Lettre aux membres du Parti Communiste, 22 novembre 1924

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Auteur·e(s) Alfred Rosmer
Pierre Monatte
Victor Delagarde
Écriture 22 novembre 1924

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Rosmer et Monatte en lutte contre la "bolchévisation" du P.C.F....
La publication de cette lettre ouverte vaudra à ses auteurs leur exclusion du P.C.F.



🔍 Voir aussi : Réponse du BP du PCF.

Avant le Congrès de Janvier[modifier le wikicode]

Paris, 22 novembre 1924

Nous sommes à la veille du Congrès de Paris. Les membres du Parti sont appelés à discuter dans leurs cellules les multiples questions portées à l'ordre du jour de ce congrès important. Jusqu'ici ils n'ont entendu qu'un son de cloche. Nous tenons à en faire entendre un second.

C'est incontestablement notre droit comme membres du Parti, membres désavantagés, infériorisés puisque la fraction qui dirige le Parti se permet de monopoliser la presse communiste et d'y faire entendre exclusivement son point de vue.

Attaqués maintes fois, dans les assemblées et dans la presse du Parti, attaqués avec violence et avec injustice, longtemps nous avons méprisé ces attaques, estimant que le Parti avait mieux à faire qu'à s'entre déchirer et que le temps suffirait à calmer l'ardeur des néophytes du prétendu bolchevisme français qui nous insultent. Nous nous sommes évidemment mépris.

A la suite de la dernière Conférence des Secrétaires fédéraux, où nous fûmes qualifiés d'éléments nettement anticommunistes, nous avons répondu en fixant sommairement notre position dans une déclaration adressée au Comité Directeur et signée par trois membres du C. D. Cette déclaration, il n'en a pas été donné connaissance au C. D. Elle n'a pas davantage trouvé place dans la presse du Parti, ni dans l'Humanité, ni même dans le Bulletin Communiste. On comprendra que nous la fassions connaître, après une longue attente, aux membres du Parti, par le seul et faible moyen qui nous reste.

On le comprendra d'autant plus qu'il ne peut échapper à personne que l'on prépare notre exclusion. On veut, comme à la dernière Conférence, en surprenant la bonne foi du Parti, provoquer une Fédération de la Nièvre quelconque à déposer une proposition d'exclusion que les hommes de l'appareil, dûment stylés, feront adopter d'emblée.

Que cette triste manœuvre soit ou non susceptible de réussir, nous n'en savons rien. Mais il est une chose que nous ne voulons pas, c'est qu'elle réussisse par surprise. C'est pourquoi nous adressons aux membres du Parti cette lettre, afin de les mettre en garde, afin qu'ils disent nettement aux camarades qu'ils délégueront au Congrès s'ils doivent ou non nous chasser du Parti.

Depuis un an, on agite le spectre d'une droite dans le Parti et dans l'Internationale. On accuse cette droite de nuire, de désagréger, de décomposer le Parti ; on l'accuse d'entraver son travail politique et de susciter des obstacles à sa réorganisation sur la base des cellules d'entreprise.

Nous sommes bien sûrs de ne pas appartenir à la droite du Parti.

Quand Treint publia sa première édition de la géographie des tendances, Monatte lui répliqua avec raison que s'il voulait à tout prix nous classer quelque part il devrait nous loger dans une toute autre tendance, qui s'appellerait, la gauche ouvrière. Dans sa deuxième édition, revue et corrigée, des tendances du Parti, Treint paraissait donner satisfaction à cette juste revendication ; il parlait récemment du « néogauchisme ouvriériste, teinté de syndicalisme pur », de Monatte,

Nous n'étions toujours pas plus orthodoxes qu'avant ; nous sentions toujours le roussi; mais enfin c'en était fini de l'imbécile qualification de droitiers ; nous étions reconnus et proclamée gauchistes, néogauchistes.

Mais sous la plume et dans la bouche de Treint et de ses amis, les mots changent rapidement de sens. Dès le lendemain, nous redevenions la droite pestiférée. Il suffit sans doute de ne pas bailler d'admiration devant les cabrioles de Treint pour être rangé dans la droite.

Voyons ce qu'on reproche à la prétendue droite que nous composerions.

Notre grand crime consisterait à faire écho à l'opposition communiste russe qui aurait constitué une sorte d'organisation internationale. Nous devons avouer, à notre confusion et à notre grand regret qu'aujourd'hui encore nous ne connaissons même pas le grand discours prononcé en juillet par Trotski à l'assemblée des vétérinaires de Moscou, non plus que sa préface[1] à la nouvelle édition de 1917, discours et préface pourfendus avec tant de véhémence.

On avouera que pour des « trotskystes » nous manquons pour le moins de vigilance. Certes, on nous a trouvés et on nous trouvera pourtant chaque fois qu'on insultera Trotski, parce que son nom et son effort, à coté du nom et de l'effort de Lénine, s'identifient avec la Révolution russe. Nous dirons plus : nous pensons que c'est Trotski, à l'heure actuelle, qui pense et qui agit vraiment dans l'esprit de Lénine, et non ceux qui le poursuivent de leurs attaques tout en se drapant dans le manteau du léninisme.

Mais nous savons bien que si demain Trotski ralliait la majorité dans le :Parti Communiste russe, les mêmes communistes français qui l'insultent aujourd'hui en le traitant de petit bourgeois et de contre révolutionnaire seraient les premiers à l'aduler et nous trouveraient alors trop peu « trotskystes».

En attendant, ils feraient mieux, puisqu'ils rouvrent devant le Parti français une nouvelle discussion sur le Parti Communiste russe, de fournir le minimum de documents permettant de se former une opinion. C'est leur droit de publier à grand fracas des critiques du discours et de la préface de Trotski ; mais c'est leur devoir élémentaire de faire connaître ce discours et cette préface. En ayant tardé à le faire, ils ont montré leur profond mépris pour les membres du Parti. Naturellement, ce qui leur importe, ce n'est pas un jugement éclairé du Parti, mais son approbation aveugle et fanatique.

Qu'il y ait un malaise grave dans l'Internationale, depuis la mort de Lénine et depuis sa retraite forcée par la maladie, c'est un fait trop visible, mais il est bien indépendant de la crise que traverse le Parti français.

Nous l'avons dit au cours des discussions du début de l'année : Notre Parti se trouvait en face de deux crises superposées, une crise nationale et une crise internationale, et nous l'avons prouvé par des faits et par des déclarations incontestables. Il nous suffira de rappeler les paroles par lesquelles Renaud Jean expliqua au Comité Directeur, en mars dernier, son vote des fameuses thèses : « Je les vote parce qu'il faut sortir de la situation présente, mais je le fais sans enthousiasme et tout à fait convaincu qu'elles ne changeront rien ; le Parti est en état de crise permanente. »

En effet, le Parti est en état de crise permanente. Le dernier accès de fièvre, qui parait n'être pas guéri, tant s'en faut, fut provoqué, voilà un an, par la non réélection de Treint au secrétariat du Parti. Quels furent les artisans les plus acharnés de cette non réélection et, par là, les responsables de la crise? Des hommes qui avaient collaboré, au cours de l'année 1922, avec Treint au Bureau Politique et au Secrétariat, c'est à dire Louis Sellier et Doriot, et qui déclaraient que tout travail collectif était impossible avec lui.

Ils n'étaient d'ailleurs pas seuls à penser ainsi ; Humbert-Droz, le délégué de l'Internationale, en était arrivé à dire que tant que Treint et Souvarine seraient à la tête du Parti, il serait impossible d'avoir en France un Parti Communiste. Souvarine a été dévoré, mais Treint demeure et tout ce qui pouvait jadis être reproché à Souvarine peut l'être aujourd'hui, et plus légitimement, à Suzanne Girault et à Treint : l'autocratie de ces derniers pèse incontestablement d'un poids plus lourd sur tout le Parti. Elle pèse si lourdement qu'un militant du mouvement syndical, secrétaire d'une Fédération d'industrie et qui vit en dehors des tendances et des clans du Parti, reprenait sans le savoir le propos d'Humbert-Droz et déclarait récemment qu'il n'y aura pas de Parti ni de G.G.T.U. tant que régnera Suzanne Girault.

Quel crime pouvons nous avoir commis contre le Parti, néo gauchistes ou droitiers que nous sommes ?

Il n'y a pas très longtemps, le député Doriot déplorait que Monatte et Rosmer n'aient pas été plus combatifs, qu'ils n'aient pas poursuivi plus longtemps la lutte contre la soi disant gauche. Il ne voyait pas que nous avions ainsi refusé non seulement de faire perdre au Parti son temps et ses forces, mais de lui porter, même involontairement, préjudice, à lui et à l'Internationale. Il ne le comprenait pas alors, Cela ne l'empêche pas aujourd'hui de vilipender la droite et ses crimes imaginaires. Nous le verrons peut être demain réclamer notre exclusion du Parti.

S'il est un reproche que nous ne méritons pas, c'est bien celui d'avoir voulu nuire au Parti, d'avoir cherché à entraver son travail, d'avoir essayé de le désagréger. Nous mériterions plutôt celui d'avoir réduit à l'excès notre droit de critique. Par contre, ces reproches s'appliquent à merveille à ceux qui nous les adressent, c'est à dire à ceux qui, depuis un an, font à la tête du Parti non une politique de Parti mais une politique de fraction et qui, se figurant être tout le Parti, s'apprêtent à en chasser quiconque se refuse à le confondre avec leurs personnes.

Depuis près de dix mois qu'ils ont la direction effective du Parti, voyons donc ce qu'ils en ont fait.

Tout d'abord, ils ont dirigé le Parti sans tenir compte du Comité Directeur. Ils n'ont pas su gré à ce Comité Directeur qui, en mars, votait docilement, à la quasi unanimité, leurs thèses sur la révision du front unique et la bolchévisation du Parti. Ce vote acquis, ce pauvre C. D. a été périmé. On l'a réuni ou non, au gré du Secrétariat, on a tranché de tout sans le consulter et souvent sans l'avertir ensuite. C'est ainsi, par exemple, que les membres du Comité Directeur ont appris en lisant l'Humanité que le Parti allait tenir un Congrès en janvier.

Ils ont pris en mains l'Humanité, à qui nous avions, paraît-il, fait perdre sa claire figure communiste. La lui ont ils redonnée ?

Certes, nous n'avons jamais prétendu, que l'Humanité était un modèle de journal ouvrier, de quotidien communiste. et nous l'avons souvent dit dans les Conseils du Parti. Mais nous sommes bien certains qu'elle est aujourd'hui de moins en moins un journal, qu'elle est devenue un mauvais Bulletin Communiste quotidien. Loin de prendre une claire figure communiste, elle a plutôt mis un masque caricatural. Le communisme n'a pas le mépris de la classe ouvrière et ne croit pas qu'il soit utile de lui servir une nourriture sans os et sans arêtes, une véritable bouillie intellectuelle pour enfants.

Le premier résultat, c'est que beaucoup d'ouvriers cessent de lire l'Humanité. L'un des mots d'ordre du Parti était de doubler le chiffre de son tirage et le porter à 400.000 d'ici la fin de l'année. Au lieu d'approcher de ce but, on s'en éloigne. Treint a raconté au Congrès du Parti tchécoslovaque que le tirage de l'Humanité avait augmenté de 40 000 exemplaires. Ne pouvant croire qu'il a délibérément menti aux communistes tchécoslovaques, nous supposons qu'il a voulu dire que l'Humanité avait diminué d'autant.

Treint a dit encore à Prague qu'une menaçante crise financière avait été réglée en cinq semaines. Évidemment, les membres du Parti ont fait, voilà quelques mois, un gros effort, mais la crise financière n'a pas été dénouée pour cela. Elle ne pouvait pas l'être d'ailleurs, du moment que l'on continuait à gaspiller 50.000 francs par mois - plus d'un demi-million par an - pour l'Humanité du Midi et que l'on faisait rentrer les permanents de l'appareil que l'on avait compressé.

Si bien que le Parti en est arrivé à envisager le système des souscriptions, non comme un moyen exceptionnel dans des circonstances exceptionnelles, mais comme un moyen courant de boucler son budget normal.

C'est d'ailleurs parce que les dirigeants de la fraction qui dirige le Parti sont effrayés des résultats de leur propre gestion qu'ils crient si fort contre la droite. Ils ont besoin de donner le change. Bien incapables, en outre, d'apercevoir et de reconnaître leurs fautes, il est naturel qu'ils attribuent à d'autres la responsabilité de leur propre gabegie.

Ils raisonnent exactement de cette manière quand ils nous accusent d'avoir entravé la réorganisation du Parti sur la base des cellules d'entreprise. Ils nous attribuent charitablement les difficultés naturelles que l'opération comportait et celles que leur conception et leur manière de faire y ont ajouté. Ce n'est pas en donnant la droite à dévorer aux cellules qu'ils leur fourniront un aliment, ni qu'ils résoudront ces difficultés.

La réorganisation sur la base des cellules est une oeuvre capitale pour le Parti. S'il la réussit, c'est-à-dire s'il sait déterminer les tâches pratiques des cellules, éviter qu'elles tournent à vide et se découragent, il disposera réellement d'une base de granit. Mais le granit pourrait bien se changer en sable mouvant si les cellules, au bout de quelques semaines, n'apercevaient pas le travail qui leur incombe, si on leur refusait, en outre, le droit élémentaire de désigner leur secrétaire et leur délégué de rayon, sans crainte d'un veto d'en haut.

Il est beaucoup question d'homogénéité, d'alignement, de discipline. Du haut en bas du Parti, on établit une cascade de mots d'ordre auxquels on doit obéir sans comprendre et surtout sans murmurer autre chose que le sacramentel : Capitaine, vous avez raison ! Une mentalité de chambrée se crée et les moeurs de sous-offs s'installent. Il n'est question que d'appareil à faire fonctionner, de permanents à instituer. Bientôt la bureaucratie du Parti fera la pige à celle de l'Etat français.

On dit que le Parti doit être une cohorte de fer. En réalité, quiconque fait preuve de caractère doit être brisé. Au Ve Congrès mondial, Jerram, dans un geste de courage, cherche à empêcher la délégation française de commettre une faute préjudiciable au Parti. Au retour, on expédie quelqu'un pour le démolir dans la Fédération du Nord. Il faut s'incliner, non devant des idées, ou des décisions prises par l'organisation mais devant des hommes. Par ce moyen, ce ne sont pas des cadres solides que l'on prépare, ce n'est pas une cohorte de fer que l'on forme, mais un régiment de limaces.

Des perroquets communistes peuvent seuls parler sans rire de l'unité monolithique du Parti Communiste français. S'il est un parti composé de morceaux très divers, c'est bien le nôtre. Leur fusion promettait d'être lente et les fondeurs étaient tenus de veiller ferme. A coup sûr, des événements révolutionnaires auraient activé cette fusion et rejeté des scories ; ils ne se sont pas produits. A défaut, c'est le travail collectif de chaque jour, modeste et tenace, qui pouvait l'opérer. Au lien de travail collectif, on a assisté à un travail fractionnel en règle poursuivi par la soi-disant gauche en utilisant l'appareil du Parti. Hier, c'était le centre qu'elle voulait hypocritement torpiller en la personne de Sellier pour sa gestion financière qui n'a d'autre pendant que celle de Treint. Aujourd'hui, c'est la gauche ouvrière qu'on veut passer par la fenêtre. A qui le tour demain ? Le Parti français risque fort de ressembler à ces républiques sud-américaines où se produit un coup d'Etat tous les trois mois.

L'importance du Congrès prochain ne peut échapper à l'ensemble des membres du Parti. Ce qui est important, ce n'est pas que nous puissions y être frappés d'exclusion, c'est que, sous l'étiquette de la bolchévisation, on y aggrave les méthodes autocratiques actuelles, qui sont bien le plus flagrant désaveu du bolchévisme et du communisme.

  1. Il s'agit des Leçons d'Octobre dont la publication sera l'occasion d'un combat féroce entre l'Opposition et la troika Zinoviev-Kamenev-Staline.