Pensées à voix haute

De Archives militantes
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1. La question du danger extérieur n’est pas pressante. Bien qu’il faille garder à l’esprit l’éventualité d’une guerre contre nous et, en particulier, ne pas se fier aux assurances japonaises d’« amitié » (la diplomatie japonaise a une tradition de perfidie), ainsi également qu’au pacte de non-agression avec la Pologne[1] ; dans un avenir proche, l’Union est en sécurité d’un côté comme de l’autre. Le Japon est enchaîôné par un conflit avec la Chine et les États-Unis[2] . Éntrer en conflit avec nous également est contraire à la règle élémentaire de la stratégie politique et militaire – battre ses adversaires l’un après l’autre. La Pologne et les autres États capitalistes sont absorbés par leur crise. D’autre part, les gouvernements capitalistes parient sur la décomposition interne de l’Union, sur une guerre civile réelle qui se déroulerait chez nous et qui remplacerait une guerre extérieure destructrice, et ce sans le moindre risque pour nos ennemis, les États capitalistes.

2. Il est difficile de prévoir dans quelle combinaison internationale l’Union soviétique pourrait se retrouver en cas de guerre et toute opinion à ce sujet serait purement théorique et scolastique. Tout dépendra avec qui et pour quoi nous serions en guerre. Én soi, même une alliance militaire avec un État capitaliste n’est pas à exclure, car si la guerre éclate, ce sera une guerre défensive, pour la défense de l’existence de l’Union soviétique et des conquêtes d’Octobre – la Révolution française en 1793-1794 a ainsi recherché une alliance militaire avec le Sultan turc.

3. Après Octobre, nous sommes devenus défensistes. Cette position de Lénine reste, pour autant que je sache, un dogme pour nous tous (à de très rares exceptions près, peut-être). Je dirai même plus : N OUS SOMMÉS DÉS DÉFÉNSISTÉS PLUS INTRANSIGÉANTS MÉÊMÉ QUÉ LA FRACTION AU POUVOIR , parce qu’ils défendent leur propre pouvoir de fraction et de couche sociale, alors que nous défendons les prémisses et toutes les possibilités pour une complète libération de la classe ouvrière et de la paysannerie offertes par la révolution d’Octobre. Certes, toutes les institutions et orientations soviétiques telles que la constitution soviétique, les différents types de biens nationalisés, les conquêtes culturelles (séparation de l’Église et de l’État, éducation universelle), la législation du travail, etc., bon nombre de ces choses ont été perverties et vidées de leur contenu de classe. Mais beaucoup de choses restent valides, y compris le fait exceptionnel, puissant, et grand, de l’élimination de la classe des capitalistes et des propriétaires terriens. Pour ce faire, une grande révolution a été nécessaire et pour réaliser aussi cela dans d’autres pays, il faudra des décennies de lutte féroce, des monceaux de cadavres et des rivières de sang. L’élimination de la couche bureaucratique parasitaire qui s’est substituée aux masses laborieuses exigera un million de fois moins d’efforts et de sacrifices, car ce phénomène (la bureaucratie) ne concerne que nous, c’est-à-dire qu’il repose sur la dégénérescence de la dictature du prolétariat elle-même. De cette circonstance découlent à la fois aussi bien notre défensisme que notre réformisme.

4. Le plus grand crime de la direction thermidorienne est d’avoir, par sa politique aventuriste, affaibli de manière inouîïe la capacité de défense (politique et matérielle) du pays, d’avoir nourri dans les larges masses et, en particulier, dans la paysannerie, les sentiments défaitistes les plus sincères, d’avoir diminué l’autorité idéologique de l’Union à l’étranger. Dans mon discours au XVe Congrès[3] , j’ai cité l’opinion d’un journal bourgeois faisant autorité (voir le procès-verbal) selon laquelle l’URSS AVAIT CÉSSÉ D ’ ÉÊTRÉ UN DANGÉR IDÉOLOGIQUÉ pour le capitalisme, et aujourd’hui ce recul est cent fois plus grand ; la politique de la direction centriste est un exemple de ce que les capitalistes doivent FAIRÉ contre les ouvriers ; elle a réorienté les partis communistes à l’étranger de l’offensive à stricte la DÉFÉNSIVÉ (ce qui s’est produit exclusivement en Allemagne) et l’augmentation de quelques centaines de milliers de voix aux élections[4] n’est RIÉN comparé aux millions que les fascistes ont obtenus.

5. Le différend qui nous oppose aux staliniens sur la question de l’industrialisation ne porte pas sur le rythme de celle-ci. Dire qu’ils sont en faveur d’un rythme rapide et que nous sommes en faveur d’un rythme raisonnable et modéré, c’est apporter de l’eau à leur moulin. Ce n’est pas une question de rythme, mais le fait que leur politique ne conduit pas à l’industrialisation, au développement des forces productives du pays, mais À SA RUINÉ ÉCONOMIQUÉ . La vie économique du pays va vers la stagnation.

(Dans la « Pravda » du 1 er août – voir le paragraphe sur le laminage – on voit clairement que la montagne centriste a accouché d’une souris : au cours des TROIS premières années du plan quinquennal, la croissance de la production de fonte, d’acier et de ferraille est estimée à 500-600.000 tonnes ! C’est une honte inouîeï . La même année, la production d’acier laminé a été, certains jours, inférieure à celle de 1929. Honte, honte !)

6. Dans les lettres de certains de nos camarades, on peut constater qu’ils planent dans des abstractions, dans leurs descriptions percent des raisonnements de chambre, des pensées générales, mais il n’y a aucune compréhension de cette lutte de classe cruelle, multiple, globale, qui se déroule en ce moment (depuis deux ou trois ans) entre toutes les masses laborieuses d’une part et la bureaucratie communiste d’autre part. La bureaucratie communiste en est cependant consciente. Élle essaie seulement de le masquer en mettant en scène le koulak, en en faisant une entité métaphysique (une sorte de diable médiéval à qui l’on attribue tous les malheurs). Les centristes ont ignoré le koulak réel dans la période 1923-1928, et maintenant le koulak a non seulement été détruit, mais aussi beaucoup de paysans moyens et pauvres, ils attribuent à ce koulak un pouvoir surnaturel. Ce n’est pas de la politique, mais de la mythologie, mais, bien entendu, une mythologie rationnelle et consciente, qui doit servir à dissimuler le véritable état des choses.

7. Il ne peut être question de restaurer ou non la NÉP, car jamais la NÉP, sous la forme d’une spéculation incontrôlée, du libre-échange des produits des kolkhozes, des paysans isolés des institutions d’État (coopératives et commerce d’État sont devenus partie prenante de la NÉP comme jamais auparavant) n’a autant sévi qu’elle le fait aujourd’hui. Il faut éviter les abstractions et parler de choses concrètes : élimination de la collectivisation FORCÉÉ , élimination de la spéculation d’État, rétablissement du commerce d’ ÉTAT , rétablissement d’une VRAIÉ coopération qui fonctionne, introduction d’un CONTROÊLÉ D ’ ÉTAT sur les prix dans le commerce privé, qui, bien sûr, doit exister tant qu’il y a un producteur privé. Notre rôle (celui de l’État socialiste) est ici le contrôle et la comptabilité (c’est-à-dire le capitalisme d’État, dont nous nous sommes ÉLOIGNÉS ).

8. Le lien auquel le politique doit s’accrocher dans son activité, ce sont les questions qui sont mises en avant par la LUTTÉ DÉ CLASSÉ elle-même. De quoi s’agit-il aujourd’hui ? Én ville, il y a une crise qui va devenir de plus en plus aigueï : une crise d’approvisionnement pour les masses ouvrières, des salaires bas (notre rouble dans les magasins de l’Union pan-soviétique de commerce avec les étrangers est coté à 4 kopecks or), des heures supplémentaires, le despotisme d’usine, le système des ateliers clandestins, les relations aristocratiques avec les ouvriers, les conditions de logement, la privation des droits politiques et professionnels, etc. À la campagne ? Un véritable servage : la direction du kolkhoze, c’està-dire son président, arrête, met à l’amende, réquisitionne et embauche les kolkhoziens : il remplit toutes les fonctions d’un seigneur féodal à la différence qu’il NÉ POURVOIT même PAS à l’existence de ses serfs. Le président du kolkhoze n’est qu’un représentant des bureaucrates plus haut placés, les propriétaires de l’Union des kolkhozes, les commis du Bureau politique.

9. Les perspectives immédiates sont des plus sombres. La famine à venir sera encore plus grave. Élle frappera aussi les capitales, où jusqu’à présent, d’une manière ou d’une autre, le ravitaillement était assuré.

Le commerce des kolkhozes a déjà produit ses effets sous la forme d’une épargne dans le village, ralentissant le flux vers le Trésor public (les journaux tirent la sonnette d’alarme. Ici, les ouvriers n’ont pas été payés depuis un mois, à Novossibirsk, depuis deux mois) et cela va aller de mal en pis. Les produits destinés à la campagne (échange) sont surévalués en cours de route par des millions de fonctionnaires (y compris la direction des kolkhozes ; les nouveaux parasites dont j’avais prédit l’apparition, voir mes documents cités par Yaroslavsky dans sa brochure ( « La nouvelle évolution du trotskysme » ). Aujourd’hui, la direction (discours de Kaganovitch en Ukraine) admet que 10 à 15 % des revenus des kolkhozes servent à entretenir l’appareil (en réalité, c’est BÉAUCOUP plus). Mais les kolkhozes imposés de force sans bureaucrates sont impensables et plus la résistance des paysans s’accroîôt, plus ils seront nombreux.

10. La récolte de cette année est inférieure à celle de l’année dernière, et comme il y a une grève générale des paysans, nous sommes maintenant obligés de leur donner quelque chose (des avances). Je pense que la récolte ne donnera pas plus de 700-800 millions de pouds 6 de toutes sortes de céréales (contre 1.400 millions l’année dernière). Le nombre de têtes de bétail a encore diminué. La campagne maraîcô hère (les cultures des municipalités, chargées désormais d’approvisionner les ouvriers en légumes, a été un échec) a capoté. Chaque jour, de nouvelles catégories d’employés et d’ouvriers sont exclus de l’approvisionnement de l’État (transition vers l’auto-approvisionnement), tandis que l’inflation augmente et que le rouble soviétique tombe ( OFFICIÉLLÉMÉNT , il vaut, je le répète, 4 kopecks or).

11. Le fait sur lequel il convient de concentrer son attention est l’approfondissement effroyable de la différenciation sociale. La pyramide des castes sociales se structure à travers les magasins spéciaux. Le fameux discours « historique » de Staline a servi d’étendard idéologique à un État fondé sur les castes sociales. La manière dont il est compris et déformé dans la conscience des apparatchiks est illustrée par ce petit exemple : un militaire hurle à des manifestants réclamant « l’égalité des droits » devant le guichet postal (pour recevoir des versements) : « L’égalité des droits, c’est du nivellement ! Oubliez ces idées mencheviques ! »

6 . Ancienne mesure russe utilisée pour le poids des céréales et valant 16,38 Kg.

Suivez pas à pas tous ces faits (dans la vie et dans les journaux).

Salutations. Ch. [Note : Lettre obtenue par des agents.] RGASPI [Rossiiskii gosudarstvennyi arkhiv sotsialnoîï i politicheskoîï istorii – Archives d’histoire sociale

et politique de l’État de Russie] . F. 17. Op. 171. D. 158. L. 100-106. [Fonds 17. Inventaire 158. Dossier

203. Feuillets 100-106.]

***

Annexe :

Note de l’agent de l’OGPOU à Staline accompagnant

les documents saisis

OGUÉPÉOU N° 178/c 3 novembre 1932

Au Comité central du PCR(b), au camarade Staline

Nous avons liquidé le centre trotskyste appelé « Centre d’organisation des bolcheviks-léninistes ».

Le Centre s’employait activement à former une structure clandestine à Koursk, Kharkov, Léningrad, Moscou, et à rétablir les liens avec les exilés d’autres villes de l’Union.

Il a lancé un appel « à tous les bolcheviks-léninistes » . Il a reproduit et distribué les documents directifs de Trotsky et de Rakovsky.

La communication avec Rakovsky était établie par l’intermédiaire de courriers qui faisaient spécialement le voyage. Des instructions (chiffrées) ont été reçues de Rakovsky sur la restructuration organisationnelle du Centre et la poursuite du travail clandestin trotskyste.

Au cours de la liquidation du Centre, 25 personnes ont été arrêtées ; le matériel et les archives de l’organisation, les lettres directives originales de Rakovsky, le cryptogramme et d’autres matériaux ont été saisis.

L’enquête de l’agent visant à mieux identifier les liens du « Centre Organisationnel » et son travail est en cours.

Én relation avec les activités contre-révolutionnaires de Rakovsky en exil, nous estimons qu’il est nécessaire de l’emprisonner dans un isolateur politique.

Je vous demande de nous donner vos instructions.

Annexes :

1. Appel « A tous les bolcheviks-léninistes (Opposition) », sur la formation du centre.

2. « Réflexions à voix haute » de Rakovsky. 3. Lettre de Tchervonobrodov à Rakovsky. 4. Lettre de Khotimski à Rakovsky. 5. Réponse (chiffrée) de Rakovsky à Khotimski et Tchervonobrodov. 6. Liste avec les caractéristiques des personnes arrêtées.

L’adjoint du Président de l’Oguépéou, V. Balitsky.

Politbyuro i Lev Trotskiy. 1923-1940 gg.: Sb. dok. v 2 kn. Kn. 2. [Le Bureau Politique et Léon Trotsky.

1923-1940. Recueil de documents en 2 tomes, tome 2.] Prague : Vědecko vydavatelské centrum

« Sociosféra-CZ », 2013, p. 3.

  1. Le pacte de non-agression soviéto-polonais fut signé le 25 juillet 1932. Ce texte de Rakovsky a donc été rédigé entre cette date et au plus tard début novembre 1932.
  2. Depuis septembre 1931, le Japon occupe la Mandchourie chinoise et y instaure en février 1932 un État fantoche, le Mandchoukouo provoquant une crise internationale et une rivalité accrue avec les États-Unis. Pour certains historiens, ces événements marquent le début de la Seconde guerre mondiale.
  3. Il s’agit du XVe congrès du PCR(b) tenu en décembre 1927 où Rakovsky prononça un discours sur la situation internationale.
  4. Il s’agit probablement d’une référence aux élections législatives allemandes du 6 novembre 1932 où le KPD a obtenu 5.980.239 de voix contre 11.737.021 au parti nazi.