Lettre à l'éditeur du Times, 5 mars 1851

De Archives militantes
Aller à la navigation Aller à la recherche


[Londres, le 5 mars 1851].


Monsieur,
Dans le numéro de ce jour de votre journal je lis une lettre de M. Louis Blanc à propos du Banquet des Egaux qui a eu lieu à Londres le 24 février, qui fait allusion à un certain toast envoyé à ce banquet par M. Blanqui, emprisonné à Belle-Ile-en-Mer. Permettez-moi quelques remarques au sujet de cette lettre.

Le jour du banquet, le nom de Blanqui figurait au mur de la salle, en grosses lettres, à côté de celui d'autres héros et martyrs de la démocratie. Au cours de la cérémonie, on porta un toast aux « martyrs de la calomnie » : Marat, Robespierre... et Blanqui ! Tous les toasts et les discours prononcés à cette occasion devaient êtres soumis préalablement, dès le 15 février, au Comité des « Organisateurs de cette belle et imposante manifestation ». Membre de ce Comité, M. Blanc doit nécessairement avoir approuvé au préalable ce toast à M. Blanqui. Comment M. Blanc pourrait-il par ailleurs voir en M. Blanqui un « martyr de la calomnie », s'il le désigne comme « un de ces êtres malheureux qui, dans leur impétuosité, tentent d'user de violence contre l'autorité et qui ― si c'était possible ― perdraient la meilleure des causes » ?

M. Blanc explique que le texte du toast n'émane pas des prisonniers de Belle-Ile, mais qu'il est l'œuvre du seul M. Blanqui. Il va de soi qu'il y a tout lieu de penser que M. Blanqui est bien l'auteur du toasts et de documents qui sont présentés sous sa signature. Pour ce qui est de ce toast, il a été, c'est bien connu en France, approuvé et publié par la Société des Amis de l'Egalité, qui englobe les prisonniers de Belle-Ile, partisans de Blanqui. Car celui-ci y compte, tout comme M. Barbès, protecteur de M. Louis Blanc, des amis parmi les prisonniers.

Quant à la « belle et imposante manifestation » et à la « réunion de plus de mille personnes appartenant à différentes nations », il ne faut pas oublier que ce spectacle touchant n'était, en ce qui concerne M. Blanc, pas autre chose qu'une manifestation « fraternelle » dirigée contre M. Ledru-Rollin. Il fallait se venger du fait qu'on l'eût exclu ― c'est M. Louis Blanc lui-même qui le déclara publiquement ― du Comité central de la Démocratie européenne de M. M. Ledru-Rollin, Mazzini, etc.

Mais pour ce qui est de l'autorité de M. Louis Blanc, il eût été plus avisé de ne pas effleurer ce thème, tant que cette autorité ne s'est pas remise des coups terribles que M. Proudhon lui a portés il y a quelque temps.

M. Louis Blanc voulait manifestement se prémunir contre l'attaque de M. Blanqui en célébrant sa qualité de banni et de proscrit. Mais les fils de Louis-Philippe ne sont-ils pas eux aussi des bannis ? Et M. L. Blanc a-t-il par hasard tempéré la violence de son attaque contre Proudhon qui, loin de vivre dans un exil confortable au 87 de Piccadilly et d'avoir un domicile propice à la traduction des Tristes d'Ovide, était prisonnier des griffes de la loi ?

M. Blanc paraît faire grief à M. Blanqui d'avoir publié son texte dans des « journaux contre-révolutionnaires ». Or M. Blanc sait bien que depuis mai 1850, il n'existe plus de presse révolutionnaire en France. Et puis, je vous en prie, M. Louis Blanc, vous qui vous adressez avec tant de politesse au rédacteur en chef du Times, depuis quand le Times est-il à vos yeux un journal démocratique, socialiste et révolutionnaire ?

Mais pour permettre à l'opinion publique de juger de ce document singulier, qui provoque tellement l'indignation de M. Louis Blanc et constitue de surcroît le sujet dont il est question dans toute la presse française, je vous en soumets la traduction intégrale en espérant qu'il ne manquera pas d'intéresser le public anglais.

Je reste, Monsieur votre très dévoué,
Veritas.