, à dissiper les bénéfices qu’elle empoche en pressurant la classe ouvrière. Un milliardaire américain ordonne à ses esclaves nègres de faire prendre un bain parfumé à son petit chien favori, et se rend ensuite, avec toute une séquelle de laquais, dans sa résidence de campagne où il a, outre le petit chien, à sa disposition beaucoup d’autres plaisirs d’un prix exorbitant. Valetaille, cocottes, toilettes de bal d’un luxe éblouissant, vins des meilleurs crus goûtés tout d’abord par de fins connaisseurs à gages ("dégustateurs"), courses, roulettes, cartes, insolente débauche, tout cela pour permettre au roi de 1’or de répandre à flot la sueur et le sang de millions d’ouvriers, peinant dans les mines, dans les carrières, aux usines, dans les forêts et dans les marécages. Le petit bourgeois, qui contemple, les "vrais" messieurs, en retenant son souffle et qui les imite avec le zèle d’un singe virtuose, emploie lui aussi ses fêtes à satisfaire ses petites passions malpropres, mais il ne le peut faire qu’en tâtant tâter anxieusement sa bourse.
Combien différente a été de tout temps la fête prolétarienne du 1 er Mai ! La classe ouvrière a toujours eu et a encore des fêtes "ordinaires" où elle se repose paisiblement de son labeur de tous les jours. La fête du 1 er Mai n’est pas de celles-ci. Depuis que les travailleurs l’ont instituée jamais elle n’a été consacrée à l’inaction. Bien au contraire elle fut de tout temps, une journée de luttes opiniâtres, de travail organisateur, de manifestations, de conflits, parfois même de barricades. La classe ouvrière n'a jamais connu de "repos" le 1 er Mai. Mais en ce jour la tâche n'était pas celle des jours ternes de la semaine. Le 1 er Mai était la fête de la révolte et de la préparation à la révolte. En ce jour on oubliait toutes les petites mesquineries. On descendait dans la rue, on courait des risques, on combattait, on subissait des pertes cruelles. Et cela partout où dans la classe ouvrière régnait l'esprit révolutionnaire où elle avait conscience de la haute signification de la fête prolétarienne. La liste des victimes du 1 er Mai est longue. Que d’ouvriers russes, fêtèrent cette journée de lutte internationale pour le socialisme dans les lieux écartés et dans les forêts de la Russie tsariste, combien sont morts dans les prisons de Nicolas, combien ont été déportés dans les plaines marécageuses de la N. I. Boukharine – Fête ou journée de travai l ? -1920
Sibérie, combien ont été couchés pour toujours par les balles des cosaques ! Et ailleurs ? La France républicaine, n'a-t-elle pas fait tirer l'an passé sur les manifestants du 1 er Mai. Et qui ne se rappelle du 1 er Mai de Karl Liebknecht exhortant au combat les travailleurs descendus dans la rue ? Dans le nouveau comme dans le vieux monde, partout dans les villes géantes, comme dans les campagnes les balles sifflent le jour du 1 er Mai.
Que de fois, la bourgeoisie avait tenté de transformer la fête prolétarienne en une journée de doux farniente, — une bonne bouteille, l'orgue de Barbarie et la ballade champêtre ! Et elle y avait bien souvent réussi grâce, au concours des social- patriotes. Fêter le 1 er Mai de la sorte c'était trahir le prolétariat.
Le Premier Mai, jour où le prolétariat compte ses forces et où il manifeste contre le capital a une signification profonde. Et c'est là l’âme vivace de la fête printanière.
A l'heure, où le prolétariat russe est menacé non seulement par les Polonais, mais encore par la désorganisation économique — ennemi redoutable qui, si on n’y prenait garde, ne tarderait pas à nous ramener le règne du capital, la fête du Premier Mai sera une fête de travail dont l’effort surpassera l’effort quotidien: le prolétariat manifestera contre le capital par le travail. Il arborera les drapeaux rouges pour se rendre au travail comme il les arborait autrefois pour manifester le fusil en mains. Désormais, la lutte contre le capital est avant tout une lutte contre la désorganisation économique du pays. Chaque coup de marteau dans la république des Soviets, est un coup porté au capital et renforce la puissance de la classe ouvrière. Lorsque le travailleur français ou allemand prend les armes contre la bourgeoisie ou l'étrangle par ses grèves, il atteint au même résultat que le travailleur russe lorsqu'il passe la journée de la grande fête de la solidarité prolétarienne à réparer, à nettoyer, à affermir cette forteresse du prolétariat international qui a nom Russie des Soviets.
Le jour du prolétariat international n'est pas un jour de repos mais un jour de travail et de lutte.
Vive la fête du 1 er Mai !
Vive notre victoire !
N . BOUKHARINE.