Préface à la deuxième édition anglaise de Terrorisme et communisme (L'Anti-Kautsky)

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Extraits

Ce livre a été écrit en 1920, dans le wagon d'un train militaire, en pleine guerre civile. Le lecteur doit avoir cette situation présente à l'esprit s'il veut se faire une idée exacte non seulement du contenu fondamental de l'ouvrage mais encore de ses allusions aux événements de l'époque, et du ton en particulier.

Il est dirigé, sous forme de polémique, contre Karl Kautsky. Ce nom dit peu de chose à la jeune génération, encore que Kautsky soit notre contemporain : il a fêté récemment son quatre-vingtième anniversaire. Comme théoricien du marxisme, Kautsky a joui, dans la Deuxième Internationale, d'un immense prestige. La guerre a fait très vite apparaître que son marxisme était uniquement une méthode d'interprétation passive du processus historique, nullement une méthode d'action révolutionnaire. Aussi longtemps que la lutte de classe coula entre les rives paisibles du parlementarisme, Kautsky, comme beaucoup d'autres, s'offrit le luxe de la critique, révolutionnaire et de hardies perspectives ; pratiquement cela n'engageait à rien. Mais lorsque la guerre et l'après-guerre posèrent en termes catégoriques les problèmes de la révolution, Kautsky prit définitivement position de l'autre côté de la barricade. Sans rompre avec la phraséologie marxiste, il se fit l'accusateur de la révolution prolétarienne, l'avocat de la passivité et de la capitulation devant l'impérialisme.

Avant la guerre, Karl Kautsky et les chefs du Labour Party se situaient, en apparence, aux pôles extrêmes de la Deuxième Internationale. Notre génération, qui représentait alors la jeunesse, se servit bien des fois d'armes tirées de l'arsenal de Kautsky pour combattre l'opportunisme des MacDonald, Henderson et autres. Il est vrai que, même à cette époque, nous allions beaucoup plus loin que le maître hésitant ne l'aurait voulu. Rosa Luxembourg, qui connaissait Kautsky mieux que nous autres, dénonçait avant la guerre son radicalisme de margarine. De toute façon, la nouvelle époque apporta une pleine clarté dans la situation : Kautsky appartient au même camp politique que Henderson ; si le premier continue à avoir recours aux citations de Marx, tandis que le second préfère les psaumes de David, cette différence d'habitudes ne gêne en rien leur solidarité.

... Dans un but de continuité, je garde à ce livre le titre sous lequel a paru la première édition anglaise : " Défense du terrorisme ". Il est nécessaire néanmoins de marquer tout de suite que ce titre qui appartient à l'éditeur et non à l'auteur, est trop vaste, et qu'il peut donner lieu à des malentendus. Il ne s'agit nullement de défendre le "terrorisme " comme tel. Les mesures de coercition et d'intimidation, y compris l'anéantissement physique des adversaires, ont servi et servent encore dans des proportions infiniment plus grandes la cause de la réaction, personnifiée par les classes exploiteuses condamnées, que la cause du progrès historique personnifiée par le prolétariat. Les moralistes patentés qui condamnent le " terrorisme " en général, ont surtout en vue les actes révolutionnaires des opprimés qui aspirent à s'émanciper. Le meilleur exemple en est M. Ramsay MacDonald. Inlassablement, il a condamné la violence au nom des principes éternels de la morale et de la religion. Mais quand la décomposition du système capitaliste et l'aggravation de la lutte de classes eurent mis à l'ordre du jour, même pour l'Angleterre, la lutte révolutionnaire du prolétariat pour le pouvoir, MacDonald passa du camp des travailleurs dans celui de la bourgeoisie conservatrice avec autant de facilité qu'un voyageur passe d'un compartiment de fumeurs dans un compartiment de non-fumeurs. Aujourd'hui l'adversaire dévot du terrorisme soutient, par le moyen d'un appareil de violence, le régime " pacifique " du chômage, de l'oppression coloniale, des armements à outrance et de la préparation de guerres nouvelles.

Le présent ouvrage est par conséquent loin de vouloir défendre le terrorisme en général. Il défend les lois historiques de la révolution prolétarienne. L'idée fondamentale de ce livre est celle-ci :

l'histoire n'a trouvé jusqu'ici d'autres moyens de faire avancer l'humanité qu'en opposant chaque fois à la violence des classes condamnées la violence révolutionnaire de la classe progressiste.

Des Fabiens incurables diront évidemment que si les conclusions de ce livre peuvent être justes pour la Russie retardataire, elles ne sauraient s'appliquer aux pays avancés, notamment à de vieilles démocraties comme la Grande-Bretagne. Cette illusion consolante aurait pu paraître quelque peu convaincante il y a dix ou quinze ans. Mais depuis, une vague de dictatures fascistes ou militaires policières a submergé une bonne part des pays européens. Au lendemain de mon bannissement de l'Union soviétique, le 25 février 1929, j'écrivais, – au demeurant, pas pour la première fois – au sujet de la situation en Europe : " Les institutions démocratiques ont montré qu'elles ne peuvent pas résister à la pression des antagonismes actuels, tantôt d'ordre international, tantôt d'ordre intérieur, le plus souvent des deux ordres à la fois... Par analogie avec l'électrotechnique, la démocratie peut être définie comme un système d'interrupteurs et de plombs contre les trop forts courants de la lutte nationale ou sociale. Aucune autre époque de l'Histoire n'a été, même de loin, aussi chargée d'antagonismes que la nôtre. Le courant en surcharge se manifeste de plus en plus souvent sur les différents points du réseau européen. Sous la pression trop élevée des antagonismes sociaux et internationaux, les plombs fondent ou sautent. Telle est la nature des courts-circuits de dictature. Les plombs les plus faibles sont évidemment les premiers atteints. Or, la violence des antagonismes intérieurs et mondiaux ne diminue pas, mais au contraire s'accroît. C'est en vain qu'on essayerait de se consoler à l'idée que le processus n'a gagné que la périphérie du monde capitaliste. La goutte commence par le gros orteil, mais finit par atteindre le cœur. "...