Mon arrivée en France

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Auteur·e(s) Léon Trotski
Écriture 22 mars 1917


Publié dans La Guerre et la Révolution. Paris 1974, pp. 111-113


Paris – Viviani - Joffre. – Briand. – Clemenceau

Le 19 novembre 1914, je franchis la frontière française. Des infirmières de la Croix-Rouge s’approchèrent des wagons pour faire la quête. Chacun avait l’impression que la guerre se terminerait au plus tard au printemps, bien que personne n’eût pu dire pourquoi. Simplement les gens ne s’étaient pas encore habitués à la guerre. Paris était triste, les hôtels étaient vides. Les gens qui étaient partis au mois d’Août n’étaient pas encore rentrés. Le soir, les rues s’emplissaient de tristesse. Les cafés fermaient à huit heures. Pourquoi cette mesure ? Le général Galliéni, gouverneur de Paris, ne voulait pas d’attroupements, et les cafés peuvent devenir des foyers de critiques et de mécontentement ! Partout des femmes en noir. En cette époque de patriotisme affiché, le deuil se portait bien : non seulement les mères et les épouses, mais aussi des parents éloignés. Les enfants jouaient à la guerre. Des blessés en voie de convalescence erraient dans les rues. Des vieillards décorés de la Légion d’Honneur leur tenaient des discours patriotiques. Il y en avait beaucoup de ces « jusqu’au boutistes », trop jeunes en 1870, trop vieux en 1914…

De temps à autre, des zeppelins s’approchaient de la ville. Je me souviens d’un soir de novembre 1914. Je retournais à l’hôtel par des rues obscures. L’alerte fut donnée. On voyait courir de sombres silhouettes. Les rares réverbères s’éteignirent. En quelques minutes, obscurité complète et plus âme qui vive. Je ne comprenais rien à ce qui se passait, mais je pressentais quelque chose d’anormal. Des coups sourds se firent entendre. Les canons ou les bombes lancées par les « pirates de l’air » ? Il se vérifia par la suite qu’il s’agissait des deux. J’errais longtemps dans les rues sombres. Les projecteurs fouillaient le ciel sans répit. Une demi-heure après, la Tour Eiffel projeta son rayon dans les nuages. Tous les pensionnaires de l’hôtel, assis sur les marches des escaliers, à la lumière de chandelles lisaient ou jouaient aux cartes. Strictement interdit d’allumer l’électricité ! Encore deux coups sourds; les projecteurs étaient toujours en action. Puis, fin de l'alerte; l’ennemi s’enfuyait. Le lendemain, les journaux publièrent le nombre de maisons détruites et celui des victimes.

A la tête du gouvernement se trouvait, depuis le début de la guerre, Viviani, phraseur assez insignifiant, ex-socialiste et élève de Jaurès. La bourgeoisie française confie volontiers des postes de haute responsabilité aux anciens socialistes. Les radicaux, le Parti le plus nombreux, se distinguent trop par leurs vues étroites et leur mentalité de petits-bourgeois pour pouvoir gouverner dans les heures difficiles. L’avocat, passé par l’école socialiste, sait parler aux travailleurs. Il est d’autant plus apte à s’adapter à une politique tortueuse qu’il est tout disposé à vendre sa conscience pour une somme convenable… évidemment ! Briand, autrefois apôtre de la grève générale, occupait le ministère de la Justice. Il se comportait vis-à-vis de Viviani avec désinvolture et une ironie non dissimulée. Il critiquait ses initiatives réactionnaires et, sans se presser, préparait la chute de son chef et ami…

Le prestige de Joffre était alors au zénith après la bataille de la Marne. Toute la presse l’encensait à genoux, tandis qu’elle traitait le Parlement de réunion de bavards. Une campagne souterraine et active préparait la chute de gouvernement. Un changement « bonapartiste » était dans l’air. Mais pour faire du pâté de lièvre suivant le proverbe français il faut avoir du lièvre sous la main, et justement celui-ci manquait… Le Bonaparte brillait par son absence. Le « Père Joffre », moins que quiconque, convenait à ce rôle. Sa prudence, son attentisme, sa peur de l’échec faisaient de lui l’opposé du génie français par excellence : Napoléon. Dans le domaine de la stratégie, Joffre reflétait le caractère de cette petite bourgeoisie française conservatrice et bornée qui avait peur de « faire un pas en avant ».

Par la suite, après la bataille de la Marne – dont beaucoup d’ailleurs attribuaient le mérite à Galliéni – , l’autorité du généralissime déclina, d’abord lentement puis de plus en plus vite. L’armée ne trouvait aucun « aigle » pour le remplacer. Aucune nouvelle victoire, aucune nouvelle gloire ! Pas d’ « aigles » non plus dans la vie politique française. Au contraire, on ne vit jamais pareille médiocrité. Le seul grand homme que la bourgeoisie poussait en tête était A. Briand. Totalement ignare des affaires de l’État, dépourvu des qualités politiques et morales indispensables, grand- maître des manœuvres de couloirs, trafiquant des votes d’un Parlement apathique, instigateur de corruptions et de débauches, charlatan aux manières de « p… » politique, Briand était la plus belle caricature de ceux qui prônaient la guerre « grande, nationale et libératrice » ! Son grand ennemi était le vieux « tombeur » de ministères, le « Tigre », le septuagénaire Clemenceau. La force principale de son talent de publiciste était la méchanceté. Clemenceau connaissait trop bien le dessous des cartes pour s’adonner à des illusions idéalistes. Il était trop mauvais pour laisser aux autres leurs illusions intactes. Plus que quiconque il travailla à la perte de Poincaré, Joffre et Briand. Bien que ce rejeton du jacobinisme fut privé de tout talent créateur, il usa d’une énergie décuplée pour mener le combat jusqu’au bout.

Au moment où ces lignes furent écrites, Briand était déjà écarté du pouvoir. Ribot devint Premier ministre. C’était un conservateur, légèrement de gauche, sans idée bien définie sur la conduite de la guerre. Il remplaça Painlevé, mathématicien fameux, dilettante en politique, par Clemenceau. Son ministère apparut comme l’expression même du désespoir politique. Clemenceau fut plus tard ministre de la victoire. Mais… l’Histoire n’a pas dit encore son dernier mot.