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Marxisme et réformisme (1913)
| Auteur·e(s) | Lénine |
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| Écriture | 12 septembre 1913 |
Source : Œuvres complètes de Lénine, Editions du Progrès, 1967, Moscou, Tome 19, pp. 399-403
Les marxistes, à la différence des anarchistes, reconnaissent la lutte pour les réformes, c'est-à-dire pour telles améliorations dans la situation des travailleurs qui laissent comme par le passé le pouvoir entre les mains de la classe dominante. Mais, en même temps, les marxistes mènent la lutte la plus énergique contre les réformistes, qui limitent directement ou indirectement aux réformes les aspirations et l'activité de la classe ouvrière. Le réformisme est une duperie bourgeoise à l'intention des ouvriers, qui resteront toujours des esclaves salariés, malgré des améliorations isolées, aussi longtemps que durera la domination du capital.
La bourgeoisie libérale donne les réformes d'une main et les reprend toujours de l'autre ; elle les réduit à néant ou les utilise pour assujettir les ouvriers, pour les scinder en différents groupes afin de perpétuer l'esclavage salarié des travailleurs. C'est pourquoi le réformisme, même lorsqu'il est absolument sincère, devient en fait pour la bourgeoisie un instrument de corruption et d'affaiblissement des ouvriers. L'expérience de tous les pays montre qu'en faisant confiance aux réformistes les ouvriers ont toujours été dupes.
Au contraire, si les ouvriers ont assimilé l'enseignement de Marx, c'est-à-dire s'ils ont pris conscience du fait que l'esclavage salarié est inévitable aussi longtemps que dure la domination du capital, ils ne se laisseront tromper par aucune réforme bourgeoise. Comprenant que, si le capitalisme est maintenu, les réformes ne peuvent être ni durables ni sérieuses, les ouvriers luttent pour les améliorations qu'ils utilisent pour poursuivre une lutte plus opiniâtre contre l'esclavage salarié. Les réformistes s'efforcent de diviser et de tromper les ouvriers au moyen d'aumônes, de les détourner de la lutte de classe. Les ouvriers qui ont compris la fausseté du réformisme, utilisent les réformes pour développer et étendre leur lutte de classe.
Plus l'influence des réformistes sur les ouvriers est forte, et plus les ouvriers sont impuissants, plus ils sont sous la coupe de la bourgeoisie, plus il est facile pour celle-ci de réduire à néant les réformes par des subterfuges divers. Plus le mouvement ouvrier est indépendant, plus ses objectifs sont profonds et vastes, plus il est affranchi de l'étroitesse du réformisme, et mieux les ouvriers réussissent à consolider et à utiliser des améliorations isolées.
Les réformistes existent dans tous les pays, car partout la bourgeoisie cherche à dépraver les ouvriers d'une manière ou d'une autre, à en faire des esclaves satisfaits qui renoncent à l'idée de supprimer l'esclavage. En Russie, les réformistes sont les liquidateurs, qui renient notre passé afin d'endormir les ouvriers en les faisant rêver à un parti nouveau, déclaré, légal. Récemment, contraints par la Sévernaïa Pravda[1], les liquidateurs de Pétersbourg ont commencé à se défendre contre les accusations de réformisme. Il faut s'arrêter attentivement sur leurs raisonnements, afin de bien tirer au clair cette question d'une importance extrême.
Nous ne sommes pas des réformistes, ont écrit les liquidateurs de Pétersbourg, car nous n'avons pas dit que les réformes sont tout et le but final, rien ; nous avons dit : mouvement vers le but final ; nous avons dit : par l'intermédiaire de la lutte pour les réformes, vers la plénitude des objectifs fixés.
Voyons si ce plaidoyer correspond à la vérité.
Premier fait. Le liquidateur Sédov, résumant les déclarations de tous ses pareils, a écrit que des « trois piliers »[2] mis en avant par les marxistes, deux ne conviennent pas actuellement pour l'agitation. Il a laissé subsister la journée de travail de 8 heures, théoriquement réalisable comme réforme. Il a écarté ou éloigné précisément ce qui sort des cadres d'une réforme. Par conséquent, il est tombé dans l'opportunisme le plus évident, en pratiquant justement la politique qui s'exprime par la formule que le but final n'est rien. C'est bel et bien du réformisme, quand on repousse le plus loin possible de l'agitation le « but final » (ne serait-ce que par rapport à la démocratie).
Deuxième fait. La fameuse Conférence d'août des liquidateurs (tenue l'an dernier) repousse elle aussi le plus loin possible, pour un cas spécial, les revendications non réformistes, au lieu de les avancer le plus près possible, au cœur même de l'agitation.
Troisième fait. En niant et en minimisant le « passé », en le rejetant avec impatience, les liquidateurs se cantonnent par là même dans le réformisme. Dans les circonstances actuelles, le lien du réformisme avec la négation du « passé » est évident.
Quatrième fait. Le mouvement économique des ouvriers suscite la colère et les attaques des liquidateurs (« frénésie », « agitation stérile », etc., etc.) aussitôt qu'il se rattache à des mots d'ordre qui débordent le cadre du réformisme.
Qu'obtenons-nous en fin de compte ? En paroles, les liquidateurs rejettent le réformisme de principe ; dans les faits, il l'appliquent sur toute la ligne. D'un côté, ils nous assurent que pour eux les réformes ne sont nullement tout, mais de l'autre, à chaque fois que, dans la pratique, les marxistes dépassent les limites du réformisme, les liquidateurs répondent par des attaques ou par une attitude dédaigneuse.
Par ailleurs, les événements qui se produisent dans tous les domaines du mouvement ouvrier nous montrent que, loin de rester en arrière, les marxistes tiennent manifestement la tête en ce qui concerne l'utilisation pratique des réformes et la lutte pour les réformes. Prenez les élections à la Douma dans la curie ouvrière, les interventions des députés à la Douma et en dehors de la Douma, la mise sur pied des journaux ouvriers, l'utilisation de la réforme des assurances, le syndicat des métallurgistes, le plus important des groupements professionnels, etc : partout vous verrez que les ouvriers marxistes l'emportent sur les liquidateurs dans le domaine du travail direct, immédiat et « quotidien », dans la propagande, l'organisation, la lutte pour les réformes et leur utilisation.
Les marxistes travaillent inlassablement : ils ne laissent passer aucune « possibilité » de réformes et d'utilisation des réformes ; ils ne blâment pas, mais soutiennent et s'appliquent à développer tout dépassement des limites du réformisme, qu'il s'agisse de propagande, ou d'agitation, ou d'action économique de masse, etc. Quant aux liquidateurs, qui se sont écartés du marxisme, ils ne font que désorganiser le mouvement ouvrier par leurs attaques contre l'existence même d'un tout marxiste, par leur destruction de la discipline marxiste et par leur propagande en faveur du réformisme et de la politique ouvrière libérale.
Il ne faut pas oublier, en outre, qu'en Russie le réformisme se présente sous une forme particulière, qui consiste à vouloir identifier les conditions fondamentales de la situation politique dans la Russie d'aujourd'hui et dans l'Europe d'aujourd'hui. Du point de vue du libéral, cette identification est légitime, car le libéral croit et professe que « nous avons, Dieu merci, une constitution ». Le libéral exprime les intérêts de la bourgeoisie, quand il défend l'opinion qu'après le 17 octobre tout dépassement des limites du réformisme par la démocratie est une folie, un crime, un péché, etc.
Mais ce sont précisément ces idées bourgeoises que nos liquidateurs prônent en fait lorsque, constamment et systématiquement, ils « transfèrent » en Russie (sur le papier) le « parti au grand jour », la « lutte pour la légalité », etc. Autrement dit, de même que les libéraux, ils prônent le transfert de la constitution européenne en Russie sans le cheminent particulier qui a abouti en Occident à l'adoption de constitutions et à leur affermissement durant des générations, et parfois même durant des siècles. Les liquidateurs et les libéraux veulent, comme on dit, laver la peau sans la plonger dans l'eau.
En Europe, le réformisme, c'est en pratique le rejet du marxisme et son remplacement par une « politique sociale » bourgeoise. Chez nous, le réformisme des liquidateurs signifie non seulement cela, mais encore en plus la destruction de l'organisation marxiste, le refus des objectifs démocratiques de la classe ouvrière et leur remplacement par une politique ouvrière libérale.
- ↑ Voir le présent tome, pp. 349-352. (N.R.)
- ↑ Les trois piliers, expression couramment employée dans la presse bolchevique légale et aux réunions légales pour désigner les trois mots d'ordre fondamentaux (non tronqués), à savoir : république démocratique, journée de travail de 8 heures, confiscation de toutes les terres seigneuriales.