Lettre au New York Times, 20 novembre 1939

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Une mauvaise Façon d’informer

Votre correspondant de Moscou, dans une dépêche sur la politique étrangère du Kremlin, dans le New York Times du 12 novembre, affirme que cette politique est dictée par la doctrine marxiste. M. Gedye réitère avec insistance : « Ils sont marxistes avant tout, enfin et toujours. » Ainsi est-il totalement d’accord avec l’appréciation que les têtes du Kremlin donnent eux-mêmes et qui leur est nécessaire pour soutenir la réputation de leur agence internationale, le Comintern. Il est, bien entendu, impossible d’entamer ici une discussion sur le « marxisme » du Kremlin. Cependant il y a dans la dépêche de M. Gedye des affirmations plus concrètes que je ne peux pas laisser passer.

« Les dirigeants », écrit M. Gedye, « n’ont pas adopté la théorie de Léon Trotsky sur la “ révolte permanente ” et l’idée que le socialisme est impossible dans un seul pays. Loin de cela, ils sont convaincus que Lénine a toujours eu raison. »

Ces deux phrases contiennent, pour m’exprimer avec modération, deux incompréhensions. Lénine n’a jamais propagé la théorie du socialisme dans un seul pays. Au contraire, il a toujours affirmé que le sort définitif de l’ordre social en U.R.S.S. dépend complètement du sort du capitalisme international. Permettez-moi de me référer à mon History of the Russian révolution (vol. III, pp. 378-418), où j’ose le croire, il est prouvé de façon irréfutable que Lénine avait une conception directement opposée à celle qui lui est attribuée par le Kremlin.

Même après la mort de Lénine, au printemps de 1924, Staline continuait à expliquer, dans sa compilation Les Problèmes du Léninisme, comment et pourquoi Lénine considérait qu’il était impossible de construire une société socialiste dans un seul pays. C’est seulement dans l’édition de ce même livre à l’automne de 1924 que Staline, mû par des considérations pratiques et pas théoriques, a changé radicalement de position sur ce point non sans importance. A la suite de ce tournant, le Kremlin a fait une tentative pour obliger Lénine à changer d’idée aussi. Et malheureusement M. Gedye appuie cette tentative.

Non moins erronée est l’assertion qui concerne la théorie de la « révolte permanente » à laquelle j’adhérais prétendument. La théorie de la « révolution permanente » (pas « révolte »), partant d’une analyse des rapports de classe dans la Russie tsariste, arrivait à la conclusion que la révolution démocratique en Russie devait conduire inévitablement à la prise du pouvoir par le prolétariat et ouvrir ainsi l’ère de la révolution socialiste. Je ne crois pas que les derniers événements aient réfuté cette théorie formulée au début de 1905. En tout cas, elle n’a rien de commun avec la théorie de la « révolte permanente », qui me semble simplement un non-sens. La presse totalitaire de Moscou a, bien entendu, plus d’une fois représenté mes idées sous une forme caricaturale. M. Gedye a, de toute évidence, assimilé cette présentation caricaturale.

Je dois dire de façon générale que, nulle part, les correspondants étrangers ne sont travaillés avec autant d’obstination et de succès qu’à Moscou. Au cours des dernières années, nous avons observé combien quelques journalistes américains avaient systématiquement induit en erreur l’opinion publique américaine par leurs articles sur « la Constitution la plus démocratique du monde », sur la sympathie du Kremlin pour les démocraties, sur la haine, non moins profonde, du Kremlin pour Hitler et ainsi de suite.

Le résultat d’une telle façon d’informer est que le tout récent tournant du Kremlin a pris le public au dépourvu. Dans un pays où les livres consacrés à l’histoire du parti et de la révolution, les pièces historiques, les films historiques, les peintures historiques, ne sont que des falsifications consciemment fabriquées, le correspondant étranger devrait se munir d’une bonne quantité de méfiance critique, s’il veut réellement informer l’opinion publique dans son propre pays et non maintenir simplement les relations amicales avec le Kremlin.

Permettez-moi d’utiliser cette occasion pour une autre correction. A plusieurs reprises, j’ai rencontré l’allégation que Lénine caractérisait Trotsky comme « le membre le plus intelligent du comité central ». J’ai peur que cette traduction ait aussi son origine dans un des trop confiants correspondants de Moscou. Le mot « intelligent » dans ce contexte a une connotation ironique, un peu condescendante, dont il n’y a pas trace dans le prétendu Testament de Lénine. « Samiy Spasobniy », les mots russes exacts employés par Lénine, peuvent se traduire en anglais par « le plus capable », en aucun cas par « le plus intelligent).