Ordures staliniennes

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Auteur·e(s) Alfred Rosmer
Écriture 22 mars 1929

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Publié dans Contre le courant n°25-26 (22 mars 1929)
Recueil(s): Contre le courant
Mots-clés : Léon Trotski, Stalinisme


Au sujet du bannissement de Trotsky, de la préparation stalinienne qui l'a annoncé et suivi, le camarade Rosmer nous adresse la lettre suivante :

Le bannissement de Trotsky a été l'occasion, comme il fallait s'y attendre, d'une nouvelle campagne de dégoûtants mensonges. Moscou a donné le ton et les hauts-parleurs de l'Internationale Communiste ont suivi : au moment où l'on frappe un adversaire, on répand autour de lui une bave empoisonnée. C'est la tactique habituelle, elle a déjà beaucoup servi et elle finira bien par écœurer les ouvriers communistes. Je comprends donc qu'on ne s'émeuve pas outre mesure, mais Je crois qu'il ne faut pas laisser cette fois tous ces mensonges sans réponse, d'autant que nous aurons, en répondant, la possibilité de préciser certains points importants.

Pour égarer l'opinion ouvrière, les Staliniens ont d'abord fait courir le bruit que Trotsky quittait volontairement l'U.R.S.S. C'est sur sa demande qu'on le conduisait en Turquie. J'ai entendu raconter cette histoire par un membre du Parti qui ne croit pas que tout ce que raconte l'Humanité est parole d'évangile. En même temps, ils avisaient les dirigeants des sections de l'I.C. qu'ordre avait été donné au Guépéou d'appliquer la décision du Bureau Politique et les invitaient à déclencher sans délai une nouvelle campagne contre Trotsky et les trotskystes. La préparation était bien faite : on pouvait déposer Trotsky à Constantinople, en lui affirmant d'ailleurs que, seule, la Turquie consentait à le recevoir.

Ce serait mal connaître Trotsky que de penser un seul instant qu'il est capable de subir un pareil traitement sans crier. Il a protesté auprès du Comité Central du Parti communiste russe, auprès du Comité Exécutif de l'Internationale Communiste et, dès qu'il en a eu la possibilité, il a dénoncé publiquement les mensonges pour que la classe ouvrière pût être partout informée.

Mettant à profit le goût américain de la « sensation », Trotsky a accepté l'offre d'une agence américaine d'écrire plusieurs articles exposant les circonstances de son bannissement. Il n'est pas besoin de dire que ces articles sont les articles d'un communiste, qui affirme son attachement indéfectible au communisme et à la Russie soviétique, mais ce qu'il faut noter, c'est qu'ils ne contiennent pas une ligne qui puisse être utilisée par la bourgeoisie contre le communisme. Chacun, du reste, a pu le constater.

Furieux de voir leurs machinations démasquées, les staliniens ont riposté par de nouveaux mensonges. Toutefois, c'est seulement le 8 mars que la Pravda publia un article de Yaroslavsky intitulé : « Monsieur Trotsky au service de la bourgeoisie, ou les premiers pas de Trotsky à l'étranger », et dont voici quelques passages :

« La presse bourgeoise réactionnaire vient de s'enrichir d'un nouveau collaborateur. Cela lui donne évidemment une joie sans limite. Oui, la bourgeoisie a raison de se réjouir. Pour le moment, le nom de Monsieur Trotsky peut lui servir d'appât pour son public. Aussi n'hésite-t-elle pas à payer à Trotsky des milliers de dollars pour ses mensonges à l'adresse du Parti Communiste, du Gouvernement soviétique et de l'Internationale Communiste.

« ... Les agences de presse, après lui avoir exprimé leur satisfaction de sa collaboration, ont commencé à marchander avec lui. Le premier article a été payé 5.000 dollars : de cela nous sommes sûrs. On dit que l'ensemble est payé plus de 10.000 dollars, le bruit court même que ce serait 25.000 dollars. Cela ne nous intéresse pas.

« ... Il n'est pas étrange que Trotsky soit payé par dizaines de milliers de dollars pour sa propagande par les Anglais qui, eux, organisent une agression contre la Russie soviétique à cause de sa propagande communiste. »

Un, bel échantillon du procédé classique de la calomnie : 5.000 dollars, nous sommes sûrs... on dit 10.000... le bruit court 25.000. Et on arrive aux « dizaines de milliers de dollars ».

Le mensonge stalinien se conjugue ici avec le mensonge de la bourgeoisie française, qui a déjà doté Trotsky d'un château dans l'Hérault, puis l'a logé dans un palace de la Côte d'Azur, puis l'a ramené dans son château.

Ce qui inquiète visiblement les staliniens, c'est l'emploi que Trotsky va faire des dollars payés par l'agence américaine. Ils savent bien qu'il n'a pu songer un instant à se les approprier, mais qu'il entend les consacrer à la défense du communisme. En effet, avant d'accepter l'offre américaine, Trotsky a consulté ses amis et il a spécifié que L'ARGENT RECUEILLI - disons en passant qu'il ne s'agit pas même d'une moitié d'une de ces dizaines de milliers de dollars avec lesquels jonglent les staliniens - SERAIT ENTIEREMENT CONSACRE A LA PUBLICATION D'ÉDITIONS COMMUNISTES INTERNATIONALES ET, EN PREMIER LIEU, A L'EDITION RUSSE DES ÉCRITS DE LENINE DONT STALINE INTERDIT LA PUBLICATION.

Avant de lâcher Yaroslavsky - et pour montrer à quel point les staliniens sont irrémédiablement brouillés avec la vérité - notons qu'il écrit dans son article de la Pravda : « Souvarine disait dernièrement dans son organe, la Révolution Prolétarienne... »

Le mensonge est devenu, chez ces bolcheviks dégénérés, une seconde nature.

La collaboration à la presse bourgeoise est une question qui s'est souvent posée devant les révolutionnaires car elle ne comporte pas, en toutes circonstances, une réponse identique. Lorsqu'ils n'ont pas de tribune et que, pour une raison ou pour une autre, la bourgeoisie leur en offre une occasionnellement, ils peuvent parfaitement l'utiliser. A une seule condition : c'est d'avoir la garantie qu'ils pourront exprimer librement leur pensée. C'est justement le cas de Trotsky dans les circonstances présentes.

Les précédents ne manquent pas. Est-ce que les staliniens veulent faire reproche à Marx d'avoir collaboré régulièrement durant toute une période à la New York Tribune ? Et pour ne citer qu'un autre exemple je rappellerai qu'avant la guerre les représentants les plus qualifiés de la C.G.T. n'ont pas hésité à donner des articles au Matin. Le caractère exceptionnel et occasionnel de telles collaborations est si évident que personne n'avait jusqu'ici proposé de les considérer comme un reniement ou comme le signe du passage « au service de la bourgeoisie ».

Mais il y a quelqu'un qui collabore régulièrement et systématiquement à la presse bourgeoise : c'est Staline.

Dans tous les pays existent des agences d'informations officieuses que les gouvernements utilisent pour leurs communications (Havas, en France; Reuter; en Angleterre, etc.) En U.R.S.S. c'est l'agence Tass, qui n'est pas seulement officieuse mais officielle. Ces agences échangent entre elles leurs informations de sorte que les communiqués de Staline arrivent aux journaux français par Havas. La presse bourgeoise donne donc, sur l'U.R.S.S. à côté des fausses nouvelles fabriquées à Riga - de moins en moins nombreuses - les informations staliniennes. Et c'est ainsi que, dans toutes les périodes de crise, on trouve les mêmes nouvelles et les mêmes explications dans les journaux bourgeois que dans les journaux communistes. L'histoire de l'officier de Wrangel - « complot » fabriqué par Staline avec l'aide du Guépéou pour assommer l'Opposition - parut dans le Temps au moment même où l'Humanité la publiait.

Parmi les journaux bourgeois, il en est qui servent la politique stalinienne d'une manière plus directe, plus systématique et tout à fait volontaire. Ce sont ceux qui ont des correspondants accrédités à Moscou et qui, libéraux, fascistes, démocrates ou conservateurs, défendent la « politique de la présence » et croient que des relations commerciales avec l'U.R.S.S. peuvent être profitables. Ils rapportent les discussions qui ont lieu dans le Parti et exposent la situation du pays exactement comme on les voit sous l'angle stalinien. Ils écrivent que Trotsky « sous-estime la paysannerie », qu'il veut revenir au communisme de guerre, qu'il fut souvent en désaccord avec Lénine, qu'il est un utopiste dangereux - tandis que Staline - est un réaliste qui comprend les choses. Un grand hebdomadaire conservateur londonien, l'Observer, qui a condamné comme stupide la rupture diplomatique avec l'U.R.S.S. et fait campagne pour la reprise de relations normales entre les deux pays, publie chaque dimanche des correspondances tout à fait staliniennes.

Les ouvriers qui lisent les journaux communistes ne sont partout qu'une faible minorité. Ceux-là ne reçoivent sur la Russie qu'une information exclusivement stalinienne ; on peut dire qu'ils le savent et que cela leur plaît. Mais tous ceux, et ils sont nombreux, qui prennent leurs informations dans la presse bourgeoise, reçoivent à leur insu les mêmes renseignements et les mêmes explications. Aussi n'est-il pas rare de se heurter à des « sympathisants » qui font du Petit Parisienleur lecture quotidienne mais sont d'une orthodoxie stalinienne dépassant parfois celle des membres du Parti communiste.

Staline peut ainsi collaborer à la presse bourgeoise non occasionnellement mais chaque jour par le moyen de l'agence Tass, par l'intermédiaire des correspondants de journaux bourgeois. Il en use largement, même pour ce qui concerne la vie intérieure du Parti communiste russe.

Mais si Trotsky, déporté, chassé de Russie clandestinement, livré aux Wrangéliens de Constantinople - qu'il a délogés en 1920 de Crimée, libérant définitivement le territoire de la Russie soviétique - utilise à son tour, occasionnellement, cette même presse bourgeoise pour rétablir les faits, dénoncer les mensonges staliniens, mettre la classe ouvrière en mesure de juger, alors c'est un traître qui fournit lui-même la preuve qu'il s'est vendu à la bourgeoisie.

La Pravda l'imprime et on le trouvera bientôt dans l'Humanité. Cela rajeunira Cachin d'une douzaine d'années.

On sait que Trotsky fut expulsé de France pendant la guerre, Malvy étant ministre de l'Intérieur. En même temps un quotidien russe auquel il collaborait, Naché Slovo, était supprimé. Il fallait expliquer cela aux ouvriers socialistes qui commençaient à comprendre le sens de la guerre et se portaient de plus en plus vers les mouvements zimmerwaldien et minoritaire. L'Action Socialiste s'en chargea. C'était un hebdomadaire de la droite majoritaire qui trouvait l'Humanité de Renaudel trop tiède. Cachin était un de ses dirigeants, l'article leader étant le plus souvent de lui. L'article « explicatif » s'étalait sur deux colonnes de la première page.- J'en copie les principaux passages :

« Le « vaillant journal » était dirigé par un certain Trotsky... II était aussi très apprécié de la petite coterie germanophile russe et des bandes des Cent Noirs, qui trouvaient un appui inattendu dans la thèse des défaitistes. On connaît leur point de vue; ils l'exposent tous les quinze jours dans les suppliques qu'ils adressent au tsar : Faire la paix séparée avec l'Allemagne, s'allier avec elle et tomber ensemble sur les démocraties de l'Occident. Les articles de Naché Slovo étaient soigneusement reproduits d'ans la presse des Cent Noirs, et on disait aux ouvriers des usines de guerre russes: vous voyez bien que vous devez aider l'Allemagne dans l'intérêt de la révolution[1] . »

En faisant les changements de mots nécessaires, cela pourrait encore servir aujourd'hui. Pour le fond, c'est déjà du Yaroslavsky.

L'article de l'Action Socialiste n'était pas signé. Était-on encore alors accessible à la honte? Etait-on moins cynique en 1916 qu'en 1929? Je n'en sais rien. Mais ce qui est tout à fait sûr c'est que nos staliniens - staliniens aujourd'hui parce que Staline est le maître, mais demain ?... - écriront et signeront tout ce qu'on voudra. Tout ce qu'on peut attendre d'eux c'est une émulation dans la bassesse.

L'idée que Trotsky puisse seulement songer à accumuler des dollars paraîtra comique[2], à tous ceux qui connaissent sa vie simple, d'acharné labeur, consacrée entièrement depuis trente ans à la libération de la classe ouvrière.

Peu leur importe. Loriquets, ils ont pu écrire l'histoire de l'armée rouge sans même mentionner son nom. C'est maintenant le tour des Thaelmanns, ivrognes noceurs qui vont affermir leur orthodoxie stalinienne dans les boîtes de nuit de Hambourg, et d'ailleurs - aux frais des ouvriers et des paysans de la Russie soviétique.

  1. « L'Action Socialiste », N° 9, 22 novembre 1916.
  2. Tous ceux qui connaissent Trotsky et l'histoire de la Révolution savent, en effet, que son désintéressement est proverbial. Jamais, depuis le début de la Révolution d'Octobre, Trotsky n'a touché quoi que ce soit pour d'immense quantité d'articles et de brochures qu'il a publiés en Russie, et bien que cela ne soit nullement interdit par les règlements du Parti. (Tant d'autres et parmi eux l'intègre Yaroslavsky n'en pourraient dire autant!)
    Pour l'édition de ses Œuvres Complètes en U.R.S.S., Trotsky a passé en 1922 un contrat avec le Gosizdat (Editions d'État) : par ce contrat, il abandonnait intégralement ses droits d'auteur (représentant une somme considérable), en spécifiant que cela devait servir à diminuer le prix des livres de l'édition. En fait, il n'a touché qu'une seule somme de 20 £ sterling environ pour la Biographie de Lénine parue dans la « British Encyclopédia » (d'accord avec le Bureau Politique), et cette somme, Trotsky l'a aussitôt envoyée aux mineurs anglais en grève. N.D.L.R. (Note de la rédaction de Contre le courant)