Menchévisme et dénikisme

De Archives militantes
Aller à la navigation Aller à la recherche



Le procès des menchéviques de Kiev, dont le lecteur trouvera un compte-rendu ci-après, avait pour but de révéler une fois de plus à la classe ouvrière le rôle trouble et perfide que les menchéviques n’ont pas cessé de jouer à l’égard de la révolution prolétarienne.

Il ressort des documents présentés lors des séances du tribunal révolutionnaire que les menchéviques, après la retraite de l’Armée rouge de Kiev, entretenaient des relations de bon voisinage avec le pouvoir de Dénikine. D’autre part, la revue socialiste « Mysl » , publiée à Kharkov par le menchévique San, qui s’est par la suite enfui en Géorgie après la retraite de Dénikine, saluait en la personne de l’Armée des Volontaires les « ressusciteurs de la Russie » . Au même moment, les menchéviques de Kiev, où se trouvaient des membres du Comité central ukrainien des menchéviques et un membre du Comité central pan-russe de ce parti, entrèrent dans l’administration de la ville, établirent des liens avec les policiers de Dénikine et demandèrent des subsides pour le Bureau central des syndicats, qui n’était en fait que le Bureau central des menchéviques. En même temps, ils se firent connaîôtre à l’étranger en adressant à tous les travailleurs un appel dénigrant le pouvoir soviétique.

Les menchéviques représentaient en effet une caution utile pour le régime de Dénikine ; ils constituaient « l’opposition légale de Sa Majesté », comme les Cadets et les Octobristes[1] pendant la Douma d’État. Comme le remarque à juste titre le camarade Bardine dans son acte d’accusation, leur présence dans les institutions étatiques de Dénikine, leur existence légale, donnait à Dénikine le droit de proclamer à l’Europe que la satrapie qu’il avait créée présentait toutes les caractéristiques d’un État bourgeois européen. Si Lloyd George avait son Henderson et Clemenceau son Albert Thomas, alors Dénikine avait lui aussi ses « socialistes » légaux : les menchéviques.

En définitive, la question fondamentale que se pose tout ouvrier est la suivante : pourquoi les menchéviques, après le départ des Rouges, sont-ils restés à Kiev en tant qu’organisation légale et publique ? Par rapport à ce fait principal, les actions individuelles particulières des menchéviques restés à Kiev ne sont qu’un détail dépendant de beaucoup d’autres circonstances. Il ne fait aucun doute que le fait que l’Armée rouge se trouvait toujours à quelques dizaines de verstes de Kiev, sur la rivière Irpine, et qu’elle était restée encore trois jours à Kiev même au début d’octobre 1919, cette circonstance n’a pas donné aux menchéviques l’occasion de prouver aux Gardes blancs tous leurs sentiments de bon voisinage. Si d’un œil ils regardaient en direction des Doumas et des administrations de Dénikine, de l’autre ils devaient regarder en direction de la route de Jitomir, d’où les troupes rouges pouvaient surgir à tout moment dans Kiev.

Pourquoi donc, encore une fois, les menchéviques sont-ils restés à Kiev sous Dénikine ?

Si des soldats restent volontairement dans une zone occupée par l’ennemi, selon les lois de la guerre des États bourgeois, ils sont déclarés traîôtres et jugés par un tribunal militaire. Ce que la classe bourgeoise considère comme un crime du point de vue de son autodéfense est-il une vertu du point de vue de la légitime défense de la classe ouvrière ? La classe ouvrière et la révolution ouvrière n’ont-elles pas le droit de recourir aux mêmes mesures d’autodéfense que la bourgeoisie pour préserver son pouvoir ?

Bien sûr que oui. Pour quiconque est imprégné de conscience révolutionnaire, il est clair qu’un soldat de la révolution qui ne suit pas ses camarades, mais quitte leurs rangs et reste tranquillement dans les positions de l’ennemi, est un renégat et un traîôtre à la classe ouvrière.

Mais ici, on peut observer à juste titre que, subjectivement, les menchéviques ont le droit de ne pas se considérer comme des traîôtres, car ils n’étaient pas non plus des soldats de la révolution prolétarienne. Dans la lutte menée par la classe ouvrière de Russie et d’Ukraine contre les capitalistes et les propriétaires terriens, non seulement de l’ancien Empire russe, mais aussi du monde entier, les menchéviques sont soit des ennemis de la classe ouvrière, soit, au mieux, des neutres. Mais même dans ce dernier cas, la classe ouvrière a le droit de leur dire : « Celui qui n’est pas avec moi est contre moi ».

En restant à Kiev, les menchéviques remplirent leur mission historique : éteindre le feu révolutionnaire. La motivation avec laquelle ils ont justifié leur demande de publication d’un journal est à ce titre caractéristique. Ils ont demandé au régime de Dénikine de leur permettre d’avoir un journal « parce que, n’ayant pas d’organe propre, les ouvriers succombent à toutes sortes de rumeurs » . Le journal menchévique devait donc jouer un rôle d’apaisement, de calmant, de renforcement des fondations du pouvoir de Dénikine.

Les menchéviques, bien sûr, sont indignés au plus haut point lorsqu’on les traite de contrerévolutionnaires. Ils aimeraient être en bons termes avec Dénikine tout en conservant une réputation révolutionnaire intacte. Mais à cet égard, personne ne peut les aider. Ils partagent le sort de tous les partis intermédiaires, ils partagent le sort de l’éternel « marais », le sort de la Gironde[2] .

Dans la lutte dure et décisive que le prolétariat mène actuellement pour sa libération, il doit lutter sans merci non seulement contre ses ennemis déclarés, mais il doit aussi, sans aucune hésitation, rejeter et qualifier de traîôtres les éléments indécis qui le détournent de la lutte révolutionnaire et le conduisent dans les marécages de la conciliation, de la trahison et de la contre-révolution.

K. Rakovsky.

Décembre 1920.

  1. Parti constitutionnel-démocrate (dit « cadet » pour ses initiales « K-D »), principal parti de la bourgeoisie libérale, fondé en octobre 1905 (son nom officiel était « Parti de la liberté du peuple »). Il regroupait les représentants de la bourgeoisie, des propriétaires fonciers et des intellectuels bourgeois et se prononçait en faveur d’une monarchie constitutionnelle par des réformes démocratiques graduelles. « Octobristes » (nom officiel : « Union du 17 Octobre ») : Parti bourgeois constitué après la publication du Manifeste du 17 octobre
  2. Girondins : courant républicain bourgeois modéré lors de la Révolution française, oscillant d’abord entre la révolution et la contre-révolution avant de basculer définitivement en faveur de cette dernière.