Lunettes marxistes

De Marxists-fr
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Le retard de ma réponse s'explique non seulement par la lourdeur de ma correspondance et de mes autres travaux, mais aussi par le fait que, pendant un certain temps, je me suis demandé s'il serait bon, après la scission organisationnelle de commencer une polémique par des lettres privées. Aujourd'hui en Allemagne, il existe deux publications dans lesquelles on peut polémiquer de telle sorte que des tierces personnes, tout à fait nombreuses, puissent en apprendre quelque chose. Cependant, pour ne pas manquer une occasion d'éliminer des malentendus (s'il ne s'agit que de malentendus), j'essaierai de répondre aussi de façon personnelle à votre lettre.

Le principal argument de votre lettre - qui est aussi le principal argument d'Urbahns -consiste en l'affirmation qu'on "ne peut pas regarder les affaires allemandes avec des lunettes russes". Mais cet argument est la raison la plus importante de la scission, parce que c'est un argument national, ou, pour s'exprimer plus justement, nationaliste, qui n'a rien de commun avec un point de vue internationaliste.

J'ai été habitué à voir les affaires allemandes aussi bien que russes avec des lunettes marxistes et les chauvins nationaux n'ont jamais pu me dissuader de perdre cette habitude quand ils assuraient que nous, les marxistes intransigeants, nous voyions les affaires russes avec des lunettes allemandes (Marx étant allemand). Une tendance révolutionnaire ou plutôt pseudo-révolutionnaire qui est nationale - et pas internationale prouve par là qu'elle est non-marxiste et anti-marxiste. Le simple fait que le Leninbund n'ait pas de camarades d'idées dans le domaine international aujourd'hui le condamne déjà inexorablement d'un point de vue marxiste. En France, Urbahns a revendiqué Contre le Courant. Mais depuis, ce groupe s'est désintégré et a disparu. Urbahns a revendiqué une partie des camarades américains qui ont nettement rejeté ses avances. Cela prouve que les lunettes du Leninbund peuvent peut-être être allemandes, mais jamais marxistes.

Vous maintenez, chers camarades, que les conditions allemandes ne peuvent pas être évaluées de loin, de Constantinople. Je l'admets également et le me suis toujours exprimé avec la plus grande prudence sur les questions allemandes. Croyez-vous cependant qu'il soit plus facile de voir les affaites russes, françaises et chinoises, de Berlin ou de Wattenscheid ? Le point de départ de tout ce conflit a été la question du caractère de classe de l'Etat soviétique. Dois-je dénier à Urbahns et à vous le droit d'exprimer vos opinions sur cette question parce que vous vivez en Allemagne ? Non, je ne ferai pas cela. Je ne peux accepter votre point de vue, pas parce qu'il est allemand, parce qu'il est faux. Il y a en Russie des gens qui ont le même point de vue (Myasnikov) et, puisque l'Opposition de gauche ne peut faire aucun travail commun avec eux en Russie, comment pouvons-nous altérer notre ligne principielle pour le Leninbund en Allemagne ? Si vous regardez cette question de près, vous ne nous le demanderez pas.

L'erreur fondamentale d'Urbahns consiste en

  1. sa théorie de l'Etat en général (fondamentalement il est avec Otto Bauer contre Marx, Engels et Lenine);
  2. son évaluation de l'Etat soviétique;
  3. les leçons de la révolution chinoise;
  4. son rapport avec l'Internationale Communiste et le K.P.D.

Tout cela n'est pas des affaires intérieures allemandes sur lesquelles il serait difficile de se former un jugement concret à cette distance, mais englobe au contraire les questions les plus principielles et les plus fondamentales de la théorie communiste et de la politique communiste internationale.