Lettre à la rédaction du Labour Leader

De Marxists-fr
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Chers camarades,

Je me réjouis, à une époque où les classes dirigeantes d'Allemagne  et d'Angleterre attisent par tous les moyens une haine sanglante  entre nos deux peu les, de pouvoir, en tant que socialiste allemand,  adresser à des socialistes anglais quelques mots de fraternité. J'ai la  douleur de devoir les écrire en un temps où l' lnternationale socialiste,  notre certitude rayonnante d'autrefois, git à terre avec tous nos  espoirs, où cle trop nombreux « socialistes › dans la plupart des pays  en guerre - y compris l`Allemagne - se sont laissé, juste au  moment où le caractère néfaste du régime capitaliste devenait plus  manifeste que jamais, docilement atteler aux chars de guerre de  l'impérialisme dans la plus pirate des guerres de piraterie. Mais  je suis heureux et fier de vous adresser mon salut, précisément à  vous, à l'I.L.P.“, qui, dans le délire de la tuerie générale, avez  sauvé, avec nos frères russes et serbes, l'honneur du socialisme.  

La confusion règne dans les rangs du socialisme, et certains en  rejettent la responsabilité sur les principes socialistes eux-mêmes.  Mais ce ne sont pas ces principes qui ont failli, ce sont ceux qui  les représentaient. Il n'y a rien à changer à notre enseignement,  mais seulement à le rendre vivant, à le transformer en actes.  Paillettes trompeuses sont les phrases sur la défense de la patrie  et la libération des peuples, dont l'impérialisme orne ses instruments  de meurtre. Chaque parti socialiste a son ennemi : l'ennemi du  prolétariat international, dans son propre pays; c'est là qu'il doit  le combattre. La libération de chaque peuple doit être son œuvre  propre.  Seul l'aveuglement peut exiger la continuation du massacre jusqu'à  la défaite des « ennemis ›. La prospérité des peuples est indissolublement liée ; la lutte de classe du prolétariat ne peut être menée  que sur une base internationale.

Des prétendus sages, dont l'âme opportuniste ne se laisse que  trop volontiers entrainer par les tourbillons des vents diplomatiques,  les déchainements du chauvinisme, déclarent que l'avenir du mouvement ouvrier ne peut plus désormais être international. Mais la  guerre mondiale, qui a détruit l'ancienne Internationale, est le  meilleur plaidoyer en faveur de la nouvelle Internationale, une  Internationale, certes animée d'un autre esprit, d'une autre résolution  que celle dont les puissances capitalistes se sont joué si facilement  le 4 août 1914.       

Ce n'est que clans la collaboration des masses laborieuses de  tous les pays en faveur de la paix que réside dès maintenant,  durant la guerre, le salut de l'humanité. Nulle part ces masses  n'ont voulu la erre, nulle part elles ne la veulent. Doivent-elles,  ayant au cœur la haine de la guerre, continuer à s'entredéchirer ?  Aucun peuple ne doit commencer à parler de paix, eh bien, qu'ils  en parlent tous en même temps. Et celui qui le premier en parlera  montrera de la force, non de la faiblesse, et récoltera gloire et  gratitude. Chaque socialiste doit agir aujourd'hui dans son pays  en tant que combattant de classe et annonciateur de la fraternité  internationale, dans la pleine confiance que chaque mot qu'il dira  en faveur du socialisme, en faveur de la paix., chaque acte qu'il  accomplira dans ce sens, suscitera les mêmes paroles et les mêmes  actes dans les autres pays, jusqu'à ce que la flamme de la volonté  de paix brille, claire, sur l'Europe.  

L'exemple, que vous et nos frères russes et serbes, avez donné  au monde, sera imité là où la social-démocratie est encore prise  dans le filet des classes dirigeantes. Et je suis certain que la  masse des ouvriers anglais se ralliera aux vaillantes troupes de  l'I.L.P. Dès aujourd'hui, les sentiments de la classe ouvrière allemande aussi sont beaucoup plis proches qu'on ne le croit généralement d”une telle attitude. Elle manifestera sa volonté avec de  plus en plus de fougue à mesure qu'elle percevra l'écho de son cri  de paix dans les autres pays. Ainsi fera son chemin, clans le prolétariat de tous les pays en guerre, la résolution d'imposer, au moyen  d'une action internationale, une paix dans le sens du socialisme,  une paix qui ne soit pas fondée sur la haine, mais sur la fraternité,  non sur la violence, mais sur la liberté, et qui porte en soi la  certitude de durer.

Ainsi l'Internationale, en luttant et en réparant d'anciennes fautes,  ressuscitera-t~elle pendant la guerre mondiale. Ainsi devra-t-elle  ressusciter, mais en tant qu'Internationale nouvelle, accrue non seulement en force extérieure, mais en force révolutionnaire intérieure,  en clarté, en disposition à surmonter tous les dangers de l'absolutisme, de la diplomatie secrète et des complets capitalistes contre  a paix.  Prolétaires de tous les pays, unissez-vous! Guerre à la guerre! 


Salutations socialistes. 


Karl Liebknecht.  Berlin, décembre 1914.