Pour notre parti

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Auteur·e(s) Fernand Loriot
Écriture mars 1922

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Source : numéro 10 du Bulletin communiste (troisième année), 9 mars 1922.
Recueil(s): Bulletin communiste
Mots-clés : Organisation, SFIC


Le Parti communiste français, comme d'ailleurs les autres organisations à caractère prolétarien, éprouve actuellement de grandes difficultés à recruter de nouveaux adhérents, il semble même qu'en certains endroits, on ait quelque peine à conserver les anciens effectifs. Certes, nous n'avons pas à nous alarmer outre mesure de cette situation : il est bon cependant qu'on l'examine et qu'on en recherche les causes.

Ces causes sont d'ordres divers : les unes sont extérieures au Parti et il ne dépend pas de celui-ci de les faire disparaître ; les autres sont spécifiques et le Parti peut et doit les supprimer sans délai.

D'une façon générale, le prolétariat organisé paye aujourd'hui l'erreur de son attitude passée, la confiance accordée trop longtemps aux socialistes félons, la lenteur et la timidité de son évolution, son impuissance à convaincre les masses exploitées que leur sort était lié à celui de la Révolution russe et à entraîner ces masses à l'action.

Le fait que la Russie est aujourd'hui contrainte de négocier avec les gouvernements capitalistes, aucun gouvernement prolétarien n'étant constitué, réagit sur le prolétariat mondial et diminue la force attractive des organisations révolutionnaires.

En outre, la crise économique mondiale, marquée dans la classe ouvrière par le chômage, la baisse des salaires, l'insécurité, la misère et les servitudes, pèse de tout son poids sur le Parti communiste, comme sur les syndicats.

Le travailleur qui n'arrive plus, malgré ses efforts, à boucler son budget est naturellement porté à considérer les cotisations qu'il verse au Parti et ailleurs comme des dépenses somptuaires. Il en fait souvent l'économie pour éviter les récriminations amères de son entourage familial. Si certaines de nos sections ont vu, sans raison apparente, fondre quelque peu leurs effectifs, il faut en voir surtout la cause dans les difficultés matérielles de l'existence actuelle du salarié.

La bourgeoisie met, d'ailleurs, visiblement à profit cette situation et le répit que lui laisse la révolution. La crise, qui rend disponible une quantité toujours plus grande de main-d'œuvre permet au patron de se montrer exigeant. Il lui est plus aisé de tenir en main son personnel, de renvoyer l'ouvrier dont il suspecte les sentiments ou dont il redoute l'action. Il peut imposer comme condition d'embauche la garantie qu'il n'a pas affaire à un militant ; il peut exercer une pression victorieuse sur celui qu'il salarie en le plaçant dans l'obligation de choisir entre son gagne-pain et son organisation de classe.

Les phénomènes extérieurs qui influent sur le recrutement du Parti ne sont pas tous d'ordre bourgeois. L'inévitable et nécessaire rupture universelle des anciens Partis socialistes, la coexistence de différents centres d'attraction ouvriers, déroulent à la fois leurs effets bienfaisants et néfastes, ceux-ci étant, d'ailleurs, largement dépassés par ceux-là. La controverse passionnée qui a accompagné la scission et qui se poursuit pour le regroupement définitif des forces prolétariennes a précisé les positions respectives des Partis, dégagé la révolution de l'équivoque réformiste qui l'enveloppait et la paralysait, éclairé les différentes voies où peut s'engager le prolétariat mondial.

Il serait cependant puéril et dangereux d'affirmer que la clarté projetée dans la voie révolutionnaire a déjà transformé en certitude consciente l'instinct qui pousse naturellement la classe ouvrière dans cette voie.

Le chemin du moindre effort et du minimum de sacrifices ouvert par les protagonistes de la réforme et de l'évolution de la démocratie bourgeoise attire encore par le mirage de ses promesses l'attention hésitante des foules égarées.

Non seulement nos débats avec les autres Partis n'ont pas encore été compris de ces foules, mais ils ont provoqué un désarroi passager habilement entretenu et exploité par la bourgeoisie.

Beaucoup d'ouvriers, de petits employés, de paysans pauvres que la force démonstrative des événements n'a pas encore touchés restent dans une position d'attente parce qu'ils se croient pris entre la duperie du réformisme et l'esprit d'aventure de la révolution.

Mais si les raisons que nous venons d'exposer expliquent partiellement pourquoi nous recrutons difficilement, il reste à rechercher pourquoi nos propres adhérents ne mettent pas tous le même empressement à reprendre cette année la carte du Parti.

La baisse des salaires et le chômage, coïncidant avec la décision du Congrès de Marseille de relever très sensiblement le prix de la carte et du timbre ont assurément éloigné de nous, provisoirement, il faut l'espérer, un certain nombre de camarades.

Cependant, si l'on considère que depuis longtemps déjà, à une époque où la crise économique n'avait pas encore pris la forme aiguë qu'elle présente en ce moment, des membres du Parti, à jour de leurs cotisations pour l'année entière, ont d'abord espacé leurs présences dans les sections, pour s'abstenir ensuite d'y paraître et laisser aujourd'hui leurs cartes en souffrance, il faut bien convenir que les préoccupations financières ne sont pas les seules qu'on puisse invoquer.

A quoi donc attribuer cette sorte de crise morale dont il faut chercher les causes, cette fois, dans le Parti lui-même ?

S'il fallait, en une formule lapidaire, faire la synthèse de ces causes, nous dirions que le nouvel adhérent ne trouve pas suffisamment dans le Parti ce qu'il y était venu chercher, et ce qu'il est en droit d'y trouver.

Il n'entre pas dans notre pensée de nous livrer ici au vain jeu des récriminations stériles. Nous savons que, dans son ensemble, le Parti communiste français, malgré ses imperfections et ses erreurs qui engagent, d'ailleurs, notre propre responsabilité, reste l'instrument indispensable et fort de la Révolution sociale.

Mais il souffre d'un malaise ; son pouls bat depuis un certain temps d'une façon désordonnée. C'est notre devoir commun de le ramener à une température normale, d'agir en sorte qu'il ne puise pas davantage les ressources de son activité dans sa propre substance.

En allant au syndicat, l'ouvrier se représente aisément le résultat plus ou moins immédiat qu'il peut obtenir en échange des sacrifices qu'il consent. Il compte y traduire avec ses camarades sa volonté de résister au patron qui l'exploite. Il sait qu'il trouvera là l'écho de ses misères quotidiennes et la force collective capable d'agir directement sur son exploiteur.

Il ne voit pas toujours aussi clairement, si on néglige de le lui faire apercevoir et si on ne lui en fournit pas les preuves d'une façon constante, le profit qu'il peut tirer de son adhésion à un Parti politique.

Pour qu'il vienne au Parti communiste et surtout pour qu'il y reste, il faut qu'il ait et garde l'assurance que c'est bien là SON Parti, le Parti des exploités comme lui, dans lequel il tiendra le langage qu'il tient au syndicat, qu'il fera profiter de l'expérience acquise par lui dans la rue, à l'usine, au foyer familial..., où il se familiarisera avec les multiples problèmes posés par sa volonté d'affranchissement total, où il sentira qu'il travaille bien et méthodiquement pour la Révolution sociale.

Notre Parti est-il présentement en état de lui donner cette assurance ? Il serait téméraire de l'affirmer.

Aux champs, au bureau, à l'atelier, à l'usine, le travailleur sait parfois que le camarade qui besogne à côté de lui appartient au Parti communiste. Il entend bien qu'il lui parle souvent de ce Parti sans réussir cependant à le convaincre d'y entrer.

C'est que s'il sent près de lui l'individualité communiste, il ne sent pas la collectivité. Celle-ci n'intervient pas dans sa vie et ses préoccupations journalières. Il ne se découvre avec elle aucun lieu direct et n'ira à elle, le plus souvent, que si ses moyens matériels et ses loisirs lui permettent de satisfaire son éventuelle curiosité d'esprit.

S'il est entraîné au meeting, il n'y reçoit, trop fréquemment, qu'une étincelle fugace qui s'éteint rapidement lorsqu'il se trouve repris par l'étau de la vie.

L'étude des moyens propres à entretenir cette étincelle, à l'aviver, à étendre peu à peu le foyer qui finira par éclairer la conscience, n'a pas encore été entreprise par le Parti. Ce n'est cependant pas là une œuvre chimérique et nous reviendrons à l'occasion sur ce sujet.

L'ouvrier qui lit l'Humanité est presque toujours un sympathisant. Il vote aux élections pour nos candidats, applaudit nos orateurs dans les réunions publiques, sait que le capitalisme c'est l'esclavage des salariés comme lui, la misère et la guerre. Il se déclare révolutionnaire parce qu'il sent dans son cœur gronder parfois la révolte. Mais a-t-il bien souvent l'occasion de découvrir dans ses lectures les raisons profondes d'adhérer à un Parti qu'il distingue sans doute plus ou moins confusément des autres, mais dont le véritable caractère lui échappe ?

S'il adhère au Parti, il lui faudra beaucoup de perspicacité, beaucoup de patience pour discerner ce qu'il représente de force consciente et s'attacher définitivement à lui.

Il est venu offrir à la Révolution son cerveau et ses bras et il lui semble que rien n'est organisé pour l'utilisation de ce qu'il apporte.

Les joutes oratoires, dont nos sections sont trop souvent le théâtre, le lassent. Il observe qu'on ne lui demande rien et que ses absences ne sont pas remarquées. C'est déjà presque un adhérent perdu.

Il importe que le Parti se préoccupe de cette situation à laquelle il est facile de remédier. C'est une question d'organisation que nous ne pouvons aujourd'hui traiter ici, mais à laquelle il faudra bien qu'on s'attache.

Il est peut-être vrai que nous manquons d'hommes, mais ce qui est certain, c'est que l'inorganisation actuelle ne permet pas d'utiliser rationnellement ceux que nous possédons. On n'exige pas assez des uns, trop des autres, il ne suffit pas d'être orateur pour être apte à cumuler, comme sont contraints de le faire chez nous ceux qui sont à la tête du Parti, les fonctions d'organisateur, d'administrateur, de propagandiste, de journaliste...

De même, il importe beaucoup moins d'agir au sens propre du mot que de coordonner méthodiquement et intelligemment les efforts.

Pour l'examen du problème que nous venons d'effleurer, pour l'organisation de l'activité générale du Parti, pour la création des organismes qui nous manquent, notamment de la forte direction politique préconisée par l'Internationale communiste et dont l'absence se fait de plus en plus lourdement sentir, pour la détermination exacte de la fonction, de l'autorité et de la responsabilité de nos représentants, nous nous associons au vœu formulé par la 13e section de convoquer sans retard un Congrès national extraordinaire au cours duquel seraient renouvelés les organismes centraux du Parti et nous demandons à toutes les sections et fédérations de s'associer également à ce vœu.