Lettre ouverte à propos de Siqueiros, Paris, 15 Avril 1963

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à MM. DUHAMEL, MAURIAC, MAUROIS, PAULHAN. ROSTAND, de l'Académie Française et quelques autres.

Messieurs.

C’est avec étonnement que nous relevons vos signatures au bas d'un appel en faveur de la libération du peintre mexicain Siqueiros. Nous pensons que vous avez cédé à un sentiment "humanitaire” qui, pour beaucoup d'entre vous, n'avait jamais saisi les occasions de s'exprimer que l'actualité présente en si grand nombre. Il y a aujourd'hui partout d’autres artistes incarcérés ou menacés, dont la cause ne devrait pas moins provoquer votre empressement. Sans préjudice de notre hostilité fondamentale au régime pénitentiaire nous sommes aussi soucieux que vous de défendre, pour un intellectuel, le droit à s’exprimer par les moyens qu’il choisit et nous pensons que votre bonne foi a été surprise. Les motifs de la détention de Siqueiros seraient-ils arbitraires, cet arbitraire ne saurait faire oublier les faits suivants :

1° Même en prison, Siqueiros demeura un peintre officiel. À plusieurs reprises, des documents photographiques l'ont montré à son travail, dans sa "cellule", travail dont les commandes de l’État et des universités font les principaux frais.

2° Même en prison, Siqueiros reste, comme homme et comme artiste, à jamais souillé par la part prépondérante qu’il prit le 24 mai 1940, à l'attaque de la maison de Léon Trotsky à Coyoacan, faubourg de Mexico. Attaque qu’il dirigea personnellement en uniforme de major de la police, à la tête de tueurs recrutés par lui. Le petit-fils de Trotsky, un enfant de dix ans, fut blessé au cours de la fusillade. Quelques jours plus tard, la cadavre de Robert Sheldon Harte, secrétaire de Trotsky, qui avait été enlevé par les assaillants, fut retrouvé dans une maison qui appartenait à la famille de Siqueiros.

Celui-ci ne s’en tint pas là, puisqu'après le meurtre de Trotsky, le 20 août 1940, on découvrit qu’il avait loué le bureau qui servait d'adresse à l'assassin, Jackson alias Mornard. "Indubitablement, dit le policier qui mena l’enquête, Siqueiros et Jackson se connaissaient et travaillaient ensemble." Le 23 mai 1947, Siqueiros, rentrant d'une confortable fuite au Chili, déclarait au journal "Excelsior" de Mexico :

"Dans l'instruction ouverte contre moi et qui comporte sept tomes, ni plus ni moins, est démontrée ma responsabilité exacte dans l'affaire. Une responsabilité que je n’ai pas déclinée et que je ne déclinerai jamais, tout en affirmant que j’ai agi en franc-tireur. Je dois constater que je tiens ma participation pour l’un des plus grands honneurs de ma vie"[1].

Aucune solidarité intellectuelle ne saurait jouer envers le tenant de cette ignoble conception de "l'honneur". Son passé interdit à Siqueiros de se poser en martyr de la liberté. L'inachèvement de "fresques immenses", qu'on nous permettra ds ne pas "admirer" avec la même confiance que vous, ne saurait être pour le monde une "perte irréparable", dès lors que ces fresques se sont développées, sur la muraille de l’histoire, à partir d'une tache de sang.

PARIS, 15 Avril 1963.


Daniel ABEL, Pierre ALECHINSKY, Philippe AUDOUIN, Jean-Claude BARBE, Jean-Louis BEDOUIN, Robert BENAYOUN, Jean BENOIT, Théo BERNARD, Vincent BOUNOURE, André BRETON, Guy CABANEL, Jorge CAMACHO, Agustin CARDENAS, Michel COLLINET, Adrien DAX, Yves ELLEOUET, Henri GINET, Georgee GOLDFAYN, Reinhoud D'HAESE, Alexandre HENISZ, Regnar von HOLTEN, Marianne et Radovan IVSIC, Edouard JAGUER, Alain JOUBERT, Jacques LACOMBLEZ, Robert LAGARDE, Juan LANGLOIS, Gérard LEGRAND, Julio LLINAS, Olivier de MAGNY, Joyce MANSOUR, Jehan MAYOUX, Jean-Marc MELOUX, Maurice NADEAU, Pierre NAVILLE, Mimi PARENT, José PIERRE, André PIEYRE de MANDIARGUES, Paul REVEL, Gérard ROSENTHAL, David ROUSSET, Jean SCHUSTER, Marijo et Jean-Claude SILBERMANN, Julio H. SILVA, Claude TARNAUD, Hervé TELEMAQUE, Jean TERROSSIAN, TOYEN, Jean-Pierre VIELFAURE, Jacques ZIMMERMANN.

  1. Cf. Victor Serge, Vie et mort de Trotsky, 1951 et Julian Gorkin, Ainsi fut assassiné Trotsky, 1948.