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Note à Trotsky sur l’attitude de la Roumanie
| Auteur·e(s) | Christian Rakovski |
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| Écriture | 28 février 1918 |
Désireuse d’apaiser la Roumanie, qui est au bord d’une paix séparée, la mission [militaire] française cultive l’illusion que si la Russie assure les arrières et le ravitaillement de la Roumanie, la France, avec ses alliés, pourrait « retenir » la Roumanie de conclure une telle paix. Toutefois, à ma question de savoir si la Roumanie évacuera la Bessarabie sans combattre, Reisshammer 1 a reconnu que cela était peu probable. Ainsi, la Roumanie mène un chantage sur les deux fronts : elle entame des pourparlers avec l’Allemagne tout en marchandant avec les Alliés aux dépens de la Russie.
J’ai déclaré à Reisshammer que la France, principale responsable de l’entrée en guerre de la Roumanie [contre la Russie] , était libre d’employer tous les moyens pour sauver sa politique de l’effondrement total vis-à-vis de ce pays, mais que les intérêts et la dignité du pouvoir soviétique russe nous interdisent de négocier avec les Roumains sous la menace de leurs baïïonnettes. Notre politique envers la Roumanie est claire : nous combattrons jusqu’à ce qu’elle accepte toutes nos conditions. J’ai ajouté que cette expédition pillarde des propriétaires terriens roumains n’avait pu se faire à l’insu de la France, désireuse de dédommager – aux dépens de la Russie – la Roumanie pour la Transylvanie promise [aux Hongrois] .
Reisshammer a répondu que la France avait « conseillé » à la Roumanie de ne pas entrer en Bessarabie, qu’elle s’était même opposée à la Rada centrale [ukrainienne] lors de la formation de son État indépendant, et qu’en général, la France « sympathise » désormais avec les bolcheviks et le pouvoir soviétique. AÀ cela j’ai rétorqué que si la France a été impuissante à retenir les Roumains au début de leur campagne, elle le sera encore moins pour les forcer à évacuer la Bessarabie maintenant qu’ils l’occupent et y imposent leur domination de manière scandaleuse. Quant à la position de la France, il est notoire qu’elle s’est empressée de reconnaïêtre la Rada centrale, en lui envoyant le colonel Demy comme représentant et en lui accordant des fonds. Il est tout aussi notoire que la France ne reconnaïêt pas le pouvoir des Soviets, que les journaux de Clemenceau traitent les commissaires du peuple d’« agents allemands », de bandits stipendiés par Berlin, et qu’il a lui-même déclaré au parlement que la France refusera tout dialogue avec les bolcheviks.
Nous avons appris que Mackensen[1] a adressé une lettre à Ferdinand de Roumanie[2] , approximativement en ces termes : « Considérant l’état de guerre entre la Russie et la Roumanie, je propose aux délégués roumains de ne pas se rendre à Brest-Litovsk, mais de choisir un autre lieu. » Une condition préalable aux négociations est le désarmement de l’armée roumaine et la chute du cabinet Bratiano. Le nouveau gouvernement ne devra inclure aucun ancien ministre et doit être composé de « germanophiles ». Il en ressort que la Roumanie, après avoir occupé la Bessarabie, s’est tournée vers l’Allemagne pour conclure la paix. Mais comme l’Allemagne impose des conditions désavantageuses, la Roumanie cherche à gagner du temps, à négocier, et à se prémunir avec l’aide des Alliés contre notre offensive révolutionnaire.
Rakovsky (Odessa)
- ↑ Mackensen, August von (1849-1945), maréchal allemand. Pendant la Première guerre mondiale, joue un rôle actif dans les défaites russes de 1914 et 1915. Maréchal en 1915, il dirige les opérations militaires des 9e et 11e armées contre la Serbie et la Roumanie. Commandant en Chef des forces de la Quadruple Alliance dans les Balkans en 1918.
- ↑ Ferdinand 1er (1865-1927), roi de Roumanie (à partir du 10 octobre 1914) de la dynastie HohenzollernSigmaringen.