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Auteur·e(s) Fernand Loriot
Écriture septembre 1921

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Source : numéro 39 du Bulletin communiste (deuxième année), 15 septembre 1921.
Recueil(s): Bulletin communiste
Mots-clés : Réformisme, SFIC, SFIO


Quelque inconvénient qui puisse résulter d'une rectification, dans nos colonnes, des opinions exprimées dans la presse par certains des représentants les plus qualifiés du Parti, — et ces inconvénients sont à peu près nuls dans la discussion courtoise et fraternelle qui doit rester entre nous, — ils sont certainement moins graves que les effets produits par des articles du genre de ceux qu'on trouve depuis quelques jours dans l'Internationale[1] et le Journal du Peuple[2].

Il est impossible de laisser passer, sans en signaler le danger, de tels articles, qui entretiennent chez nous la néfaste équivoque qui a paralysé le Parti pendant la guerre et dont la survivance vient encore de l'exposer aux critiques véhémentes et justifiées de l'Internationale Communiste tout entière.

Détachant de la lettre adressée, récemment au Parti Communiste allemand, par Lénine, trois phrases où l'auteur dit que la lutte contre le centrisme ne doit pas devenir une sorte de sport ; qu'il faut savoir estimer à leur juste valeur les occasions de lutter de concert avec tout le prolétarienne et qu'il faut faire trêve aux disputes qui déchirent le Parti, Daniel Renoult publiait le 30 août dans l'Internationale, un éditorial dans lequel il prétendait « que ces belles pensées rappellent les plus larges formules de Jaurès ». Cela, tout en n'étant pas absolument inoffensif, si on considère que les conseils de Lénine sont interprétés par nos adversaires comme un reniement de sa politique d'hier, resterait cependant assez anodin, si Renoult n'ajoutait pas une série de commentaires susceptibles d'interprétation différente et qu'on retrouve journellement sous la plume de tous las dissidents et de tous les traîtres à la cause de la révolution sociale.

Quoi qu'en puisse penser Renoult, les conseils de Lénine au parti allemand ne s'appliquent pas à la France, même lorsque les termes semblent les présenter sous la forme de vérités générales. Le chef du gouvernement des Soviets a écrit aux camarades Allemands, et en la circonstance, à eux seuls. Au lieu de détacher du texte de sa lettre, certaines phrases qui, appliquées à notre situation, prennent un sens bien différent de celui que Lénine a voulu leur donner, Renoult eut mieux fait de citer des extraits des thèses adoptées par le 3e Congrès de l'Internationale Communiste et des décisions prises par le Comité Exécutif concernant le Parti français.

Les camarades de ce Parti eussent ainsi appris que ce que l'Internationale demande instamment au Parti français, c'est d'en finir au plus tôt avec ce qui subsiste encore chez nous de l'esprit réformiste et petit-bourgeois.

Pour réaliser sur le terrain communiste et ouvrier un maximum d'union, il faut d'abord que notre Parti soit communiste, ce qui est loin d'être. Appliqués arbitrairement à notre situation présente, les conseils de Lénine prennent une signification qu'ils n'ont certainement pas dans la lettre adressée au Parti Communiste allemand. Il en est de même de l'affirmation que les luttes à l'intérieur du Parti et des Syndicats sapent l'organisation et paralysent la propagande.

Renoult oublie que ce qui est aux prises chez nous, dans les Syndicats et encore, hélas ! dans une large mesure, dans le Parti, ce ne sont pas comme en Allemagne, les conceptions de l'Internationale Communiste et les opinions de ceux qui se prétendent à sa gauche, mais bien encore le communisme et le réformisme.

Souhaiter, dans ces conditions, au nom de je ne sais quel fantôme d'unité, une cessation de la lutte, alors que Moscou nous demande au contraire de l'intensifier, est une erreur dont les conséquences peuvent être graves et dont nous entendons ne pas être solidaires. Il est bien évident — et personne ne songe à le contester — qu'il faut s'efforcer d'éviter, à l'intérieur du Parti Communiste, les luttes intestines susceptibles de rompre son unité ; c'est un truisme dont la négation équivaudrait à contester que l'union fait la force, mais il ne s'agit pas chez nous de ce qu'il convient de faire dans un Parti Communiste, mais des conditions nécessaires à la création d'un Parti Communiste.

Personne n'est partisan de la scission pour la scission. Mais écrire chez nous, comme le fait Daniel Renoult, que maintenir l'unité ouvrière dont, par la force des choses, la direction échappera bientôt aux réformistes, garantir les possibilités d'action commune entre le syndicalisme révolutionnaire et le Parti, en évitant tout ce qui pourrait froisser, de part et d'autre, les susceptibilités, sont les buts que nous devons nous proposer en France, c'est tenir un langage dangereux par son obscurité et les interprétations contradictoires qu'on peut lui donner.

Nous aurons, dans les campagnes que nous allons être appelés à mener pour mettre en application les décisions du 3e Congrès de l'Internationale Communiste, à nous expliquer plus largement sur ce point.

Nous ne pouvons davantage approuver l'article publié par Frossard dans l'Internationale du 5 septembre et intitulé l'Heure des Difficultés.

Sans apporter d'idées nouvelles sur les remèdes à la crise dont souffre le Parti, Frossard se borne à exposer les effets de cette crise en des termes dont nos adversaires surtout peuvent tirer profit. Les dissidents, d'ailleurs, n'ont pas manqué de profiter de l'aubaine et le fait que le Populaire a, en première page, reproduit intégralement l'article de Frossard, doit aujourd'hui singulièrement troubler notre camarade.

L'optimisme qu'il montre à la fin de son exposé ne corrige nullement le ton pessimiste de l'ensemble et si la foi communiste de l'auteur ne vacille pas à la peinture qu'il nous fait de « l'heure des difficultés », ses appréciations sont de nature à ébranler cette foi dans l'esprit de bien des militants.

On pourrait multiplier les exemples d'articles ou de discours de camarades du Parti auxquels le nom de leur auteur donne une grande importance et qui sont bien plus propres à aggraver le malaise dont nous souffrons qu'à le dissiper. Sans parler de l'article de Verfeuil, publié le 31 août, dans le Journal du Peuple, et intitulé : L'Erreur des bolcheviks, on se demande, alors que tant de travaux urgents nous sollicitent, à quelles nécessités pratiques répond la controverse actuelle entre Frossard et Henri Fabre sur la rupture de l'unité à Tours. Elle n'a guère, jusqu'ici, servi à autre chose qu'à fournir à Henri Fabre l'occasion de regretter publiquement cette scission et de faire l'apologie de Léon Blum et de Paul-Boncour[3].

Il importe absolument que cela cesse et nous sommes bien décidés à faire le nécessaire pour cela. Nous, rapportons de Moscou des thèses et des résolutions que le Parti se doit de mettre sans délai en application. L'heure n'est plus de remettre en discussion chez nous les conceptions révolutionnaires et réformistes. Ce qu'il faut, c'est extirper de notre mentalité, de nos habitudes et de notre langage les survivances réformistes et petites-bourgeoises qui ont pendant la guerre frappé de stérilité le Parti français et qui nous empêchent encore aujourd'hui de le mettre à la hauteur de son rôle et de faire de lui l'organisation directrice du prolétariat français dans sa lutte révolutionnaire contre la bourgeoisie.

J'ose encore espérer que le désir sincère qui nous anime tous de faire du Parti un véritable Parti Communiste nous permettra de réaliser cette tâche sans crise intérieure grave ; mais il faut qu'on sache bien que la perspective d'une pareille crise ne saurait nous paralyser dans l'œuvre de rénovation qui s'impose.

  1. L'Internationale, « journal communiste du soir », dirigé par Daniel Renoult. Cesse de paraître en 1924.
  2. Le Journal du Peuple, fondé par Henri Fabre dans le courant de l'année 1916, reflétait les positions de l'aile gauche socialiste avant le Congrès de Tours et de l'aile droite communiste après la fondation du Parti communiste français. En 1922, le PCF, suivant en cela la direction de l'Internationale communiste, décida l'expulsion de Fabre parce qu'il ne s'était pas entièrement plié au contrôle de son journal par le parti ; cette indiscipline allait à l'encontre de la première des « 21 conditions » imposées par l'Internationale aux partis membres. (Note tirée de Une vie révolutionnaire, 1883-1940: Les mémoires de Charles Rappoport, notes de Harvey Goldberg et Georges Haupt, 1991).
  3. Joseph Paul-Boncour (1873-1972), alors député socialiste.