Ma première rencontre avec Lénine

De Archives militantes
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Quelques jours après [au printemps 1895] le départ du « Maître de vie » [E. I. Sponti,] je reçus la visite d’un nouvel hôte, lui aussi un jeune homme, de petite taille et d’apparence assez fade. Il se présenta :

— Vladimir Oulianov, récemment arrivé de Russie. Georges Valentinovitch [Plekhanov ] , à Genève, m’a chargé de vous transmettre ses salutations.

Le jeune homme me remit un livre assez volumineux, un recueil d’articles intitulé Matériaux sur la question du développement économique de la Russie , publié peu auparavant en Russie et déjà confisqué, voire brûlé par décision de la censure. On y trouvait des articles de marxistes : Plékhanov, Strouvé, Potressov, K. Touline et autres. Je connaissais la préparation de ce recueil et j’y avais moi-même écrit un article – intitulé « Les principales exigences de la vie russe » – mais je n’avais pu le terminer à temps à cause d’une maladie.

Après être resté chez moi un moment et avoir conversé de la situation en Russie, le jeune homme se leva et dit poliment :

— Demain, si vous le permettez, je repasserai chez vous pour poursuivre la conversation.

Le soir et la nuit, je parcourus le recueil apporté par Oulianov. Mon attention fut attirée par le long article de K. Touline, un nom que je rencontrais là pour la première fois. Cet article produisit sur moi la meilleure impression. Touline y présentait une critique du populisme et des « Notes critiques » de Strouvé. La construction de l’article était quelque peu désordonnée, peut-être même négligée. Mais on y sentait du tempérament, une étincelle combative, on sentait que pour l’auteur, le marxisme n’était pas une doctrine abstraite, mais un instrument de lutte révolutionnaire.

Pour moi, la découverte de ce recueil fut un véritable plaisir. Enfin, pensai-je, parât en Russie un recueil légal, imprégné non seulement de l’esprit d’un marxisme abstrait et académique, mais de l’esprit de la social-démocratie, qui donne à la doctrine marxiste une application révolutionnaire.

Mais il y avait dans les articles de Touline certaines tendances avec lesquelles je ne pouvais être d’accord. L’auteur, examinant la question des tâches des socialistes en Russie, abordait ce problème de manière abstraite, le résolvait hors du temps et de l’espace, sans s’arrêter aux particularités des conditions socio-historiques en Russie, et raisonnait comme si nous vivions en Europe occidentale. C’est ainsi que Touline abordait notamment la question de l’attitude des socialistes envers les libéraux Mais ce défaut de l’article n’altérait pas l’impression générale favorable.

Le matin, Oulianov vint me voir.

— Avez-vous parcouru le recueil ?

— Oui ! Et je dois dire que j’y ai pris grand plaisir. Enfin, une véritable pensée révolutionnaire social-démocrate s’est éveillée en Russie. L’article de Touline m’a particulièrement fait bonne impression…

— C’est mon pseudonyme, fit remarquer mon hôte.

Je me mis alors à lui expliquer en quoi je n’étais pas d’accord avec lui :

— Chez vous, dis-je, on remarque une tendance directement opposée à celle de l’article que j’écrivais pour ce même recueil. Vous identifiez nos relations avec les libéraux à celles des socialistes avec les libéraux en Occident. Or, je préparais justement pour le recueil un article intitulé « Les principales exigences de la vie russe » , dans lequel je voulais montrer qu’à l’heure historique actuelle, les intérêts immédiats du prolétariat en Russie côïncident avec les intérêts fondamentaux d’autres éléments progressistes de la société. Car chez nous, pour les ouvriers comme pour les autres éléments sociaux progressistes, la même tâche urgente est à l’ordre du jour : obtenir des conditions permettant le développement de leur large activité autonome. Pour être plus précis, c’est la tâche du renversement de l’absolutisme. Cette tâche nous est dictée à tous par la vie russe. Comme les conditions de censure ne permettent pas de définir cette tâche par son vrai nom, je l’ai caractérisée par la formule : « Création des conditions pour une large activité sociale autonome » , exigée par la vie russe.

Oulianov, souriant, répondit :

— Vous savez, Plékhanov a fait exactement les mêmes remarques à propos de mes articles. Il a exprimé sa pensée de manière imagée : « Vous, dit-il, vous tournez le dos aux libéraux, tandis que nous, nous leur faisons face. »

La profonde différence sautait aux yeux entre le jeune camarade assis devant moi et les gens avec lesquels j’avais dû traiter en Suisse. Un Grozovski quelconque, arrivé de Vilna sans aucune connaissance, considérait déjà comme indigne de lui d’apprendre. Tandis qu’Oulianov, possédant indubitablement du talent et ayant ses propres idées, montrait en même temps une disposition à les vérifier, à apprendre, à se familiariser avec la pensée des autres.

Il n’avait pas la moindre trace de vanité ou d’orgueil. Il ne me dit même pas qu’il avait pas mal écrit à Pétersbourg et qu’il avait déjà acquis une influence notable dans les cercles révolutionnaires. Il se comportait de manière affairée, sérieuse et en même temps modeste.

Il était venu en Suisse avec son passeport légal et envisageait de retourner légalement en Russie. Ses fréquentes rencontres avec moi pouvaient attirer l’attention sur lui. Or, nous avions encore beaucoup de sujets à aborder. Nous convînmes donc de quitter Zurich pour quelques jours et de nous rendre à la campagne, où nous pourrions passer des journées entières ensemble sans attirer les regards soupçonneux de quiconque.

Nous nous installâmes dans le village d’Affoltern, à une heure de Zurich. Nous y passâmes environ une semaine. C’était au mois de mai, le temps était magnifique. Nous marchions toute la journée, montions ensemble sur une montagne près de Zoug et parlions tout le temps des questions qui nous agitaient tous deux.

Et je dois dire que ces conversations avec Oulianov furent pour moi une véritable fête. Je m’en souviens encore aujourd’hui comme l’un des moments les plus joyeux et les plus lumineux de la vie du groupe « Libération du travail ».

La première question que nous discutâmes concernait l’attitude des sociaux-démocrates russes envers les libéraux. Finalement, Oulianov déclara qu’il reconnaissait la justesse du point de vue du « Groupe » sur cette question.

Je racontai à Oulianov mes rencontres avec le « Mâtre de vie ». Il s’avéra que les deux camarades étaient arrivés de Russie ensemble (je ne me souviens plus s’ils avaient voyagé ensemble depuis Moscou ou s’ils s’étaient rencontrés à Pétersbourg).

Je fis part à Oulianov de l’impression mitigée que m’avait laissée son camarade : d’un côté, un profond amour pour les ouvriers, un dévouement touchant à la cause prolétarienne ; de l’autre, une primitivité de pensée frappante.

— Et savez-vous ce qu’il m’a dit de vous ? fit remarquer Oulianov : « Assurez-vous, dit-il, de vous arrêter à Zurich, rendez visite à Axelrod – mais ne lui parlez pas des divergences entre nous. »

Je fus sincèrement touché par ces paroles du « Mâtre de vie » et les interprétai comme le signe que mes conversations avec lui n’étaient pas restées tout à fait stériles.

— Je suis très heureux de ce que vous m’apprenez, dis-je à Oulianov, mais expliquez-moi ce que voulait de nous votre camarade, pourquoi me tannait-il autant avec son agitation ?

— Eh bien voyez-vous, il avait en tête l’agitation économique.

— Diable ! Pourquoi n’a-t-il pas pu me dire franchement de quoi il s’agissait !

— Ce n’est pas son opinion personnelle. On en a beaucoup parlé récemment en Russie. J’ai apporté avec moi une brochure consacrée à cette question. Vous comprendrez, en la lisant, de quoi il était question chez nous.

— L’agitation économique, fis-je remarquer, non seulement ne contredit ni notre programme ni la tactique défendue par notre « Groupe », mais, au contraire, elle en est théoriquement conditionnée. Toute la question est de savoir comment mener cette agitation.

— Comment ? répéta Oulianov.

— Je vais vous l’expliquer par un exemple simple. Prenons Sysôïka de Rechetnikov[1] ou, mieux encore, tout un village peuplé de Sysôïkas. Ce sont des gens si obscurantistes qu’il serait absurde de commencer une conversation avec eux par des questions de liberté politique et de constitution ou par le slogan « AÀ bas l’autocratie ». Mais ils sont directement confrontés à l’usurier, au koulak. Voilà votre terrain pour l’agitation économique la plus concrète. Dès la première tentative de résistance au koulak, ils se heurteront à son défenseur – le staroste. Et le staroste, c’est déjà un représentant du pouvoir, le premier échelon de l’autorité. Le conflit des Sysôïkas avec le staroste les mènera à un conflit avec l’autorité supérieure, ne serait-ce que le stanovôï [agent de police cantonale], puis l’ispravnik [chef de police] et ainsi de suite. En s’appuyant sur ces conflits, il n’est pas difficile pour l’agitateur d’amener les Sysôïkas à une compréhension généralisée du lien entre l’antagonisme existant de leurs intérêts vitaux et le pouvoir d’État existant. Si nous menons une agitation parmi la population ouvrière des usines et des fabriques, c’est encore plus simple : où que nous commencions ici – par le contremâtre, le fabricant ou l’inspecteur d’usine –, nous tomberons toujours sur l’intervention de la police, et la lutte d’elle-même passe du plan économique au plan politique…

Nous parlâmes aussi avec Oulianov des tâches historiques particulières qui incombaient à la socialdémocratie russe dans le mouvement national général contre l’absolutisme. Et je dois reconnâtre que

c’était la première fois que je rencontrais à l’étranger un jeune camarade qui manifestait autant de curiosité et d’intérêt pour ces questions.

La conversation toucha, entre autres, à notre « opposition » à l’étranger et aux relations entre le groupe « Libération du travail » et l’« Union des sociaux-démocrates russes ».

— Le mouvement social-démocrate en Russie, dis-je à ce propos, n’en est pour l’instant qu’à l’état embryonnaire. Au fur et à mesure de son développement, de l’élargissement de son lit, de nouveaux éléments afflueront continuellement dans le parti, ayant parfois seulement superficiellement assimilé la vision du monde social-démocrate. Il peut alors facilement surgir au sein du parti des forces centrifuges, des divergences, une lutte de tendances. Il parât donc très important, dans l’intérêt du mouvement, de préserver notre « Groupe » en tant que cellule indépendante, qui veillerait sur les traditions révolutionnaires et la stabilité théorique du mouvement. La question des relations futures entre le « Groupe » et les camarades de Russie est étroitement liée à cela. Je ne me représente pas un schéma de nos relations mutuelles qui serait bon sous toutes les conditions possibles. Dans les moments d’essor, le centre dirigeant du mouvement doit être en Russie, et en période de déclin, les éléments du mouvement révolutionnaire, contraints à l’émigration, pourront trouver un refuge près de notre « Groupe » et travailler avec lui.

Pour expliquer mon point de vue sur les tâches de notre « Groupe », je donnai à mon interlocuteur cet exemple :

— Nous sommes un petit détachement de l’armée, qui se trouve sur une haute montagne, en lieu sûr, tandis que la bataille continue dans la vallée. Du sommet, nous suivons le combat et, grâce aux avantages de notre position, nous pouvons facilement embrasser tout le champ de bataille du regard, évaluer la situation générale. Mais les détails de la lutte et de la situation dans la vallée nous échappent. Ces détails ne peuvent être pris en compte que par nos camarades qui mènent directement le combat. Dans l’intérêt de la cause, une liaison très étroite et un contrôle mutuel entre l’armée et le détachement qui a été envoyé sur le sommet de la montagne sont nécessaires.

Oulianov était d’accord avec moi. Ce n’est que huit ans plus tard, au congrès de Londres du Parti ouvrier social-démocrate de Russie, que je vis combien ces idées sur les relations mutuelles entre le centre à l’étranger et le parti russe avaient été retravaillées de manière singulière par lui. Bien entendu, nous parlâmes de la situation du travail social-démocrate en Russie et, en particulier, à Pétersbourg.

— Si votre cercle a déjà des liens plus ou moins solides avec les ouvriers, dis-je à Oulianov, vous devez tenter de les formaliser sous la forme d’une organisation social-démocrate sous un nom déterminé (par exemple : « Union pour la libération du travail »). Il faut que les ouvriers, à Pétersbourg, à Moscou et dans d’autres villes, connaissent votre existence. Dans cette affaire, les démarches qui sentiraient la réclame, la tromperie, sont inadmissibles. N’attribuez pas à votre groupe une importance qu’il n’a pas encore à l’heure actuelle. Mais donnez à son travail une large publicité. Vous savez que non seulement la demande appelle l’offre, mais aussi l’inverse. Lorsque l’existence d’un cercle socialdémocrate sera connue, des ouvriers avancés et des intellectuels marxistes révolutionnaires, prêts à travailler activement, se tourneront vers lui. Au fur et à mesure de l’expansion du mouvement ouvrier, le pouvoir d’attraction de votre cercle grandira, et il pourra se transformer d’abord en un centre de rassemblement des forces, puis en centre dirigeant du mouvement social-démocrate en Russie. Il est seulement nécessaire que votre cercle réagisse en temps utile et de manière éclatante à tous les phénomènes du mouvement ouvrier et révolutionnaire général se développant en Russie.

Cette conversation eut lieu entre nous en mai 1895. Et dès la fin de cette année ou le début de la suivante, des proclamations concernant les grèves qui avaient lieu alors, signées « Union de lutte pour la libération de la classe ouvrière », parurent à Pétersbourg.

Avec l’apparition d’Oulianov à notre horizon, nous avions enfin établi des relations plus ou moins

régulières avec la Russie.

Déjà depuis Berlin, où il s’était rendu après avoir quitté la Suisse, Oulianov m’envoya divers documents et manuscrits qui présentaient pour moi un grand intérêt. Puis, de retour en Russie, il continua à m’écrire assez souvent et à me communiquer des documents concernant la vie des ouvriers à Pétersbourg.

Vers la fin de 1895, notre correspondance s’interrompit. Ne recevant longtemps aucune lettre d’Oulianov, je commençais à m’inquiéter, quand une nouvelle arriva de Russie : Oulianov avait été arrêté.

Mais nos relations avec la Russie ne furent pas perturbées par cette arrestation !

  1. Personnage paysan de l’écrivain russe Theodor Rechetnikov (1841-1871). (Note MIA)