Panslavisme et socialisme

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I.

Discours prononcé le 20 juin 1910

Citoyennes et citoyens,

Les camarades Asparoukh Emanouilov et Dossiou Négentsov ont exposé les motifs qui poussent leurs corporations à se joindre à la voix protestataire du comité civil. Mon ami, Pentcho Slavéïïkov, d’un autre côté, avec un humour inimitable, vous a montré à quelles mesquineries et à quelles petites passions obéissent les gens qui se sont élevés à la tête du rassemblement slave. Quant à moi, je vais vous démontrer que l’idée même au nom de laquelle ils prétendent agir n’est pas moins étriquée.

Au nom de quel principe, au nom de quelle doctrine les délégués slaves des différents pays slaves se réuniront-ils demain ? Chacun a entendu, chacun sait que cette doctrine s’appelle le panslavisme. Pourtant, le panslavisme n’est pas une formule mécaniquement unificatrice, il ne se réduit pas à cette phrase creuse qui affirme que les Slaves doivent tendre vers le rapprochement et l’union. Le panslavisme recèle autre chose – il possède un contenu historique que je m’efforcerai de dévoiler ici, devant vous.

Je laisserai de côté ce qu’on appelle le panslavisme révolutionnaire – le panslavisme de Herzen, celui de Bakounine, celui de ceux qui, déçus par la démocratie européenne, désillusionnés par les résultats de la révolution européenne et particulièrement française de 1848, ont cru que la solution à la grande question sociale ne devait plus être cherchée à l’Ouest, mais à l’Est, dans certaines particularités démocratiques ou économiques de la Russie. Le panslavisme révolutionnaire, socialiste, pensait avoir trouvé cette solution dans la commune agricole russe. Ainsi, ce panslavisme n’avait qu’une particularité russe, à savoir qu’il mettait en avant le « Mir » russe comme cellule fondamentale d’une société future. Devant la commune agraire russe s’inclinaient aussi les panslavistes réactionnaires. Cependant, à partir de ce point, ces deux courants divergent complètement. Le panslavisme révolutionnaire était un mouvement, au sens plein du terme, démocratique et progressiste.

Cette doctrine a laissé une empreinte profonde dans la pensée sociale et politique progressiste russe. Cependant, ce n’est pas d’elle dont je parlerai ici. Pour nous, ce qui importe, c’est ce panslavisme qui a servi de fondement à la politique conquérante de l’État russe ; ce qui nous importe, c’est le panslavisme réactionnaire d’Aksakov, de Khomiakov et de Danilevski. Le principe fondamental de cette doctrine est que l’histoire représente une succession de races dominantes qui se relayent, et que le tour est désormais venu pour la race slave d’occuper la première place. Ce panslavisme, comme vous le savez, reposait encore sur l’opposition entre les tendances du robuste Orient slave et celles de l’Occident latin et germanique pourri. Quels objectifs concrets se fixaient-ils, ces panslavistes ?

Eux-mêmes déclaraient et déclarent encore que leur aspiration est d’unir les Slaves autour de ces deux dogmes : l’orthodoxie et l’autocratie.

Il est superflu de démontrer que ces deux idées ne sauraient être qualifiées de slaves, qu’elles sont en réalité un héritage de l’Empire byzantin. Elles ne sont caractéristiques ni de la race slave dans son ensemble, ni d’un peuple slave en particulier ; elles sont le propre d’un pouvoir autocratique centralisé. Pour moi, il est plus important de constater un autre fait : à savoir que les vrais panslavistes ont soutenu de manière constante et systématique que l’unification du monde slave ne pouvait se réaliser qu’à la condition du triomphe de l’autocratie et de l’orthodoxie.

De Danilevski jusqu’à aujourd’hui, jusqu’aux articles des « Moskovskié Vedomosti » repris dans l’édition de la semaine dernière du « Den » , vous voyez la même idée mise en avant. Si vous examinez les relations des panslavistes spécifiquement avec la Bulgarie, vous constaterez que leurs actions étaient inspirées par ces mêmes principes. Si vous prenez leur attitude face à la lutte cléricale des Bulgares, vous ne serez pas surpris d’apprendre qu’en tant que fervents partisans de l’Église orthodoxe orientale, ils se sont prononcés contre les aspirations des Bulgares à se séparer du Patriarcat œcuménique. C’est un fait historique. Je regrette que le temps me manque pour vous lire un document de 1858, imprimé à Moscou mais signé de la main des célèbres panslavistes Aksakov et Kocheliev, dans lequel vous verrez que, dans le conflit entre Bulgares et Grecs, ils ont pris parti pour les Grecs, pour le Patriarcat œcuménique. Aujourd’hui encore, la même idée transparaïôt dans les articles que les journaux panslavistes russes publient périodiquement sur la nécessité de l’unité au sein de l’Église orthodoxe orientale.

De même, l’idée de l’autocratie a été défendue avec une constance implacable. Vous savez qu’après la libération de la Bulgarie, les panslavistes russes furent les plus ardents partisans du coup d’État mené par Battenberg. Vous avez entendu parler de la fameuse lettre ouverte qu’Aksakov publia dans son journal « Rous » à l’adresse d’Alexandre de Battenberg, dans laquelle il lui écrivait que les principes fondamentaux de la slavité étaient l’orthodoxie et l’autocratie. Aujourd’hui, le fondement de l’ancien panslavisme demeure inchangé. S’il n’ose plus afficher ouvertement son principe théocratique, c’est par crainte que les idées démocratiques n’aient progressé de manière trop marquée dans tous les pays en général, et particulièrement dans les pays slaves, et que les Slaves progressistes ne considèrent le cléricalisme et l’autocratie non seulement avec méfiance, mais avec hostilité.

Pourtant, chaque fois que l’attention se détourne ailleurs, chaque fois que les panslavistes de la vieille école peuvent mettre en avant leurs principes, ils le font sans la moindre retenue. Dans l’article déjà mentionné des « Moskovskié Vedomosti » , qui dissipe « les brumes des néo-panslavistes », on fait l’éloge de l’autocratie et de l’orthodoxie, et on exhorte les Slaves catholiques à renoncer à la foi de leurs pères pour embrasser celle du rédacteur en chef de ce journal, M. Gringmout, aussi zélé que borné.

Quelle a été l’attitude du gouvernement russe envers l’idéologie panslaviste ? Voilà une question intéressante qui mérite quelques mots. Comme beaucoup d’autres penseurs, je ne confonds pas entièrement la Russie officielle avec le panslavisme. Ce dernier fut une idéologie forgée par des mystiques et des philosophes isolés, qui eux-mêmes, à certaines époques, subirent les rigueurs de l’autocratie russe. Vous avez sans doute entendu dire que la parution du « Rous » d’Aksakov fut interdite par la censure. L’autocratie russe, comme tout gouvernement, a abordé toutes les idées avec opportunisme. Lorsque le panslavisme risquait de nuire à ses relations internationales, lorsqu’il éveillait les soupçons de l’Autriche, le gouvernement russe, pour ne pas compromettre ses relations avec son ancienne alliée, persécutait les panslavistes. À d’autres moments, en revanche, lorsqu’il fallait susciter la sympathie des peuples slaves, il encourageait et attisait l’agitation panslaviste. Ce fut précisément le cas à la veille de la dernière guerre russo-turque, lorsque le panslavisme, en tant que mouvement, atteignit son apogée.

Toutefois, par la suite, en raison des revers diplomatiques du gouvernement russe, le panslavisme connut un déclin. En Russie émergea une nouvelle théorie destinée à prendre sa place : le panasiatisme.

Ceux qui ont lu les journaux russes entre 1890 et la guerre russo-japonaise, particulièrement les « Sankt-Peterburgskié Vedomosti » , se souviennent que les anciens plus fervents partisans du panslavisme déclaraient alors : « Nos intérêts ne sont pas au Proche-Orient, ni dans l’union avec les Slaves ; nos intérêts sont en Extrême-Orient ; ils résident dans une union avec les peuples asiatiques ». Lors des massacres arméniens, le « Novoïé Vrémia » mettait en avant – fait très révélateur – non pas la solidarité slave, mais celle qui unissait le peuple russe au… peuple turc d’Abdul Hamid, car dans la psychologie des deux peuples se retrouvaient religiosité et soumission, crainte de Dieu et respect craintif du pouvoir autocratique séculier. Ce journal russe appelait à l’union sous la bannière théocratique de la Russie, de la Turquie et de la Chine contre les rhéteurs et démagogues d’un constitutionnalisme mensonger.

Vous voyez par cette évolution, étrange à première vue, de l’ancien panslavisme qu’il a toujours marché, sinon parfaitement, du moins approximativement en parallèle avec les intérêts de la politique russe.

Comment est apparu le nouveau panslavisme ou néo-slavisme ? Je ne veux pas m’étendre ici – peutêtre la pensée officielle russe n’y a-t-elle pris aucune part, pas plus d’ailleurs que la vieille pensée panslaviste traditionnelle ; peut-être tous les initiateurs de ce nouveau panslavisme sortent-ils des rangs démocratiques. Cependant, il était évident pour ceux qui voyaient plus loin que ce nouveau panslavisme, qui se donnait pour but non plus l’union des Slaves autour de l’autocratie et de l’orthodoxie, mais autour des principes d’égalité civique et nationale – que ce nouveau panslavisme dégénérerait et que bientôt la réaction russe s’efforcerait d’y insuffler son propre contenu. Et c’est précisément ce qui arriva.

Sur le chemin de Prague, où avaient été adoptées de belles formules libérales sur l’amitié slave et russo-polonaise, jusqu’à Saint-Pétersbourg, où vivaient les organisateurs du futur deuxième congrès, et jusqu’à Sofia où il se tiendra – sur ce chemin, dis-je, les formules libérales du congrès de Prague perdirent toute substance libérale pour se transformer en nouveaux instruments de politique et d’oppression nationale. Nous entendons aujourd’hui l’un des initiateurs du néo-slavisme, A. Stakhovitch, dire à Bobrinski (qui était aussi à Prague) : « Dans toutes vos actions, vous avez violé les principes du néo-slavisme ; vous en avez fait un instrument de propagande pour les haines nationales, et le simple fait que vous, Bobrinski, qui avez prononcé à la Douma des discours contre la Pologne, vous vous rendiez à Sofia, ce seul fait suffit pour que les néo-panslavistes ne participent pas au congrès slave. »

Que révèlent ces paroles ? Ne voit-on pas clairement que les néo-panslavistes – dont la plupart, même sans le mépris affiché à leur égard par le comité de Sofia, seraient à peine venus – ont compris que le néo-slavisme avait été accaparé par des individus malintentionnés, qu’il était tombé en de mauvaises mains et qu’il était devenu une arme au service du renforcement de la réaction russe ?

Dans cette lutte entre néo-panslavisme et vieux panslavisme, nous ne pouvons rester indifférents. Sans aucun doute, le néo-slavisme, aussi démocratique qu’il puisse paraïôtre en surface, n’est pas notre doctrine. Notre idéal est autre. Nous estimons que les éléments réels de la vie sociale, les facteurs authentiques du progrès humain résident dans les classes sociales avec leurs intérêts économiques et sociaux communs. Nous reconnaissons comme primordialement nécessaire la solidarité de classe, à laquelle nous opposons l’exclusivisme national et racial. Nous affirmons que c’est l’intérêt de classe qui détermine le contenu même des mouvements pour l’union nationale ou raciale, que ces derniers ne sont que des formules idéologiques, des paravents transparents derrière lesquels tout œil perspicace discernera l’antagonisme des classes.

Cependant, face au combat entre néo-panslavistes et vieux panslavistes, nous ne pouvons demeurer totalement neutres. Nous, socialistes, avons intérêt à soutenir – ou plus exactement à exprimer notre sympathie envers les néo-panslavistes, dans la mesure où leurs actions affaiblissent le tsarisme russe ; dans la mesure où ils atténuent les luttes nationales et déblaient le chemin de l’évolution politique et sociale.

Je souhaite maintenant aborder un autre sujet. J’entends examiner non seulement le rapport de ces courants avec nos idéaux socialistes, mais aussi leur lien avec les objectifs concrets que tout parti socialiste se fixe dans chaque pays, et particulièrement avec ceux que poursuivent les socialistes bulgares et plus généralement le mouvement socialiste balkanique.

Avant d’aller plus loin, il est intéressant d’analyser brièvement la russophilie – non pas en tant que programme politique, mais comme une psychologie partisane et de classe particulière.

En quoi consiste-t-elle ? L’examen de cette question nous montrera que nous ne pouvons rester indifférents face à la russophilie, que nous ne devons pas la considérer comme un mouvement semireligieux répandant dans le peuple des sentiments d’amour mystique et de gratitude envers la Russie, mais bien comme la manifestation d’une psychologie particulière. C’est cette analyse que je souhaite brièvement développer.

Que répètent inlassablement les russophiles au peuple bulgare ? Ils s’efforcent d’enraciner en lui cette conviction funeste pour le développement politique et social de la Bulgarie qu’il serait incapable de maïôtriser seul son destin. Et que proclament-ils en effet ? Ils affirment : « Vous ne vous êtes libérés que grâce à la Russie ». Le revers de cette médaille, l’autre versant de cette pensée, c’est que « sans la Russie, vous ne pouvez progresser ! »

Qui ne comprend que ce leitmotiv, répété comme un refrain dans toute la phraséologie russophile, trahit la crainte d’un parti et d’une classe face à la maturation politique du peuple bulgare ? Qu’il révèle le désir de maintenir le peuple bulgare, les masses bulgares, dans un état de perpétuelle impuissance, de les enfermer dans la conscience de leur prétendue indignité et incapacité politiques ? Vous saisissez l’intérêt considérable qu’a, en vérité, un parti réactionnaire à étouffer dans les masses populaires toute foi en leur développement autonome, et à les habituer à attendre leur salut, leur libération, d’en haut ou de l’extérieur – de quelque force providentielle supérieure. C’est précisément là que réside le terrible danger de la russophilie – non dans les rêves nationalistes qu’elle diffuse en évoquant une Bulgarie saint-stéphanoise, mais dans cette activité incessante visant à renforcer l’incrédulité politique déjà existante dans le peuple bulgare, à paralyser sa faible initiative politique.

Or, la tactique des socialistes bulgares et de tout démocrate doit être exactement inverse. Tous, sans exception, doivent proclamer avec fermeté qu’à l’aube de l’avenir du peuple bulgare ne sont pas gravés les mots de désillusion et de désespoir : « Abandonnez toute espérance ! » (Vifs applaudissements) – mais qu’il existe dans ce peuple, dans ses classes sociales, dans ses masses laborieuses, une foi inébranlable en un avenir qui peut et pourrait être atteint sans ingérence extérieure, sans aide étrangère. (Applaudissements nourris)

Mais il y a là un autre danger. Dans la prédication et la diffusion systématique de ce que j’appellerais un pessimisme politique, se niche une autre menace : celle de nous placer à chaque instant, à chaque pas, en contradiction avec les intérêts du peuple russe, des autres peuples balkaniques, de la culture et de la civilisation. Vous avez lu hier l’article de M. Stoyan Mikhailovski, où il développe cette idée – confirmant pleinement mon analyse de la psychologie russophile – selon laquelle nous devrions nous réjouir de l’existence de l’absolutisme russe, car si la Russie avait un gouvernement démocratique, il ne fournirait ni fonds ni soldats pour la libération de la Bulgarie !

Vous avez lu cet article et vous conviendrez que je n’en altère en rien le sens. Oui, vous voyez jusqu’où vont ces semeurs de désespoir politique ! Oui ! Ils devraient saluer la réaction, ils devraient saluer l’autocratie, puisque seule elle a pu servir nos objectifs nationaux, notre libération du joug turc. Historiquement, je pense que c’est le contraire qui est vrai – que la Russie, par sa politique conquérante, a prolongé l’existence de l’Empire ottoman –, mais ce n’est pas là le débat.

Je veux simplement souligner le second danger de la russophilie : semer la discorde entre les peuples bulgare et russe. Vous devez tous méditer à plusieurs reprises les paroles de mon ami Pencho Slaveïïkov qui, rapportant une conversation avec Milioukov, vous déclarait que nous avons jusqu’à présent fait obstacle au développement même de la Russie, que nous provoquons contre nous la Russie démocratique. Et en effet, il n’y a pas d’entreprise honteuse et destructrice, pas d’augmentation du budget, pas de guerre – en un mot, aucune action extérieure d’envergure de l’autocratie russe qu’elle n’ait justifiée devant les masses russes, et particulièrement sa mission particulière en Orient, parmi les Slaves, par sa sympathie pour les « frères slaves ». (Applaudissements) . Nous devons mettre fin à cette honteuse exploitation qui se fait ici aux dépens des sentiments populaires et là-bas en Russie, aux dépens des sentiments et des intérêts du peuple. (Vifs applaudissements).

Nous voulons marcher non pas avec l’autocratie russe, mais avec le peuple russe ; nous ne voulons pas d’une politique qui ne peut être bénéfique qu’en laissant derrière elle des ruines et en semant la misère et l’ignorance parmi les masses russes. (Applaudissements prolongés et enthousiastes) . C’est pourquoi nous disons qu’il est crucial pour nous d’orienter nos aspirations nationales non en contradiction avec le progrès spirituel et politique russe, mais en parallèle avec lui. Toute autre politique est non seulement inhumaine, mais utopique, car elle lie le destin de la Bulgarie à une force que l’histoire a condamnée à disparaïôtre. La russophilie n’est donc pas seulement une insulte envers le peuple russe, mais aussi une chimère réactionnaire et conservatrice qui voudrait qu’un homme vivant lie son existence à un malade agonisant, comme l’est le tsarisme russe.

Les russophiles pensent nous mettre en difficulté sur un autre terrain : celui des sentiments. Ils nous disent : « Pouvez-vous oublier les sacrifices consentis par la Russie pour vous ? Pouvez-vous oublier les efforts qu’elle a déployés pour votre libération politique ? » Nous acceptons aussi ce champ de bataille choisi par les russophiles.

Nous pensons et affirmons de même que la vie des peuples ne se réduit pas à une comptabilité commerciale où chaque acte s’inscrit sous les colonnes des « profits » et des « pertes ». Non ! Dans la vie des peuples comme dans celle des individus, les sentiments de solidarité et d’attachement doivent jouer un rôle capital. Nous demandons simplement : les russophiles ne se bercent-ils pas d’illusions sur les sentiments réels du peuple bulgare ? Ne se posent-ils pas en faux interprètes lorsqu’ils parlent en son nom face à la Russie officielle ?

Si l’on écarte le voile de préjugés, de mensonges et d’erreurs qui obscurcit aux yeux des Bulgares la réalité russe, si l’on laisse parler non les sophismes ni les formules creuses, mais le cœur humain de notre peuple, sa compassion pour les opprimés, si l’on fait appel non à des sentiments artificiellement cultivés mais à l’émotion humaine simple et naturelle ; qui pourrait douter un seul instant vers qui se tendrait sa main ?

Pouvons-nous hésiter ne fût-ce qu’une minute ? Le peuple bulgare manifestera ses sympathies non pour cette Russie officielle qui se présente hypocritement en martyre de la liberté des peuples, mais pour le grand peuple russe lui-même, pour ses ouvriers et paysans, pour cette nation entière qui depuis des siècles a arrosé de son sang tous les champs de bataille d’Europe et d’Asie, du Saint-Gothard à Vladivostok (Applaudissements tumultueux) , qui a peuplé de ses ossements tous les cimetières d’Europe et d’Asie (Applaudissements) , mais qui dans son propre pays ne possède ni un morceau de pain, ni un rayon de lumière, ni la moindre parcelle de liberté civique ou politique ! (Ovations enthousiastes) .

Peut-on sérieusement douter que l’amour fraternel authentique du peuple bulgare ira vers ces grands combattants de la liberté dont les exemples héroïïques ont offert à l’histoire humaine un trésor inépuisable d’inspiration, dont les exploits – s’ils venaient un jour à être tous consignés – exigeraient des bibliothèques entières pour les contenir ? Qui pourrait soupçonner ne fût-ce qu’un instant que le peuple bulgare, en ce moment crucial, ne serait pas avec nous contre cette Russie officielle dont les représentants viendront ici – cette Russie qui transforme les arbres en gibets, les écoles en prisons, cette Russie qui étouffe toute pensée libre ? Pour elle, le peuple bulgare n’éprouve nulle sympathie, nulle gratitude. (Acclamations prolongées)

Nous voulons le triomphe non de cette Russie dont le symbole est la forteresse Pierre-et-Paul, mais de la Russie démocratique et progressiste, de celle qui durant onze jours régna sur les vagues tumultueuses de la vaste Mer Noire à bord du Potemkine immortel. (Salve d’applaudissements)

Quant à ces hôtes qui viennent ici – et dont personne ne songe à nier le droit à l’hospitalité, d’autant plus qu’ils ne jouissent pas sans difficultés de cette même hospitalité dans leur propre patrie – à ces hôtes, je leur dirai ceci : lorsqu’ils seront parmi nous, qu’ils sortent un seul jour des cercles officiels, qu’ils regardent le peuple bulgare en face, qu’ils plongent leur regard dans son cœur, qu’ils se familiarisent avec les conditions de sa vie, avec ses luttes, avec ses aspirations ! Et qu’ils retournent ensuite en Russie convaincus d’une chose : le seul vœu ardent et fraternel qui jaillit des profondeurs des cœurs bulgares, des profondeurs de la pensée bulgare, c’est de voir la Russie, la Grande Russie, libre au plus tôt. (Vifs applaudissements) Et ceci, non seulement pour nous, non seulement pour la Russie elle-même, mais dans l’intérêt de l’humanité tout entière. (Applaudissements prolongés)

Oui, nous sommes russophiles dans le meilleur sens du terme, car nous voulons abattre cette barrière qui empêche un peuple de 150 millions de franchir les portes de l’histoire européenne, les portes de la civilisation européenne ! Imaginez quel bond prodigieux vers un avenir meilleur, vers de meilleures conditions de vie, vers les Lumières et la civilisation, quel bond prodigieux l’humanité accomplirait lorsque 150 millions de nos frères se verraient enfin offrir les conditions d’une existence humaine et civique ! (Ovation enthousiaste et prolongée)

II.

Discours prononcé le 22 juin 1910

Camarades !

Ma première parole sera un sincère et fraternel remerciement pour les sentiments chaleureux que le camarade Kolarov m’a exprimés ; ma joie n’en est que plus grande, car ce premier contact direct, immédiat, entre moi et les travailleurs de Sofia se produit à un moment où nous sommes tous réunis pour rendre hommage, pour exprimer notre profond respect et notre reconnaissance envers la grande social-démocratie russe. (Applaudissements)

Camarades !

Le développement intérieur de tous les peuples se trouve étroitement lié à leur politique extérieure. C’est une règle générale, également valable pour tous les pays, mais elle l’est d’autant plus pour les petits États, nés des conflits entre grandes puissances, dont l’existence même est le fruit de traités et de conventions internationales. Voilà pourquoi une question comme celle du panslavisme doit nous intéresser, car elle fait partie intégrante de la politique étrangère de la Bulgarie.

Devant ce même public, devant vous, j’ai déjà eu l’occasion d’exposer les prémisses idéologiques du panslavisme, la manière dont il a émergé dans l’histoire de la Russie. Aujourd’hui, j’aborderai l’autre facette du panslavisme ; je l’examinerai dans ses manifestations concrètes. Je me demanderai quels buts, de l’aveu même des panslavistes, quels objectifs précis poursuit le mouvement panslaviste actuel. Mais j’entreprends cette analyse non sans une certaine appréhension. Vous avez sans doute entendu parler du dieu mythologique Ixion – un dieu grec qui crut un jour tenir dans ses bras la déesse Junon, avant de s’apercevoir qu’il n’étreignait qu’un nuage.

De même, si nous tentons de saisir de plus près le panslavisme, le panslavisme d’aujourd’hui, nous resterons stupéfaits devant son absence de substance. Ce qui caractérise la pensée panslaviste, pauvre et inconsistante, c’est l’aveu que vous pourrez lire dans tous les journaux de Sofia : pour qu’un congrès panslaviste puisse être convoqué, il faut qu’il se place sur un terrain neutre, ou, comme l’a justement exprimé un écrivain du journal russophile « Den » , il faut l’amputer de ceci et de cela. Et en effet, si ce congrès n’était pas amputé de toutes les questions vitales qui agitent les différents peuples slaves, nous assisterions, au lieu d’une union slave, à une véritable tour de Babel slave !

Ainsi, nous ne voyons pas être abordée dans ce congrès panslaviste une question aussi fondamentale que celle des relations entre Russes et Polonais. La simple tentative de soulever ce problème à Prague – je dis bien une tentative – a provoqué de vives querelles au sein de la délégation russe et conduit au retrait effectif du congrès actuel, tant des Polonais que de l’aile gauche russe. Nous ne voyons pas non plus évoquée une autre question tout aussi capitale, qui intéresse Bulgares et Serbes : celle de leurs relations avec les Macédoniens. Pourquoi ? Parce que là encore, si cette question était posée au congrès, il serait impossible d’aboutir à une résolution commune. En Russie, lorsque cette question fut un jour soumise à la Société philanthropique slave, on trouva un expédient fort commode pour la résoudre. Certains ont peut-être entendu parler d’une carte de la péninsule balkanique éditée en deux versions : l’une où la Macédoine était coloriée en jaune, destinée aux Serbes, et l’autre où elle apparaissait en vert, à l’usage des Bulgares. Mais à Sofia, où Serbes et Bulgares se trouveraient face à face, cette solution ne serait d’aucun secours.

Nous ne voyons pas non plus soulevée ici une autre question, celle des relations de l’Autriche avec les peuples balkaniques – question pourtant présentée dans les conversations privées comme l’une des plus cruciales, l’une de celles qui devraient le plus préoccuper la cause du panslavisme oriental. Pourquoi ne pas l’aborder ? Pour une raison des plus simples : parce qu’alors, beaucoup de nos frères tchèques entreraient en conflit avec les Slaves des Balkans. En Bohême, ne compte-t-on pas de nombreux partisans de l’impérialisme autrichien ? M. Kramaér,ř qui joue un rôle si éminent dans les congrès slaves, est précisément de ceux qui, loin de voir le moindre mal dans l’annexion de la BosnieHerzégovine par l’Autriche, s’en sont au contraire réjouis, y voyant un accroissement du nombre de Slaves dans l’Empire des Habsbourg. (Une voix dans le public : Vive de tels Slaves !)

Il apparaïôt ainsi que si nous cherchons le contenu réel du panslavisme actuel, nous n’y trouvons rien qui puisse directement intéresser les peuples balkaniques ou slaves en général.

Mais je pense que le néo-slavisme lui-même – et c’est un point qu’il faut souligner – dont les formules sont sans aucun doute bien plus libérales et plus larges que celles de l’ancien panslavisme, que même ces formules, lorsqu’elles seraient soumises à un congrès slave et qu’il s’agirait de leur donner une application concrète, ne pourraient aboutir à un rapprochement slave durable. Tant que la question reste abstraite, libéraux russes et polonais s’accordent, par exemple, sur les principes d’égalité nationale et politique. Mais cette entente se brise dès qu’il est question des frontières historiques du Royaume de Pologne, dans lesquelles certains nationalistes polonais incluent toute l’Ukraine, ou une partie de celle-ci.

En d’autres termes, je ne crois pas – comme je l’écrivais déjà il y a deux ans dans « Golos Sotsial- Demokrata » , l’organe de nos camarades russes – que le mouvement slave, même dans sa forme la plus récente, puisse produire quoi que ce soit de durable et de positif pour les peuples slaves. Si l’on observe malgré tout dans les pays slaves une certaine tendance au rapprochement, c’est parce que, sous cette formule générale, chacun y met un contenu qui lui est propre, différent de ce que son voisin pourrait y voir à première vue. Que poursuivent, par exemple, les Tchèques à travers ce rapprochement slave ? D’un côté, dans le cadre de l’Empire autrichien, dans les limites du patriotisme autrichien – car, si j’avais le temps de vous lire les articles de Kramaér,ř vous entendriez qu’il se déclare patriote de l’Autriche –, dans les frontières de cette « Grande Autriche », la bourgeoisie slave cherche à dominer la bourgeoisie allemande.

Et dans cette lutte interne entre Slaves et Allemands, il ne fait aucun doute que les Tchèques, et les Slaves en général, recherchent et accepteraient volontiers le soutien des Slaves des autres pays. Mais cette lutte intestine entre bourgeoisie allemande et bourgeoisie slave nous concerne-t-elle ? Une Autriche devenue empire slave serait-elle plus clémente envers la péninsule balkanique que l’Autriche actuelle, mi-slave, mi-allemande ? Certes, au-delà de ses intérêts purement de classe, la bourgeoisie tchèque peut défendre dans ce combat un intérêt national commun : elle protège aussi la population tchèque, dans la mesure où celle-ci est opprimée par la bureaucratie et la bourgeoisie allemandes. Mais nous touchons là à l’un des traits distinctifs de la bourgeoisie, quelle qu’elle soit – tchèque, bulgare, russe ou serbe.

Dans cette lutte contre la tyrannie allemande – ou plus exactement contre la tyrannie de l’oligarchie allemande, car, comme vous le savez, le Parti social-démocrate autrichien prend le parti des Tchèques – dans cette lutte, dis-je, la bourgeoisie tchèque aurait suffisamment de forces si elle s’adressait au peuple tchèque lui-même, si elle cherchait un appui non à l’extérieur, mais dans le développement interne de la nation. Mais c’est précisément ici que nous voyons se produire quelque chose de similaire à ce qui arrive avec nos russophiles. Aucune bourgeoisie au monde, même la plus démocratique, n’a intérêt à voir l’initiative populaire se déployer dans toute son ampleur, ni à réveiller dans les masses toute l’énergie révolutionnaire qui y sommeille. Cela se comprend : car si ces masses s’élèvent au rang d’un facteur politique pleinement conscient, outre l’oligarchie allemande qui en pâtirait, l’oligarchie tchèque en souffrirait aussi, la classe dominante tchèque en serait affectée. Voilà pourquoi, même dans cette lutte par ailleurs légitime contre une oligarchie de langue étrangère, contre une bourgeoisie allogène, la bourgeoisie nationale préfère souvent chercher son salut à l’extérieur.

Mais je pense qu’il y a ici quelque chose de plus essentiel encore dans cette aspiration au rapprochement slave, qui transparaïôt partiellement dans le projet de banque panslave. Quiconque a lu le rapport de M. Holecřek voit l’importance que les Tchèques attachent au renforcement des relations économiques entre les Slaves d’Autriche et ceux d’Orient. Et cela n’a rien d’étonnant. La Bohême est un pays qui, sur le plan industriel, se trouve, on peut le dire sans exagération, à l’avant-garde de toute l’Autriche. La bourgeoisie tchèque a donc tout intérêt, d’une part, à soutenir la politique impérialiste autrichienne, à approuver l’annexion de la Bosnie-Herzégovine, à favoriser le Drang nach Osten autrichien – cette poussée vers des expansions économiques ou territoriales à l’Est – et, d’autre part, à pouvoir aussi, en sa qualité non plus de membre de l’Empire autrichien, mais de membre de la famille slave, établir des relations économiques directes avec les Slaves.

Cependant, je crois qu’à mesure que se développeront ces relations économiques slaves, l’antagonisme naturel finira par apparaïôtre entre tout cet Orient européen économiquement attardé – où figurent non seulement les États slaves comme la Russie, la Bulgarie et la Serbie, mais aussi des pays non-slaves tels que la Turquie, la Roumanie et la Grèce –, tout cet Orient, dis-je, qui aspire à un système protectionniste, et le panslavisme centre-européen plus avancé, partisan du libre-échange.

Passons maintenant des Tchèques aux milieux nationalistes russes. Que recherchent-ils à travers ce rapprochement slave ? Je ne reviendrai pas sur ce que le camarade Assen Tsankov vous a rappelé, à savoir comment, après les défaites russes en Extrême-Orient, s’est manifesté en Russie un désir naturel de rouvrir le chapitre inachevé d’une politique balkanique et proche-orientale.

Cette idée est professée avec une sincérité candide par les panslavistes eux-mêmes, comme le professeur Grot qui, dans un article publié dans « la Revue bulgare , relie la résurgence du panslavisme aux désillusions de la politique est-asiatique. Mais cela ne montre-t-il pas que le panslavisme est un instrument pour renforcer et réhabiliter la Russie dans ses relations internationales ? C’est cet aspect qui doit particulièrement retenir notre attention. L’histoire même du présent congrès vient confirmer notre pensée.

Je ne vous entretiendrai pas ici des efforts déployés par la réaction russe pour évincer tous les éléments de gauche. L’essentiel est qu’en fin de compte ces efforts ont triomphé, et qu’à Sofia viendront sanctionner la politique réactionnaire russe ses représentants les plus officiels : l’illustre chef de la droite russe le comte Bobrinsky, le rédacteur du « Messager gouvernemental » A. Bachmakov, et autres nationalistes russes. Voilà le contenu concret du nouveau mouvement panslaviste. Vous conviendrez avec moi qu’en réalité ce congrès panslaviste a deux visages : que d’un côté nous avons les formules officielles, de l’autre la substance réelle. Aussi pouvons-nous affirmer hardiment que si ces gens se rencontrent et s’entendent entre eux, c’est uniquement parce qu’ils estiment ne pas avoir encore percé les véritables intentions les uns des autres. Ils rappellent ces bals masqués où les convives ne se serrent la main que parce qu’ils portent des masques. (Applaudissements)

Quels que soient les efforts des organisateurs pour dissimuler les dissonances existant dans leurs rangs, celles-ci finissent toujours par éclater. Les russophiles bulgares s’indignent lorsque nous protestons contre la situation particulièrement accablante du peuple russe, mais que diront-ils lorsque le même cri de protestation jaillit de la poitrine de certains délégués russes ? Dans leur position, il ne leur reste plus qu’à se taire. Nous ne devons pas nous étonner si les journaux d’aujourd’hui ne mentionnent rien du toast significatif prononcé hier soir, au dïôner médical, par le médecin russe Prokhorov.

Il est remarquable que la presse bulgare passe sous silence non seulement cet incident, mais bien d’autres épisodes de ces festivités qui avaient pourtant marqué l’opinion publique bulgare. Ainsi, rien n’a été dit de la lettre envoyée par les médecins polonais au congrès médical bulgare, imprégnée de sentiments de solidarité envers la Bulgarie, où ils expliquent que leur absence au congrès ne procède nullement d’une hostilité envers la Bulgarie, mais de considérations politiques. Pas un mot non plus sur les paroles que le professeur Bekhterev a prononcées lors de ce même dïôner médical concernant l’importance des institutions libres.

Mais revenons au toast de Prokhorov ; il est extraordinairement significatif ; il résume admirablement ce qu’exprimèrent les orateurs du meeting de la semaine dernière, ce que nous pensons tous du peuple russe. Ses paroles textuelles furent celles-ci : « Terrible est la situation d’un homme crucifié, comme le fut Jésus-Christ, car de toutes parts on lui crie : 'Toi qui sauves l’humanité, tu n’as pas la force de te sauver toi-même. » Et sur ce, Prokhorov leva son verre en disant : « Je bois aux peuples crucifiés ! » (Applaudissements prolongés)

Mais ne voyez-vous pas dans cette métaphore l’image même de la tragédie ? Le sort misérable du peuple russe, qui sauve et libère les autres nations, alors qu’aujourd’hui lui-même agonise, crucifié ? (Vifs applaudissements ) Et ces gens qui n’ont jamais éprouvé la moindre sincérité humaine envers le peuple russe, veulent aujourd’hui nous faire croire que la Russie, ce calvaire, serait un Olympe où s’ébattent les dieux, que ce pays où le peuple russe est crucifié serait la terre promise du bonheur slave et humain, et que vers elle devraient converger toutes les nations slaves, toute la race slave !

Voilà jusqu’à quelles absurdités nous conduit la foi aveugle dans les formules panslavistes. Nous devons nous élever contre elles d’autant plus qu’elles renforcent chez nous le russophilisme – comme je l’ai souligné dimanche dernier et comme j’y insiste particulièrement aujourd’hui. Je sais que le russophilisme en tant que parti distinct n’existe plus depuis longtemps, mais il subsiste comme psychologie populaire, exploitée par tous les partis politiques. Le russophilisme n’est qu’un autre nom de ce sentiment servile que le peuple bulgare a conservé depuis l’époque ottomane et qui lui enseigne à tout attendre d’en haut, d’une force providentielle, qu’elle soit sociale ou cosmique. Je dis qu’ici, nous devons faire un dernier effort pour chasser le russophilisme de cette position nationale bulgare qu’il occupe. J’ai longuement développé ce point dans mon discours de dimanche dernier ; aujourd’hui j’aborderai le troisième point, que je n’avais pas évoqué alors et qui revêt une importance tout aussi capitale.

Il s’agit précisément de ceci : entre le panslavisme et la politique réelle que doit poursuivre le Parti socialiste bulgare dans les relations internationales – la politique d’entente balkanique – il y a une incompatibilité fondamentale. On pourrait appliquer à ces deux choses – panslavisme et entente balkanique – le dicton français : « l’un tuera l’autre ». On dit que le président du comité de Sofia pour le congrès slave était membre du comité fédéral pour l’entente balkanique. Mais nous ne pouvons avoir l’âme éclectique de ces gens qui placent sur le même plan Aksakov et Herzen, les réactionnaires panslavistes et les révolutionnaires russes. (Vifs applaudissements)

Nous estimons que ces deux mouvements – panslave et balkanique – vont à contre-courant l’un de l’autre. Avant tout, j’attribue à l’agitation en faveur d’une entente balkanique une immense portée éducative.

Ne soyez pas surpris si je vous dis que nous devons constamment souligner la nécessité pour la Bulgarie de mener une politique nationale. Que personne n’entende par le mot « nationale » une politique nationaliste. La politique nationale est très souvent – et on peut même dire la plupart du temps – en contradiction totale, absolue, avec la politique nationaliste. La politique nationaliste se fait au nom d’une minorité ; la politique nationale est celle qui se fait au nom d’un peuple tout entier, et par conséquent aussi au nom de sa couche la plus progressiste et la plus active : le prolétariat. C’est dans ce sens que j’emploie l’expression « politique nationale ».

Jusqu’à présent, la Bulgarie – et ici ressort l’influence du russophilisme – a été habituée, ou plus exactement, le peuple bulgare a été dressé à considérer la Russie comme cette protectrice naturelle censée le patronner et le guider dans ses relations internationales. Cela représente un grand danger. Avant toute chose, il est intéressant de constater que cette opinion n’a pas toujours été inhérente à l’intelligentsia dirigeante bulgare, qu’il y eut de longues années dans l’histoire de la Renaissance bulgare où les Bulgares se montraient parfaitement indifférents à l’aide russe.

Ce fut le cas de l’époque de la guerre de Crimée jusqu’en 1875, soit environ vingt ans pendant lesquels la société bulgare s’est développée sans croire à la mission protectrice et libératrice de la Russie. Et il est remarquable que cette période d’indifférence envers la Russie ait coïïncidé avec l’ère du développement le plus intense de la pensée politique bulgare, ce qui prouve que l’avenir de la Bulgarie, tel qu’il se dessinait dans l’esprit de nos combattants, pouvait être atteint sans l’aide de la Russie. La lutte pour l’indépendance religieuse a été menée non seulement sans le soutien de la Russie, mais, comme je l’ai mentionné dimanche, contre la volonté de la Russie. Et si j’avais le temps de me livrer à la polémique, je n’aurais qu’à prendre les articles de Dragan Tsankov de 1861-1862 ou Le Cygne du Danube de Rakovski[1] pour vous montrer à quel point les Bulgares se montraient alors hostiles envers la Russie.

Les tentatives révolutionnaires des Bulgares pour leur libération se faisaient non seulement sans la coopération de la Russie, mais souvent contre sa volonté. Ainsi, elle s’est opposée à la tentative des Bulgares en 1862, pendant le conflit serbo-turc, d’obtenir quelque chose pour eux-mêmes – tentative qui s’est concrétisée par l’organisation de la Légion de Belgrade. Il existe des documents indéniables prouvant que le gouvernement russe a déployé toutes sortes d’intrigues pour empêcher la participation des Bulgares à cette action. Les premières tcheta [milices armées] bulgares, tout comme plus tard l’organisation du mouvement révolutionnaire en Bulgarie sous la direction de Vasil Levski, ont été des initiatives où la Russie était totalement absente. Elle n’apparaïôt qu’à la veille de la guerre russo-turque, lorsque son délégué Ionine participe à l’organisation du Comité de Bucarest en 1876.

Ainsi, de 1854 à 1874 ou 1875 – pendant vingt années entières – la pensée politique bulgare et la vie politique bulgare se sont développées sans la participation de la Russie, et même en dépit de l’opposition de la diplomatie russe. Quelle est la portée de ce constat ? La voici : nous devons considérer la guerre russo-turque comme un incident, comme un phénomène isolé intervenu dans le cours de l’histoire bulgare, tel un deus ex machina . Dans l’histoire de la politique expansionniste russe, cette dernière guerre russo-turque fut un épisode nécessaire ; dans l’histoire de la Bulgarie, en revanche, elle fut quelque chose de totalement étranger, venu bouleverser notre développement. (Applaudissements prolongés)

C’est précisément ici qu’intervint la crise funeste pour la pensée politique bulgare, crise dont nous ne sommes pas encore sortis aujourd’hui. Au lieu de considérer cette guerre comme il fallait la considérer – comme un événement heureux mais exceptionnel –, au lieu de s’efforcer de se libérer au plus vite du joug et des conséquences politiques de cet événement, les partis dominants bulgares en firent au contraire un élément nécessaire au développement ultérieur de la Bulgarie. Ils ne se demandèrent pas, ils ne se dirent pas que l’absolutisme russe, par sa nature même, par son essence interne, ne pouvait être l’ami de la liberté et des Lumières, et que si pareille chose se produisit, ce fut malgré sa volonté, sous la pression de circonstances indépendantes de lui, sous l’effet d’une nécessité extérieure à laquelle le tsarisme lui-même dut se soumettre.

Et au lieu de voir dans la guerre libératrice de la Russie une guerre qui avait pris ce caractère libérateur contre la volonté de la Russie officielle, ils y virent au contraire l’expression d’un sentiment sincère, d’une prétendue politique constante de libération dans les Balkans. Ils oublièrent une circonstance – comme l’oublient aussi les journalistes qui me traitent d’ « aliéné » parce que je parle de l’importance de l’opinion publique européenne durant la dernière guerre –, ils oublièrent cette circonstance que la position internationale de la Russie à cette époque ne lui permettait pas de mener une autre guerre qu’une guerre libératrice. La Russie ne pouvait combattre la Turquie qu’en tant que libératrice, ou bien renoncer complètement à la guerre. Or cette dernière lui était nécessaire : elle avait besoin d’une guerre pour revenir à l’embouchure du Danube en reprenant la Bessarabie, pour étendre ses possessions asiatiques et rétablir son autorité au Proche-Orient.

Mais l’existence de la Turquie était garantie par les puissances européennes ; il y avait un traité de Paris, signé par toutes les Grandes Puissances, qui assurait l’intégrité du territoire turc, et si la Russie n’avait pas reçu en 1877 un mandat de l’Europe, elle n’aurait pu faire la guerre. Il fallut que l’Europe donne son accord – il fallut que l’opinion publique européenne se déclare pour la Bulgarie, que 500 meetings protestent en Angleterre – pour que la Russie puisse endosser le rôle de mandataire de l’Europe et mener une guerre pour la libération de la Bulgarie tout en poursuivant son objectif réel : le rétablissement de son prestige militaire et politique, perdu vingt ans plus tôt en Crimée.

Au lieu d’envisager ces événements dans leur contexte historique, les russophiles et tous les partis sous influence russe les isolèrent de ce contexte et leur attribuèrent une profonde signification éthique qu’ils n’avaient pas. Il est temps cependant – et ici les socialistes peuvent jouer un grand rôle –, il est temps que la politique bulgare prenne une orientation nationale ; c’est-à-dire qu’elle parte désormais non du calcul que la Russie est derrière elle, mais du calcul que la Russie n’est pas derrière elle et ne doit pas l’être ; une politique nationale qui puise ses forces dans le développement interne même de la Bulgarie, qui cherche la solution de toutes les questions pratiques dans les relations que la Bulgarie peut établir avec les autres États balkaniques. (Applaudissements prolongés)

C’est précisément ici que l’entente balkanique apparaïôt comme un objectif pratique immédiat et capital. La Bulgarie doit sortir de la voie stérile du russophilisme pour s’engager dans un chemin nouveau où elle attend son salut de sa propre puissance, de son organisation interne. L’entente balkanique, dis-je, constitue un moment naturel de cette nouvelle politique ; mais cette entente pourrait en souffrir – et nul doute qu’elle en souffrira – des agitations panslavistes.

Ou bien nous nous plaçons sur le terrain de l’unité slave, de la communauté raciale, ou bien au contraire, nous laissons de côté cette communauté raciale – donc nous abandonnons le panslavisme – et nous cherchons à unir les peuples balkaniques non plus autour de la langue et de l’origine ethnique, mais autour de leurs intérêts réels, nationaux, sociaux et politiques. Entre ces deux voies, il faut choisir – et c’est pourquoi pour le Parti social-démocrate, qui est pour l’entente balkanique, dans sa double qualité de parti internationaliste et de parti œuvrant intérieurement au renforcement de la démocratie – pour ce Parti, dis-je, il n’y a pas d’hésitation possible. Il doit être pour l’entente balkanique et contre le panslavisme. (Applaudissements)

Je me suis efforcé de vous expliquer les liens étroits unissant politique extérieure et développement intérieur d’un pays, et la place qu’occupent dans ces relations extérieures l’idée panslaviste et l’Entente balkanique. Cependant, nous socialistes, nous ne pouvons nier – et nous ne nions pas – aucun de ces faits déjà établis par une longue évolution historique et culturelle. Nous ne nions pas la langue, nous ne nions pas une certaine communauté entre des peuples disposant déjà d’un tel moyen mécanique de communication qu’est la parenté ethnique. Mais nous affirmons que pour donner à cette parenté toute sa signification progressive et culturelle – c’est-à-dire pour que la langue, comme moyen technique de communication entre peuples proches, joue pleinement son rôle – elle doit cesser d’être, comme aujourd’hui, un instrument de violence et d’oppression. (Applaudissements prolongés)

Aujourd’hui, la langue est l’instrument – non pas seulement le symbole extérieur, mais bien l’instrument – de l’oppression nationale. Comment voulez-vous qu’un Polonais éprouve de l’amour pour la langue russe, lorsque depuis sa plus tendre enfance, depuis le banc de l’école primaire jusqu’aux derniers cours du lycée et de l’université, il a associé le souvenir de cette langue aux persécutions, aux emprisonnements, aux traques ? Comment exiger de ce Polonais qu’il chérisse la culture russe, quand celle-ci s’est toujours présentée à lui comme un instrument de russification, comme un outil de dénationalisation ?

Mais lorsque la langue cessera d’être cette arme, lorsque s’établiront entre les peuples des relations où les particularités nationales n’auront plus d’importance – ou plus exactement, lorsque ces particularités ne pourront plus servir d’éléments renforçant la réaction politique et économique –, alors seulement la langue deviendra véritablement un moyen de rapprochement, un vecteur de communication. Cela ne pourra advenir qu’à une condition : qu’il n’y ait plus de friction ni d’inimitié entre les nations slaves. Or ni le vieux panslavisme ni le nouveau ne peuvent créer ces conditions ; l’un comme l’autre, à des degrés divers, se présentent comme la sanction de la domination de classe, comme la caution de l’État bourgeois ; aucun des deux ne sort du cadre de la société bourgeoise.

Quelle que soit la distance qui les sépare, quelque préférence que nous puissions avoir – lorsqu’il s’agit uniquement de la lutte entre ces deux courants – pour le néo-slavisme qui nous semble moins nocif, ces deux mouvements demeurent enfermés dans les limites de la production capitaliste. Tous deux ignorent le postulat qu’il existe des exploiteurs et des exploités, qu’à la base de la civilisation humaine gïôt le travail salarié, gïôt la plus-value accumulée.

Seule une société qui libérera l’homme, qui l’arrachera à la dépendance où il se trouve aujourd’hui face aux forces sociales ; seule une société qui donnera à tous les individus la possibilité de développer leurs capacités ; seule cette société pourra garantir l’épanouissement des qualités positives, le développement des germes de progrès que peuvent receler les différentes nations ou races. Mais pour parvenir à cette société, c’est vers le prolétariat des pays slaves que nous devons tourner nos espoirs et faire appel – non vers ceux qui ont lié leur sort à la production capitaliste moderne. (Vifs applaudissements)

Lui seul, par sa lutte révolutionnaire, peut réaliser – comme nous l’avons déclaré dans notre résolution de dimanche dernier – le rapprochement durable et véritable des peuples slaves. (Applaudissements) Lui seul peut donner corps aux grands principes que se fixe le néo-slavisme sans pouvoir les incarner pleinement : les principes de fraternité, d’égalité et de liberté. (Vifs applaudissements prolongés)

  1. Il s’agit ici de Guéorgui Stoïkov Rakovski (1821-1867) écrivain, journaliste et révolutionnaire bulgare, héros de la résistance contre l’empire ottoman. C’est en hommage à cette figure, auquel il était apparenté, que Christian Rakovsky adopta son pseudonyme (son nom véritable étant Stantchev).