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Premier discours contre la paix de Brest-Litovsk au VIIe Congrès du PCR(b)
| Auteur·e(s) | Nikolaï Boukharine |
|---|---|
| Écriture | 7 mars 1918 |
[Séance du 7 mars 1918]
Camarades, je dois tout d’abord dire que la caractérisation que le camarade Lénine nous a donnée pêche, pour m’exprimer avec modération, par son inexactitude. Nulle part – ni dans nos discours, ni dans notre presse – le camarade Lénine n’a pu indiquer de passages d’où il ressortirait que nous n’avons pas compris le moment de transition actuel, que nous avons sous-estimé toutes les difficultés de la situation présente. Au contraire, nous avons toujours dit – on pourrait le prouver par des faits – que tôt ou tard la révolution russe, qui s’était développée jusqu’à un certain moment à un rythme relativement rapide et dans des conditions relativement faciles devait, en vertu de lois irréfragables, entrer en collision avec le capital international. Ce moment est maintenant arrivé.
Dès le tout début de la révolution, nous disions que la révolution russe serait soit sauvée par la révolution internationale, soit périrait sous les coups du capital international. C’était notre thèse fondamentale, et il est tout à fait évident que, puisque nous parlions même de la possibilité de la perte de la révolution russe, personne ne puisse nous dire que nous n’avions pas prévu ces difficultés, ces lourdes perspectives qui nous attendent. De même, l’affirmation du camarade Lénine, sur laquelle il a spéculé tout le temps, selon laquelle les « héros de la phrase » auraient assuré « que l’Allemand n’attaquerait pas », me semble tout à fait inexacte. Camarades, je peux me référer ne serait-ce qu’à mes propres éditoriaux dans la « Pravda » . En tant que son rédacteur en chef, j’ai écrit à plusieurs reprises que l’offensive des Allemands était possible, qu’elle était tout à fait réaliste, qu’une telle perspective était envisageable. Ce sont là des faits que l’on ne peut réfuter.
Mais le fond du problème n’a rien à voir avec cela : nos divergences n’étaient pas déterminées par l’éventualité ou l’impossibilité d’une offensive allemande. Elles sont bien plus profondes. Pour l’instant, je ne fais que répondre aux objections du camarade Lénine qui instillent en vous un certain préjugé contre notre position, qui nous présentent comme des « héros de la phrase » (rires prolongés) , mais ce sont précisément ceux qui traitent notre position de cette façon qui ne voient pas toute la gravité de la période que nous traversons. Au contraire, je dois dire que le point de vue du camarade Lénine se distingue justement par le fait qu’il ne voit pas toute la gravité de la situation. Et lorsque le camarade Lénine nous dit que la vie nous inflige aujourd’hui une leçon, qu’elle inflige une leçon à la classe ouvrière, en offrant comme exemple le fait que le prolétariat de Moscou est passé de la position de la guerre révolutionnaire contre les impérialistes à celle de paix en y voyant la preuve de sa trempe
révolutionnaire ; je dis que cette dernière appréciation est erronée, car d’autres faits pourtant connus doivent également être pris en compte.
Ces faits disent ceci : en même temps qu’on assiste au retour du point de vue sur la nécessité de signer la paix, il y a aussi un retour au point de vue sur la nécessité d’une Assemblée Constituante et d’un front [socialiste] uni. Le camarade Lénine l’oublie. Or, ce fait est le résultat du désastre que nous subissons, de ce processus extrêmement pénible et douloureux de désagrégation de notre prolétariat en tant que classe productive. Actuellement, chez nous, la classe ouvrière est confrontée à une terrible dévastation économique, liée au chômage croissant ; elle se désagrège en tant que classe. Il est parfaitement compréhensible qu’à un moment aussi malsain domine une atmosphère de déliquescence. Et effectivement, nous observons de tels faits, qu’un certain nombre de prolétaires, qui s’étaient jetés avec abnégation dans la lutte la plus ardente, passent au point de vue de la signature de la paix. J’affirme que le passage à ce point de vue, et cela peut-être pour les 9/10 e des cas, n’est pas du tout le résultat d’un mûrissement de la conscience révolutionnaire, mais bien la manifestation d’une fatigue générale, d’une désagrégation du prolétariat, qui peut – nous en sommes certains – être surmontée, mais qui ne peut être passée sous silence.
Rien que de cela, il s’ensuit que la situation n’est pas du tout celle que le camarade Lénine a décrite lorsqu’il a parlé de notre journal « Kommunist » 1 . Il a dit que toute notre phraséologie révolutionnaire repose sur le fait que nous ne voulons pas, que nous ne souhaitons pas et ne pouvons pas nous accommoder des conditions de paix honteuses, comme il l’a exprimé, que les impérialistes allemands nous imposent, que nous cédons simplement à la culpabilité et à la honte, après avoir été grisés par la marche triomphale initiale de notre révolution. Nous répondons que cela est faux ; quiconque regarde les trois numéros parus du « Kommunist » n’y trouvera pas ce dont parle le camarade Lénine. Au contraire, nous estimons nécessaire l’analyse la plus sérieuse et concrète du moment. Dans aucun article, le camarade Lénine ne trouvera ce dont il a parlé, il n’y trouvera pas de phraséologie révolutionnaire, car nous ne parlons pas du tout par phrases révolutionnaires, mais évaluons la situation internationale dans toute son essence. Nous affirmons que les avantages découlant de la signature du traité de paix sont une illusion. C’est par des illusions que vit le camarade Lénine, et non nous.
Camarades, la situation internationale actuelle, l’état des choses en Europe occidentale peuvent être caractérisés comme une désagrégation, une destruction des anciens rapports capitalistes. La machine capitaliste d’État, qui aidait les capitalistes à se maintenir durant le processus de la guerre mondiale, commence actuellement à craquer, à se désagréger et il est tout à fait naturel que cette dislocation commence avant tout dans les pays économiquement plus arriérés. De tels pays commencent les premiers à être mis hors de combat : par exemple, l’Autriche est presque complètement hors de combat, elle ne peut déjà plus faire la guerre, elle ne peut même plus maintenir l’équilibre social relatif qui existait jusqu’ici ; elle se trouve quasiment en processus de décomposition, de désagrégation, ce processus de désagrégation touchant même certains groupements bourgeois. D’autre part, les contradictions sociales ont connu un tournant grâce aux grèves de Vienne et aux événements de Budapest, qui ont donné naissance à des Soviets ouvriers. En Autriche, ces Soviets, à en juger par les journaux, sont encore vivants jusqu’à présent, alors qu’en Allemagne leur formation a été retardée[1] .
1 Organe théorique et politique de la fraction des « communistes de gauche » au sein du Parti bolchevique,
opposée à la signature du traité de paix de Brest-Litovsk et critique de la bureaucratisation naissante. Quinze
numéros au total parurent en 1918. Les principaux collaborateurs furent Boukharine (rédacteur en chef),
Ces événements montrent que le mouvement mondial de la classe ouvrière vit actuellement un tournant vers la révolution. On ne peut évidemment pas en conclure que la révolution sera pour demain, mais on doit en nécessairement en tirer la conclusion que la force de la coalition impérialiste austro-allemande n’est pas telle qu’elle puisse considérer la révolution russe comme une « brave bête domestique » 3 . En général, une telle caractérisation de la révolution russe pêche par une lacune extrêmement essentielle. Lorsque nous parlons de la perspective d’une collision entre la coalition impérialiste et la « brave bête » – la révolution russe –, nous devons nous rendre parfaitement compte que dans cette collision, surtout dans les premiers temps, nous aurons à affronter une série de défaites continues. Néanmoins, nous disons que nous pouvons accepter la perspective d’une guerre immédiate avec les impérialistes. Car nous affirmons que dans le processus même de cette lutte seront progressivement entraîênées des masses de plus en plus grandes de notre côté, tandis que dans le camp des impérialistes, au contraire, apparaîêtront tout autant d’éléments d’une désagrégation croissante. Et je répète qu’avec cette désagrégation de ses forces, la perspective d’une telle guerre ne sera pas fatale pour nous et que nous devons l’accepter parce qu’il n’y en a pas d’autre.
Camarades, l’un des principaux arguments de Vladimir Ilitch, lorsqu’il a plaidé en faveur de la possibilité d’un répit pour nous, était que, bien que la grande lutte des deux coalitions impérialistes – d’un côté, le capital franco-américain, de l’autre, le capital austro-allemand – touche à sa fin, ils ne peuvent pas encore y mettre un terme. Il existe donc une brèche entre ces deux coalitions, et c’est dans cette brèche que le camarade Lénine propose de nous faufiler. Il a dit, – et c’est là le cœur de son argumentation, – « prenez pour l’instant tout ce que l’on peut prendre, profitez du moment, saisissez ce moment, tant que la bande internationale de bandits capitalistes n’a pas conclu entre elle une alliance pour étrangler conjointement la révolution russe ». Camarades, cette formulation de la question appelle une discussion des plus sérieuses. En effet, deux perspectives s’offrent à nous : soit cet accord entre les deux coalitions hostiles a déjà eu lieu, soit il n’a pas encore eu lieu. De nombreux indices permettent de penser que cet accord entre les deux coalitions hostiles a déjà eu lieu 4 : on ne peut, par exemple, écarter ou négliger des faits tels que l’intervention du Japon, le retard des livraisons de vivres, l’alliance contre-révolutionnaire autour du Chemin de fer de l’Est chinois[2] , la proposition officielle du Reichstag de sonder le terrain de la paix avec les capitalistes anglo-américains, toutes les propositions envoyées par l’Allemagne à Washington, et enfin l’incroyable agitation qui a saisi tous les gouvernements à propos et en lien avec l’intervention japonaise contre la Russie. Tous ces faits ne règlent évidemment pas la question de savoir si un accord a déjà été conclu, mais ils rendent en tout cas cette hypothèse plausible.
Il est fort probable que, puisque la guerre actuelle n’a produit aucun résultat décisif pour les deux coalitions impérialistes en lutte, tous les États impérialistes sont désormais confrontés à la question de savoir comment terminer la guerre avec les plus grands avantages pour eux-mêmes, tout en sachant qu’il n’est pas possible d’y parvenir par une victoire décisive sur l’ennemi. Il est très probable que les deux coalitions envisagent la question de la liquidation de la guerre par des compensations, par des gains territoriaux aux dépens de la Russie. Une telle perspective devient d’autant plus probable, d’autant plus à l’ordre du jour de l’impérialisme international, qu’actuellement, dans tous les pays, sauf
3 Expression utilisée par Lénine dans son discours pour comparer la révolution russe et l’impérialisme
allemand : « Une brave bête domestique était couchée à côté d’un tigre et cherchait à le convaincre que la paix
devait être sans annexions ni contributions ». (Note MIA)
4 Jusqu’à la conclusion du traité de Versailles en 1919, aucun accord entre les impérialistes n’a eu lieu. Pendant
la période des négociations de Brest, d’âpres querelles entre les groupes impérialistes se déroulaient tant entre
les coalitions en lutte (l’Entente et la Quadruple Alliance) qu’à l’intérieur de ces coalitions elles-mêmes. Mais
le Japon et l’Amérique, une pression de plus en plus grande est exercée par en bas sur tous les gouvernements capitalistes de la part du prolétariat, qu’un processus d’exacerbation des contradictions de classe se produit, que les exigences de la classe ouvrière augmentent sans cesse. Afin d’étouffer ce mouvement croissant en jetant une aumône à la classe ouvrière, il est tout à fait possible que les deux coalitions impérialistes soient en train de s’entendre pour terminer la guerre en pillant les matières premières, le minerai et le charbon russes pour leur propre industrie, en s’accaparant le blé russe au profit de leurs travailleurs et pour leur population en général. En faisant cette aumône à leurs ouvriers, les impérialistes font d’une pierre deux coups : d’une part ils offrent à leur industrie la possibilité d’exploiter de nouveaux marchés et, d’autre part, ils pacifient le mouvement ouvrier dans leurs pays respectifs. J’affirme qu’une telle perspective est extrêmement plausible, bien que cette question ne puisse être considérée comme résolue. Et dans ce cas, nous obtenons dans un avenir très proche, directement, actuellement, une tentative de partage de la Russie. Perspective extrêmement lourde, extrêmement douloureuse.
Prenons maintenant l’hypothèse que propose le camarade Lénine. Dans le premier cas de figure, que je viens d’analyser et que le camarade Lénine considère comme impossible, sa ligne tactique ne se justifie pas ; elle ne pourrait l’être que si nous faisions face au second cas, lorsque nous pourrons nous faufiler dans cette fameuse brèche entre les deux coalitions impérialistes. Mais, camarades, nous affirmons que même l’existence de cette brèche ne sauve en rien la ligne tactique du camarade Lénine, ne serait-ce qu’une minute. En effet, le camarade Lénine avance l’existence d’une brèche entre le capital anglo-américain et le capital germano-autrichien pour prouver la possibilité de tirer profit de cette situation, mais pour cela il faudrait prouver que les Allemands, accaparés par leur guerre avec l’Angleterre, pourraient faire la paix pendant un certain temps avec nous.
Voyons à présent si une telle chose est possible. Si l’Allemagne est aujourd’hui incapable de poursuivre la guerre avec l’Angleterre, et si, d’autre part, les coalitions hostiles n’ont pas encore conclu un accord entre elles, si elles sont déterminées à poursuivre la guerre, alors dans ce cas les impérialistes de la coalition austro-allemande ne peuvent mener cette guerre qu’à une seule condition, uniquement à condition de régler impitoyablement son compte à la Russie ; en premier lieu pour des considérations purement économiques, car pour que l’Allemagne soit en état de mener la guerre contre l’Angleterre, elle a besoin de matières premières, elle a besoin de pain. Sans cela, elle ne peut faire la guerre. Ainsi, pour poursuivre la guerre, l’Allemagne devra inévitablement se livrer au pillage le plus effronté de la Russie. C’est une première raison. Mais il y a une autre raison. On ne peut faire la guerre qu’à la condition qu’existe un certain équilibre social à l’intérieur du pays. Faire la guerre en ayant chez soi une insurrection armée est presque impossible. Il faut donc éloigner cette insurrection armée, éteindre les explosions révolutionnaires. Les impérialistes allemands ont maintenant mis en avant un mot d’ordre très précis, une exigence très précise dans ce sens : obtenir coûte que coûte le blé russe, qui leur permettra de relâcher la pression d’en bas qui s’accroîêt actuellement en Allemagne.
Le contexte de la poursuite de la guerre pour l’Allemagne lui dicte impérativement à l’heure actuelle la nécessité de piller notre République soviétique. C’est un aspect de la chose. Mais pour piller, pour exploiter économiquement, il faut une Russie bourgeoise et pour cela il faut renverser le pouvoir des Soviets. C’est pourquoi l’Allemagne doit inévitablement mener, et elle le fait déjà, une politique de renversement du pouvoir des Soviets et non de cohabitation pacifique avec lui.
Ainsi, nous avons analysé à la fois la perspective que le camarade Lénine rejette et celle qu’il admet, et nous voyons que dans l’autre cas aussi, la conclusion que tire le camarade Lénine de l’existence d’une brèche entre les deux coalitions est erronée. Une telle brèche n’existe pas. Et même si elle existait entre l’Angleterre, la France et l’Amérique d’une part, et les puissances centrales de l’autre, il ne pourrait y avoir de coexistence pacifique entre nous, entre la République des Soviets, et le Capital international.
Le camarade Lénine oppose un contre-argument très important à mon objection. Il dit : « Tout cela est bien beau du point de vue de l’éternité, tout cela est bien et excellent si nous posons la question
dans une perspective historique universelle ; en termes généraux, cela est exact, mais en termes concrets ce n’est pas correct ; en général, bien sûr, il est vrai que nous représentons une organisation étatique prolétarienne, et non une organisation du capital financier, et par ce seul fait une coexistence pacifique avec ce dernier est effectivement impossible. Mais il ne s’ensuit nullement qu’à chaque moment donné cette coexistence soit impossible, qu’à chaque heure, chaque jour elle soit impossible ». Le camarade Lénine a dit ici que nous devions profiter de chaque minute, de chaque jour, que nous devions nous saisir du répit, même s’il ne dure qu’un seul jour.
Je dois dire, camarades, qu’il faut bien sûr discuter cette objection sous tous ses aspects. Il faut ici tout d’abord se rendre pleinement compte de ce pour quoi nous avons besoin de ce répit. En avonsnous effectivement besoin ? Que nous apportera-t-il ? Et si nous décidons que le répit nous est effectivement nécessaire pour tels et tels objectifs, alors nous devons discuter si le répit que nous pouvons obtenir dans la situation actuelle est suffisant. Le camarade Lénine, dans son premier article 6 et dans son discours d’aujourd’hui, à la question de savoir pourquoi nous avait besoin du répit, répondait qu’il était nécessaire pour mettre de l’ordre dans les chemins de fer, pour organiser notre vie économique, pour mettre en place ce même appareil soviétique qui n’est pas encore mis en place (il faut reconnaîêtre que nous n’avons pas pu le mettre en place en quatre mois). Mais si nous posons la question de cette façon, alors, bien sûr, nous devrions dire : s’il un tel répit est possible, s’il existe réellement et pas dans l’imagination d’un vieux ou d’un jeune camarades, s’il est une réalité réelle, alors nous signerions cette paix honteuse, parce qu’elle nous donnerait une garantie réelle que nous pourrions mettre en marche la machine nécessaire pour renverser le capital international.
Camarades, il faut poser et résoudre cette question de manière tout à fait sérieuse, concrète. Si le camarade Lénine, dans son dernier article[3] et dans ses récents discours, déclare : « Saisissez-vous du répit, au moins pour quelques jours », si telle est la durée du répit que nous obtiendrons, j’affirme alors que le jeu n’en vaut pas la chandelle. Si vous dites que le répit ne durera que quelques jours, cela ne nous apportera rien, car on ne peut ni reconstruire les chemins de fer, ni former au tir la population, ne serait-ce que le prolétariat masculin, ni mettre en place les transports, ni remettre en ordre la vie économique, c’est-à-dire résoudre toutes ces tâches essentielles dont parlait le camarade Lénine. Il est inutile de démontrer qu’un tel travail ne se fait pas en quelques jours, un tel travail exige, au minimum, des mois, et un répit de plusieurs mois, ni le général Hoffmann, ni Liebknecht d’ailleurs ne nous le donneront. Tel est le cœur de la question.
Lorsque le camarade Lénine a dit ici que nous remplissons des colonnes entières du « Kommunist » pour réfuter la « théorie du répit », nous répondons : oui, nous remplissons ces colonnes parce que c’est la question cardinale, parce que de la solution de cette question dépendent toutes les décisions. Nous ne protestons pas contre les conditions honteuses et autres de la paix en tant que telles, mais nous protestons contre ces conditions parce qu’elles ne nous offrent pas réellement ce répit, qui est une chose illusoire, qui peut pour le coup être véritablement considéré comme de la phraséologie, bien qu’elle soit loin d’être révolutionnaire. Si nous fondons notre décision sur ce type de perspective, qui n’existe pas dans la réalité, nous sommes menacés de subir le coup le plus sévère. Il me semble qu’il ne faut en aucun cas succomber à cette illusion, à cette perspective inexistante.
6 On fait référence ici aux « Thèses sur la question de la conclusion immédiate d’une paix séparée et
annexionniste » , rédigées par Lénine le 7 (20) janvier 1918 et lues par lui le 8 (21) janvier lors de la réunion
conjointe des membres du Comité central avec les délégués bolchéviks au IIIe Congrès pan-russe des Soviets.
Ces thèses ne furent publiées dans la « Pravda » que le 24 février 1918, après que la proposition de Lénine sur
Pour évaluer l’acte de la ratification de la signature d’un traité de paix, il faut, comme pour toute démarche, prendre en compte deux choses : d’une part, ses avantages et d’autre part, ses inconvénients. Le seul avantage, c’est le répit. Or, comme on l’a vu, sa possibilité a été gonflée à l’extrême par les partisans de la signature de la paix. Ils font d’une grenouille un bœuf. Quant aux inconvénients, les camarades qui défendent la proposition de signer la paix préfèrent ne pas s’y attarder, alors qu’il faut précisément le faire. En effet, il est clair au premier coup d’œil que si le traité contenait des conditions telles que le renversement du pouvoir des Soviets, la convocation de l’Assemblée constituante, etc., vous ne pourriez pas le signer. Par conséquent, ceux qui veulent écarter l’analyse de ces conditions, qui disent qu’il n’est absolument pas nécessaire de les analyser, ont tout à fait tort. C’est là une erreur. Ces conditions doivent être examinées. Et il faut affirmer ici qu’elles arrachent précisément à la Russie soviétique la chose la plus essentielle, la plus vitale, celle pour laquelle justement nous pourrions, selon les arguments du camarade Lénine, chercher à obtenir un répit en signant la paix.
Nous avons en effet besoin de certaines conditions pour pouvoir organiser nos forces. Or, le traité nous prive précisément de ces conditions. L’Ukraine nous est enlevée, avec le bassin du Donets, c’est-àdire les centres qui alimentent l’industrie russe ; nous sommes privés du blé, du charbon, etc. La classe ouvrière et le mouvement ouvrier sont divisés et par conséquent leur force est affaiblie. Il ne faut pas se cacher que nous resterons, en termes de population, quasiment réduits de moitié. Les centres les plus importants du mouvement ouvrier, comme la Lettonie par exemple, des régions aussi vastes que l’Ukraine soviétique, tombent complètement. En outre, plusieurs de nos mesures économiques seront annulées ; par exemple celles concernant la nationalisation de l’industrie étrangère, ou elles seront sapées de la manière la plus fondamentale parce que les conditions de paix contiennent des clauses concernant le respect des intérêts des ressortissants étrangers.
Certes, on invoque l’argument que nous avons relativement peu de ressortissants étrangers, que ces points ne sont pas si dangereux. Mais ce n’est pas exact. Toute la bourgeoisie russe, par toute une série de transactions fictives, commencera immédiatement à transférer ses entreprises à des étrangers. Et nous verrons finalement que la branche même sur laquelle nous sommes assis, nos mesures sociales, notre construction socialiste, sera sciée par de telles conditions. Ce pour quoi nous luttons, ce que nous voulons préserver à tout prix, même au prix des plus grands sacrifices, est d’avance annulé. Plus encore : vous savez que parmi les conditions de la paix, il y a des points qui réduisent à néant la portée internationale de la révolution russe. Or nous avons dit et disons qu’en fin de compte, tout dépend de ceci : la révolution internationale vaincra-t-elle ou non. En dernière instance, la révolution internationale – et elle seule – est notre salut. Le camarade Lénine est d’accord avec cela. Si nous renonçons à la propagande internationale, nous renonçons aussi à l’arme la plus tranchante dont nous disposons. La propagande internationale est comme une cloche qui retentit dans le monde entier ; si nous nous abstenons d’utiliser cette cloche, nous nous coupons la langue. Ce n’est pas de la phraséologie, mais une chose bien réelle.
De plus, camarades, la dernière clause du traité, ajoutée postérieurement, stipule que la Russie est tenue de préserver l’indépendance de la Perse et de l’Afghanistan. Si l’on dévoile le sens réel de ce point, cela signifie que la République russe des Soviets, qui a déclaré une guerre à mort à la guerre et à toute politique coloniale, qui a déclaré qu’elle reconnaîêt le droit des nations à l’autodétermination, doit devenir le gendarme colonial de l’impérialisme allemand. Cela signifie que notre République des Soviets doit prendre vis-à-vis de l’impérialisme allemand l’engagement de protéger l’indépendance formelle de l’Afghanistan et la Perse, pour ses intérêts économiques[4] , etc. Cela signifie que nous
devrions agir comme les gendarmes des Allemands contre l’impérialisme britannique, voilà ce que cela veut dire.
On peut bien sûr avoir des avis différents sur toutes ces conditions, mais une chose est parfaitement claire : jusqu’à présent, la plus grande force de la révolution russe, sa plus grande signification pour le mouvement prolétarien mondial, réside dans le fait qu’elle présentait un programme d’action parfaitement clair, précis et déterminé, qu’elle menait non seulement dans son journal, non seulement dans sa presse, non seulement en paroles, mais aussi en actes. Ce sont précisément les actes de la République soviétique, la clarté et la précision du programme qu’elle met en œuvre, qui sont devenus sa plus grande force d’attraction. Mais à présent, lorsqu’il sera déclaré à la face du monde, lorsqu’il sera connu de toutes les nations opprimées et de tout le prolétariat qu’elle renonce à toute propagande, que nous avons pris sur nous la mission sacrée de protéger les intérêts allemands contre le capital anglais dans les pays coloniaux dont nous avions affirmé le droit à l’indépendance comme mot d’ordre de lutte ; excusez-moi, mais j’affirme que ce seul point nous porte un tel coup, mine tellement notre pouvoir soviétique sur tous les fronts, à l’intérieur comme à l’extérieur, que nous ne pouvons pas acheter à ce prix un répit de deux jours qui ne nous apporte rien. Il n’est pas opportun car ici nous n’allons pas seulement vers un compromis avec le capital, ici nous détruisons notre propre essence socialiste.
Ainsi, camarades, nous avons pesé le pour et le contre et nous pouvons résumer les résultats. Le pour, c’est au mieux quelques jours de répit, le contre, c’est la capitulation sur toute la ligne, la capitulation sur les fronts extérieur et intérieur.
Cet examen terminé, c’est sur la base du calcul le plus rigoureux – non pas sur la base de phrases, mais sur la base du calcul le plus sec – que nous disons : la signature de la paix est un acte inopportun.
Le camarade Lénine a dit à la fin de son discours qu’il signerait n’importe quelle paix pour épargner des milliers d’ouvriers de Pétrograd ; j’affirme que c’est justement là de la phraséologie, non un calcul froid, mais un engouement très réel pour le sentiment, un sentiment très bon certes, mais loin du calcul froid qui nous dit qu’en cas de nécessité, nous pouvons et devons sacrifier des dizaines de milliers d’ouvriers. Car c’est ainsi que raisonnent toujours les opportunistes de tous les pays ; ils disent « il ne faut pas descendre dans la rue, parce que du sang pourrait couler ». En réponse, nous disons toujours que c’est là une démagogie bon marché, qui ne donne rien de tangible. Il en va exactement de même ici. Il faut examiner, je le répète, tout concrètement, de la manière la plus concrète ; alors nous verrons que nous n’obtenons pas de trêve, mais que nous sapons notre propre essence, que nous nous détruisons en tant qu’avant-garde de la révolution socialiste internationale. On ne peut acheter à un tel prix un répit de deux jours, qui n’apporte rien. Voilà pourquoi, camarades, nous disons que la perspective que propose le camarade Lénine est pour nous inacceptable.
Mais alors peut surgir la question : si les choses en sont là, ne nous trouvons-nous pas dans une situation sans issue ? Une situation sans issue est, en théorie, toujours possible à chaque moment historique donné. Mais il me semble, nous le pensons, du moins, que nous avons une issue. Cette issue, qui est rejetée par le camarade Lénine et qui de notre point de vue est nécessaire ; cette issue est la guerre révolutionnaire contre l’impérialisme allemand.
Je dois dire à présent comment nous la comprenons. Lorsque cette issue est rejetée par le camarade Lénine et ses partisans, ils écrasent, pour ainsi dire, l’attention du public par toute une série de faits, de faits terribles, extrêmement lourds, dont ils tirent une seule conclusion : que la guerre est impossible, et pour prouver que la guerre révolutionnaire est impossible, ils font venir le commandant en chef Krylenko, qui raconte les cas les plus affreux, que notre armée fuit, qu’elle est démoralisée, que nous n’avons rien, que les soldats vendent les canons aux Allemands, etc.
Lorsque l’on indique toute une série de cas similaires, qui servent à étayer les arguments des partisans de l’impossibilité de la guerre révolutionnaire, nous devons affirmer ceci camarades : si nous
admettons que la guerre révolutionnaire est impossible, alors nous devons faire une croix sur tout le mouvement révolutionnaire, sur tous nos efforts, alors nous devons dire qu’il n’y a aucune perspective, nous attacher une pierre au cou et nous allonger sur le poêle…
Mais ce n’est pas le cas : les camarades nous disent : « La guerre sera possible dans deux jours, après seulement deux jours de répit ». Où est la logique là-dedans ? Les camarades qui disent que dans deux jours cette guerre révolutionnaire sera possible, prennent donc pratiquement en compte également le fait que dans le stade initial de la lutte avec l’impérialisme allemand, avec l’ennemi qui est effectivement armé jusqu’aux dents, dans ce stade initial, nous subirons inévitablement des défaites. C’est clair comme deux et deux font quatre. Mais, d’autre part, ils sentent que seront également inévitablement entraîênées les larges couches inférieures de la classe ouvrière, et même de la paysannerie, dans ce processus de lutte avec l’impérialisme allemand, comme est entraîênée actuellement la paysannerie de Pskov, qui fournit des dizaines de milliers d’hommes armés pour repousser les Allemands.
En réalité, les dizaines et les centaines de faits cités par ces camarades ne jouent pas un rôle essentiel, car il importe peu que, dans un premier temps, ces détachements de partisans, composés de gens qui prennent un fusil pour la première fois, s’éparpillent aux premiers coups de feu. Ils apprendront. Il faut ici se souvenir de notre vieille position révolutionnaire, que nous, bolcheviks, avons toujours défendue contre les opportunistes. Les opportunistes ont toujours raisonné ainsi : la lutte ne commence que lorsque toute la masse est prête à se lever entièrement, il ne faut commencer que lorsque nous avons le rapport de force numérique aussi sûr que deux et deux font quatre, que nous avons tout bien en main, que nous avons l’absolue certitude que nous vaincrons, que tous se lèveront comme un seul homme. Nous disons : l’histoire ne se fait pas ainsi. Les opportunistes ne prennent pas en compte le fait le plus important, que l’organisation de la lutte grandit dans le processus même de la lutte. Cet argument, nous l’avançons constamment contre l’opportunisme et nous devons nous en souvenir maintenant aussi.
Prenons le sort de toutes les insurrections, n’importe lesquelles, ; moi, par exemple, j’ai personnellement vécu ce processus à Moscou, durant Octobre, lorsque nous nous sommes lancés sans les forces préalablement organisées nécessaires, car elles se sont organisées dans le processus même du conflit, de la guerre civile. Il en ira sans doute de même dans le processus de la guerre civile avec le capital international. Il n’est pas nécessaire de souligner qu’il est tout à fait illusoire de penser que nous pourrions, en quelques jours, profiter du répit pour créer une armée redoutable, remettre en état les chemins de fer, la production et le ravitaillement. Une telle perspective n’existe pas, il faut la rejeter. La perspective qui s’offre à nous est celle d’entraîêner progressivement de larges couches de la population dans la lutte pendant le déroulement lui-même de cette lutte.
Nos ouvriers s’ébranleraient dans une large mesure s’ils n’étaient pas entravés par nos politiques officielles, qui sapent la volonté des travailleurs en parlant un jour de la paix et un autre de la guerre. Dans un tel état de démoralisation, il n’est pas possible de créer une volonté unanime et forte. Mais la classe ouvrière s’ébranle, et la paysannerie aussi s’ébranle.
C’est la dynamique même des événements qui conduit à ce que le prolétariat et la paysannerie, dans le processus même de la lutte, sous l’assaut de ce prédateur impérialiste, sous la poussée de cette bête qui leur saute dessus, répondront inévitablement par une contre-attaque, créeront leur armée, s’organiseront, apprendront à manier les armes. Telle est la vérité qu’il faut comprendre. On nous dira avec raison : il est absolument impossible d’imaginer aujourd’hui, dans l’état actuel de nos forces, que nous créerons une armée disciplinée de centaines de milliers d’hommes avec un cadre d’officiers, qui commencera immédiatement à se battre selon les règles de l’art militaire. En effet, dans la phase initiale de la lutte, la sélection dans cette future armée se fera en grande partie spontanément, par l’entraîênement de larges couches de paysans et de prolétaires dans cette lutte. Les paysans s’ébranlent très lentement. Ils doivent voir l’ennemi devant eux pour se lancer dans cette lutte, mais néanmoins, ils s’ébranlent.
Plus l’ennemi avancera à l’intérieur de la Russie, plus il se trouvera dans des conditions défavorables. Derrière lui, il laissera un arrière hostile, devant lui, il aura une population qui se dressera, de plus en plus nombreuse du fait de cette invasion, car les Allemands ne tarderont pas à montrer leur vrai visage : ils massacreront les ouvriers et les paysans. Si beaucoup disent maintenant : « Nous avons vécu sous Nicolas, sous Kerenski, sous Lénine, nous vivrons maintenant sous l’Allemand », alors lorsqu’on leur prendra leurs dernières bottes, lorsqu’on en arrivera à une situation pire qu’aux temps de Napoléon, ils verront en pratique ce que signifie vivre « sous l’Allemand ».
Ainsi, camarades, nous avons devant nous une perspective très réelle qu’il faut accepter, parce que c’est la seule perspective, la seule en termes de possibilité et de nécessité : la guerre contre le capital international, qui aura le caractère d’une guerre civile avec ce capital.
Il y a encore un point sur lequel on s’attarde fort peu, mais qui a une signification extrêmement essentielle pour la révolution socialiste russe. Ce point est le suivant : comme je l’ai déjà mentionné, l’avant-garde du prolétariat révolutionnaire est dans un processus de dilution progressive. Un énorme chômage, l’augmentation du nombre de chômeurs, qui est la conséquence de la fermeture des usines et des fabriques ; tout cela désorganise le prolétariat en tant que classe productive. De larges couches du prolétariat qui reviennent du front se transforment en lumpenprolétaires. Ils cessent d’être membres de la classe qui travaille, celle qui est engagée dans le travail productif et qui ne conserve son unité et sa cohésion révolutionnaire que lorsqu’elle n’est pas détachée du travail productif. Vous savez qu’un grand nombre de prolétaires partent à la campagne pour échapper au chomâge. En cela réside l’un des plus grands dangers pour la révolution russe, parce que le prolétariat doit être l’avant-garde, le meneur qui entraîêne derrière lui les autres classes intermédiaires.
Comment s’opposer à cette désagrégation ? En remettant l’économie sur les rails ? Mais on ne peut la rétablir, on ne peut la remettre en marche qu’après de nombreux mois. Alors qu’est-ce qui peut s’opposer à cette désagrégation maintenant ? J’affirme qu’elle ne peut être contrée que par l’unification du prolétariat sous le mot d’ordre de la guerre sainte contre le militarisme et l’impérialisme. C’est la seule chose à faire. Dans l’état actuel des choses, il n’y a pas d’autre issue que de créer, à partir des travailleurs sans emploi, une armée rouge prolétarienne, soudée par un unique esprit révolutionnaire, avant que la bourgeoisie n’ait eu le temps de mobiliser ses esclaves mercenaires et de les forcer à faire son œuvre.
La mobilisation spirituelle et les mesures contre la désagrégation du prolétariat peuvent sauver la révolution russe de la ruine, au moins dans l’immédiat, mais cela ne peut se faire que s’il existe une ligne droite et claire favorisant cette cohésion des masses prolétariennes. Nous devons tous dire une seule et même chose. Il faut frapper sur le même clou, il faut mobiliser sous un unique mot d’ordre. Les ouvriers à qui l’on dit aujourd’hui « paix » et demain « guerre » ne peuvent que se débander, tout comme les paysans qui eux-mêmes ne savent pas ce qui se passe actuellement, s’il faut faire la guerre ou s’il faut faire autre chose. Pour tous ceux d’entre nous qui ont fait de l’agitation et de la propagande pour l’organisation des détachements armés rouges, il est parfaitement clair et évident qu’un tel double langage est tout simplement intolérable et psychologiquement destructeur. Quand un homme va à la mort, lorsqu’il prend un fusil en main et monte au front, il doit savoir : « Je vais me battre, je ne vais pas faire qui sait quoi ». Or, toute notre politique a d’abord consisté en ce qu’on ne savait pas ce qu’il fallait faire, et plus encore : à toutes nos réunions, à tous nos meetings, aux congrès, partout et toujours n’était avancée comme thèse de choc qu’actuellement aucune guerre n’était possible. Mais cette thèse tue toute guerre. Si vous appelez un homme et que vous lui dites : « Va au front » et qu’en même temps dites : « aucune guerre n’est possible », vous le tuez moralement, vous rendez impossible toute impulsion dans les rangs de la classe ouvrière. J’affirme que la démoralisation que l’on observe malheureusement aujourd’hui au sein du prolétariat, nous la devons dans une large mesure à nousmêmes. Si nous continuons l’ancienne tactique, si nous nourrissons le prolétariat et les paysans de raisonnements selon lesquels aucune guerre n’est possible, nous finirons par désagréger aussi la petite
Armée rouge que nous avons déjà constituée. Nous couperons réellement la branche sur laquelle nous sommes assis.
Je sais qu’il y aura toutes sortes de tentatives d’utiliser mes propos pour me rétorquer ceci : « vous, en tant qu’honnêtes phraseurs, suggérez de cacher la vérité au peuple ». C’est faux, trois fois faux : on peut raconter tous ces faits sur l’armée d’une manière complètement différente, on peut les raconter sur un ton tout à fait différent, on peut dire : oui, chez nous il se passe ceci et cela, il y a un effondrement. Lorsque le camarade Lénine nous dit que nous éludons l’évaluation des faits, c’est faux : nous les connaissons aussi bien que le camarade Lénine, mais justement pour les surmonter, il faut avancer une ligne de conduite unique, afin de surmonter l’humeur des masses, il est nécessaire de créer une volonté collective déterminée et une ligne clairement exprimée – voilà ce qu’il faut. Lorsque cette ligne n’est pas fermement maintenue, lorsqu’il y a des oscillations constantes, il est tout à fait naturel qu’aucune mobilisation des masses ne puisse avoir lieu.
La bourgeoisie, je le répète, connaîêt deux méthodes de mobilisation, elle sait parfaitement bien que pour faire la guerre il faut transformer l’homme matériellement et spirituellement. Et cette tâche se pose à tout parti au pouvoir qui fait la guerre ou s’apprête à la faire. Cette double mobilisation du matériel humain est la précondition essentielle pour le succès d’une guerre révolutionnaire, car si l’une des deux composantes n’est pas présente, la guerre devient tout à fait impossible. Sans cela, il est tout aussi impossible de faire la guerre comme il est impossible de la faire sans canons, sans fusils – les instruments matériels de la guerre. Il est impossible de faire la guerre sans souder la volonté prolétarienne, sans rassembler le prolétariat en un tout.
Cette tâche est à l’ordre du jour, mais j’affirme que non seulement elle n’est pas remplie par nos politiques officielles, mais que celles-ci constituent en outre une entrave à sa réalisation. Bien sûr, il y a à cela un certain nombre de raisons très sérieuses, et nous devons ici à nouveau, en écartant toute phraséologie, discuter cette question d’un point de vue concret. Pourquoi, en fin de compte, notre parti, qui était l’avant-garde de la révolution, n’a-t-il pas maintenu son point de vue socialiste révolutionnaire. Il me semble qu’il y a ici une raison très profonde. Notre parti, depuis les journées de Kornilov, a grandi non pas à pas de géant, mais au pas de charge, il s’est transformé de fait en un parti non pas prolétarien, mais en un parti « national ». Il a absorbé pendant ce temps tous les éléments qui allaient sous le mot d’ordre de paix à tout prix. AÀ nos conférences urbaines, à nos réunions de parti, nous avions habituellement ces derniers temps plus de la moitié d’éléments non prolétariens. Il était tout à fait naturel que le changement de la composition sociale du parti prolétarien ait inévitablement affecté son orientation. Il ne fait aucun doute que le parti dans son ensemble devait refléter la tactique et l’attitude de ces éléments non prolétariens.
Lorsque le camarade Lénine a constamment recours à un argument tel que « voilà ce que comprendra n’importe quel soldat », « ce que comprendra n’importe quel moujik », et pense nous « achever » avec cet argument, alors il se trompe cruellement. Cet argument ne peut nullement servir de preuve, de mesure de la justesse de la compréhension de n’importe quel soldat. Oui, dans la situation actuelle, il est très facile d’être d’accord avec le fait que nous ne pouvons pas mener de guerres, c’est extrêmement commode, c’est effectivement extrêmement compréhensible, mais néanmoins, ce n’est nullement un argument en faveur de la justesse de cette position.
Bien sûr, il sera extrêmement difficile psychologiquement de faire passer ces larges masses – les masses paysannes et les restes des masses de soldats – à la nouvelle ligne. Après tout, lorsque nous étions dans l’opposition, lorsque Kerensky réclamait par tous les moyens la défense de la patrie, nous avons désagrégé la volonté de défendre cette patrie par tous les moyens possibles, et nous avions raison de le faire. Aujourd’hui, nous assistons à un changement de principe colossal. Le camarade Lénine avait parfaitement raison lorsqu’il a dit : « Nous sommes devenus des défensistes, mais des défensistes de la patrie socialiste ». Il faut que cette position pénètre profondément dans les masses, il faut les habituer à cette pensée, il faut leur faire comprendre cette vérité, éveiller en elles la volonté d’agir, en soulignant le contenu radicalement modifié du mot d’ordre de défense de la patrie. Lorsque
nous avions une patrie « capitaliste », nous désagrégions la volonté de guerre ; devenus défensistes, nous devons élever les masses jusqu’à nous, et non descendre jusqu’au dernier des spéculateurs. Ce n’est que de cette manière, en élevant la masse jusqu’à nous, et non en descendant au niveau de la psychologie des spéculateurs les plus arriérés, que l’on peut arriver à quelque chose.
C’est justement là le mérite colossal des bolcheviks, leur avantage sur tous les autres groupes sociaux et partis. Nous nous distinguons des socialistes-révolutionnaires, des mencheviks, etc., par le fait que notre parti est l’avant-garde, qui mène tous les autres, qui élève les masses jusqu’à lui et ne s’abaisse pas au niveau de leur compréhension. Les mencheviks disaient toujours qu’il faut s’adapter au prolétariat par une pédagogie qui leur parle, qu’il faut s’adapter à sa psychologie, qu’il faut parler sa langue pour l’éduquer à travers toute une série d’étapes. Nous disions : non, notre tactique est différente, nous disons aux masses toute la vérité, nous les adaptons immédiatement à nous, nous ne nous adaptons pas à elles, nous ne descendons pas à leur position, à leur point de vue, mais nous, au contraire, les amenons au nôtre, à notre position.
Notre tactique, à l’opposé de la tactique menchevique, a toujours été active, et non passive. Ce que proposent les camarades actuellement, c’est un renoncement total à notre ligne habituelle. Or, notre point de vue ne consiste pas à maintenir la ligne du spéculateur, mais à expliquer même au dernier spéculateur qu’il se trompe profondément, qu’il n’a aucun salut s’il regarde de son point de vue : « quoi qu’il arrive, je ne me battrai pas ». Voilà notre tâche, notre position pratique, voilà en quoi doit consister notre ligne.
Comme vous le voyez, camarades, nos divergences ne se réduisent pas du tout au fait que les uns sont pour la phrase et les autres pour l’action, c’est là une pure invention. Nos divergences se situent sur un autre plan : dans l’évaluation différente de la situation internationale, ainsi que dans l’évaluation différente de notre situation interne. Elles résident dans l’évaluation différente de la possibilité pour nous de mener la guerre civile, la guerre contre l’impérialisme international, dans les points de vue différents sur les méthodes de préparation à cette guerre. Et si le camarade Lénine affirme actuellement que nos divergences fractionnelles, intra-partisanes seront surmontées dans le processus de la vie et que pour cela ne seront pas nécessaires des piles de littérature polémique, mais seulement des faits vivants, alors sur ce point nous n’avons pas de divergences avec lui, parce que nous, de notre côté, sommes profondément convaincus que tout le cours objectif des événements convaincra nos adversaires, qui ont une immense majorité à ce congrès, que ce cours objectif des événements les amènera à notre position.
Voilà pourquoi, lorsque l’on parle très souvent du fait que nous faisons de la propagande pour la scission du parti, que nous sommes des scissionnistes – et certains camarades avancent cet argument comme artillerie lourde, qui doit forcer les présents au congrès à voter contre nous – alors nous affirmons que c’est faux, que nous ne voulons aucune scission, parce que les faits vivants, au fur et à mesure du développement des événements, orienteront les camarades de droite dans notre direction. Et ici il faut noter deux facteurs qui y contribueront en premier lieu. Premièrement, le changement dans la composition sociale de notre parti – le renforcement de ses rangs avec l’élément prolétarien le plus fondamental, au lieu de ces éléments non prolétariens, principalement l’élément soldat, qui a inondé notre parti ces derniers temps. L’élément soldat disparaîêtra en même temps que disparaîêtra notre vieille armée malade et désagrégée. Il ne fait aucun doute que nous sommes déjà en train de vivre un processus d’épuration au sein même de notre parti. Ce processus d’épuration sera le gage que, finalement, notre ligne, qui a actuellement fait un grand zigzag en déviation de la ligne prolétarienne, se redressera à nouveau.
Mais il y a encore un facteur. C’est le capital international, qui vous forcera, camarades, à vous placer sur la même position que celle où nous sommes, peut-être dans quelques semaines, dans quelques jours, lorsque vous n’aurez encore eu le temps ni de mettre en place les transports, ni de faire avancer la résolution de la question du ravitaillement, ni de créer de nouveaux cadres militaires, parce que la vie posera devant vous carrément la question de la guerre. Alors vous ne pourrez plus dire que nous ne
pouvons pas mener la guerre, alors vous serez forcés de la mener, pour ne pas vous auto-détruire complètement.
Voilà pourquoi, camarades, nous disons actuellement que notre tâche – et en cela nous sommes d’accord avec vous – consiste en ce qu’actuellement les ouvriers doivent véritablement consacrer tout leur temps à la préparation du moment inévitable qui vient, à la préparation de la terrible collision. De cela dépends le sort non seulement de la révolution russe, mais aussi de la révolution internationale.
C’est pourquoi nous disons que le programme concret qui est actuellement nécessaire et qui nous unit doit être complété par la mobilisation matérielle et spirituelle des masses. Ainsi, nous proposons de rompre avec la politique qui a été menée jusqu’ici, d’annuler le traité de paix, qui n’apporte rien, qui signifie notre capitulation, et de procéder maintenant à une préparation correcte, à la création d’une Armée Rouge combative et apte au combat. Il est nécessaire de renforcer la propagande et l’agitation dans l’armée. Il est nécessaire de propager l’idée de la création de cette armée parmi les ouvriers, il est nécessaire de mettre en place l’organisation appropriée.
Il ne faut céder à aucune illusion, à aucune panique et aux affirmations que la guerre est impossible. Il n’y a pas d’autre issue. Il ne s’agit pas ici de périr à la manière d’un gentilhomme, dans une pose fière, l’épée à la main. Nous ne voulons pas périr, mais vivre pour la révolution, pour le socialisme.
Ainsi, nos divergences sont suffisamment profondes. Nous aussi sommes profondément convaincus que la vie fera passer nos camarades sur notre position. Nous ne sommes pas des scissionnistes, nous ne voulons pas de scission, nous sommes convaincus que la vie convaincra les autres de ce en quoi nous croyons.
- ↑ À Vienne, Budapest, Berlin, Hambourg et dans d’autres grandes villes, des grèves politiques débutent en janvier 1918. Les grèves se déroulent sous les mots d’ordre de conclusion immédiate d’une paix générale aux conditions proposées par la Russie soviétique, de suffrage universel, de répartition équitable des vivres, etc. Au cours du mouvement de grève à Vienne, à Budapest et dans d’autres villes, des Soviets de députés ouvriers et des comités d’action sont crés pour diriger le mouvement ouvrier. Mais le mouvement a été réprimé et les Soviets dispersés par les gouvernements impérialistes d’Allemagne et d’Autriche-Hongrie avec le soutien direct des dirigeants opportunistes des partis socialistes de ces pays.
- ↑ Le Chemin de fer de l’Est chinois (initiales en russe ; KVJD) était un tronçon du Transsibérien russe qui traversait la Mandchourie chinoise jusqu’à Vladivostok et qui fut construit à l’époque du tsar. Source de conflits avec la Chine et de rivalités avec l’impérialisme japonais, il fut vendu par le gouvernement soviétique au gouvernement chinois en 1932.
- ↑ On fait référence ici à l’article de Lénine intitulé « Une leçon dure, mais nécessaire » , écrit le 5 mars 1918 et publié dans la « Pravda » le 6 mars 1918. Rejetant les arguments des « communistes de gauche » qui présentaient la théorie du répit comme une théorie « sans fondement » et « néfaste » , Lénine écrit : « Le fait est que depuis le 3 mars, lorsqu’à 1 heure de l’après-midi les Allemands ont stoppé les opérations militaires, et jusqu’au 5 mars, à 7 heures du soir, lorsque j’écris ces lignes, nous avons eu un répit et nous avons déjà mis à profit ces deux jours pour assurer (non pas en phrases, mais en actes) la défense de la patrie socialiste » (voir Œuvres , 4e éd., vol. 27, p. 57, éd. russe).
- ↑ Boukharine interprète mal l’article VII du traité de paix de Brest-Litovsk, qui stipule : « Considérant que la Perse et l’Afghanistan sont des États libres et indépendants, les parties contractantes s’engagent à respecter l’indépendance politique et économique et l’inviolabilité territoriale de la Perse et de l’Afghanistan » . Les bolcheviques acceptèrent cette clause, car, dans cette formulation, elle ne contredisait pas les principes de la politique du pouvoir des Soviets sur le droit des nations à l’autodétermination, proclamés par le IIe Congrès des Soviets. Les impérialistes allemands ont accepté cette clause parce que la reconnaissance de la Perse et de l’Afghanistan en tant qu’États indépendants était dirigée contre l’impérialisme britannique.