Moins de fêtes et de discours, plus d’intelligence humaine !

De Archives militantes
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Au moment précis où les autorités constituées de la République inauguraient avec la pompe d’usage l’Exposition coloniale, le câble que voici me parvenait de Saïgon :

« A l’occasion du 1er mai, en Annam, divers cortèges présentant des revendications ont été reçus partout à coups de fusil. Plusieurs centaines de morts du côté des indigènes. Aucune égratignure du côté de la troupe. Les gens de cœur élèvent leur protestation indignée. Ils attendent d’autres mesures que des massacres inutiles et réclament l’envoi urgent d’une commission d’enquête parlementaire. »

Ce télégramme est signé : Cancelliéri, avocat à Saïgon. Je ne connais pas M. Cancelliéri ; je ne crois même pas qu’il appartienne à notre Fédération indochinoise. Je ne suis naturellement pas en mesure de contrôler les faits qu’il dénonce. Mais comment n’être pas saisi par le contraste entre cet appel dramatique et les discours qui retentissaient au même instant sous les voûtes officielles de Vincennes ? Comment éloigner les réflexions amères qui viennent troubler pour nous la fête ?

On a célébré une fois de plus, dans cette occasion solennelle, l’œuvre coloniale de la France, « honneur et gloire de la IIIe République ». Nous ne lui avons jamais opposé les arguments purement chauvins sous lesquels Clemenceau et son école finirent par accabler Ferry. Nous ne songeons pas davantage à l’écarter d’un mépris facile. Dans toute œuvre humaine, il y a des éléments de grandeur, et même de grandeur désintéressée. Je ne doute pas que l’histoire de la colonisation républicaine contienne des exemples individuels de courage, d’esprit de sacrifice, d’ardeur héroïque vers la découverte. Mais songeons à ce que l’œuvre accomplie a coûté de sang. Songeons à tout ce qu’elle a engendré de misère et de révolte. Songeons qu’elle s’est fondée par la force et que sur bien des points, hélas ! elle ne se maintient encore que par la force.

Les orateurs officiels nous répètent que, par son action colonisatrice, la France a répandu autour d’elle les bienfaits de la civilisation. Dans cette affirmation rituelle, il entre aussi une part de vérité. Mais en ce sens la notion même de la colonisation repose sur un principe que nous récusons de toute notre force, celui de l’inégalité foncière des races. Elle attribue implicitement aux races dites supérieures le droit ou le devoir de prendre les autres en tutelle, de les éduquer bon gré mal gré à leur exemple, de les exploiter à leur profit. Déjà, l’idée républicaine s’accommodait malaisément avec une telle conception. Le socialisme la rejette.

Ces réflexions pourront sembler intempestives et je les crois opportunes. L’Exposition coloniale sera sans doute un beau spectacle, fécond en instructions, en suggestions de toute sorte. Que le peuple de Paris, de France et de l’univers en tire plaisir et profit, nous n’y faisons nul obstacle. Mais qu’on n’oublie pas quelle réalité se cache derrière ce décor d’art et de joie. Qu’on n’oublie pas que, dans l’univers entier, les peuples conquis ou soumis commencent à réclamer leur liberté. Nous leur avons proposé ou imposé notre civilisation « supérieure » ; ils en retournent contre nous le premier article : leur droit à l’indépendance, leur droit à disposer d’eux-mêmes, du fruit de leur travail, des richesses de leur sol. Ici nous reconstituons le merveilleux escalier d’Angkor et nous faisons tourner les danseuses sacrées, mais en Indochine on fusille, on déporte, on emprisonne. C’est pourquoi nous ne nous mêlons pas à l’enthousiasme. Nous voudrions moins de fêtes et de discours, plus d’intelligence humaine et de justice.