Lettre sur les perspectives en Allemagne

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Auteur·e(s) Léon Trotski
Écriture 13 novembre 1933

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réponse à une lettre posant la question de la lutte contre l'hitlérisme


Qu'est-ce qui est nécessaire pour lutter pacifiquement contre le hitlérisme ? Avant tout il faut comprendre qu'il s'agit d'un problème sérieux et très difficile qu'on ne peut simplement résoudre par un boycottage commercial. La question sera réglée en Allemagne même. Les contradictions du régime de Hitler sont immenses, mais elles peuvent conduire à deux issues différentes : la guerre, ou la révolution.

Dans le cas d'une guerre, que Hitler prépare avec obstination et systématiquement, le sort du régime sera lié à celui de la guerre. Mais il est maintenant clair, pour quiconque pense, qu'une nouvelle guerre pourrait détruire, non seulement le fascisme, mais la civilisation européenne. Et ce serait un prix trop élevé ! Seul le renversement révolutionnaire du régime nazi peut éviter la guerre, et c'est en ce sens que je dis que la question de Hitler sera décidée en Allemagne. A la différence des bureaucrates irresponsables de l'I.C., je n'attends pas en Allemagne de révolution imminente. La catastrophe qui a frappé le prolétariat allemand est de trop longue portée. Ce ne sont pas seulement les organisations, mais leur charpente politique qui ont été ébranlées. Après d'aussi terribles défaites, les masses populaires ont besoin d'énormément de temps pour rassembler de nouveau leurs forces.

En même temps commencera la création d'un nouveau parti prolétarien. Vous vous demandez s'il n'est pas possible que la social-démocratie et le parti communiste puissent reprendre leur rôle historique dans le mouvement. Non, ils ne le peuvent pas. La classe ouvrière excusera bien des fautes de la part de ses dirigeants, mais elle ne peut pas excuser, et elle n'excusera pas les crimes monstrueux de la social-démocratie ou la honteuse faillite du prétendu parti communiste. Toute l'histoire atteste le fait qu'un parti révolutionnaire qui ne s'est pas montré à la hauteur d'une grande épreuve historique disparaîtra de la scène, ou, au moins, ne jouera plus de rôle dirigeant. Le prolétariat allemand rassemblera ses rangs sous un nouveau drapeau. Il construira un nouveau parti et participera à la construction d'une nouvelle Internationale.

Je ne veux pas dire du tout par là que le travail antérieur de la social-démocratie et du parti communiste doit être rayé de l'histoire. Des millions et des millions d'ouvriers social-démocrates et communistes sont en train de réfléchir douloureusement à ce qui est arrivé, et, guidés par leurs connaissances antérieures, cherchent une nouvelle façon de penser. Cette activité invisible, clandestine, se poursuit dans les usines, dans les prisons et les camps de concentration. Ce n'est pas du tout par hasard que trois millions de voix ont répondu « non » à Hitler hier ! Et ce, sous une terreur politique sans précédent dans l'histoire du monde[1]. Ce nombre va grandir. Des combattants révolutionnaires se renforceront et se tremperont. L'Allemagne avance, pas aussi vite que nous le voudrions, mais avec une nécessité de fer, vers sa plus grande révolution.

Vous demandez maintenant comment les ouvriers américains peuvent aider la lutte du prolétariat allemand contre le fascisme ? La plus grande aide peut et doit être de combattre le fascisme en Amérique même. Les Allemands constituent une fraction importante de la population des Etats-Unis Hitler aimerait en faire une base pour le fascisme américain. Les masses ouvrières d'Amérique devront suivre ce processus avec beaucoup d'attention. Tout ouvrier américain devrait se dire : « Nous ne laisserons pas les fascistes lever la tête ! » Et il ne suffit pas de le dire, il faut le faire. Tout siège d'infection fasciste doit être encerclé par un anneau des organisations défensives de combat. Toute tentative des fascistes de s'emparer de la rue, de détruire un journal ou de briser une réunion doit être sans merci étouffée dans l'oeuf.

Le national-socialisme est indissolublement lié à l'antisémitisme et à ses pogroms. Pour la fraction juive de la population des Etats-Unis, la question de la croissance du fascisme en Amérique est donc d'une importance vitale. Compter sur la « Constitution » américaine comme une garantie en soi contre les fascistes serait de l'enfantillage pur. L'exemple de l'Italie, et surtout de l'Allemagne, devrait apprendre quelque chose aux gens mûrs ! Seule une lutte de masse contre le fascisme peut l'empêcher se développer. En ce sens, la population ouvrière juive d'Amérique ne peut espérer de défense réelle que d'un puissant développement du mouvement ouvrier aux Etats-Unis.

  1. Le 12 novembre 1933, le gouvernement hitlérien avait organisé un référendum sur la question de l'approbation de la politique gouvernementale. Le vote global apporta à Hitler 88% de « oui ». Mais il y avait eu 2.101.000 « non », 757.000 bulletins nuls et 1.686.000 abstentions. Quant aux conditions de cette consultation, G. BADIA (Histoire de l'Allemagne contemporaine, t. II, p. 34, n. 3) fait remarquer qu'au camp de concentration de Dachau, les autorités annoncèrent 2.154 oui sur 2.242 votants.