Lettre à l'éditeur du Sun, 14 juin 1850

De Archives militantes
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Londres, le 14 juin 1850[1].
64, Dean Street, Soho Square.


Monsieur,
Nous soussignés, réfugiés allemands demeurant à Londres, avons eu lieu depuis quelques temps d'être surpris de l'intérêt que nous portent non seulement la légation de Prusse mais aussi le gouvernement anglais. Attendu que nous voyons difficilement comment nous pourrions porter atteinte à ce que la loi sur les étrangers nomme « le maintien de la paix et de l'ordre dans ce pays », ce fait aurait bien peu retenu notre attention. Toutefois les journaux font si souvent état, ces temps derniers, de directives données au légat de Prusse pour qu'il obtienne l'éloignement des réfugiés les plus dangereux, nous sommes soumis d'autre part, depuis une semaine environ, à une surveillance si étroite de la part de la police anglaise que nous avons estimé devoir porter ce fait à la connaissance du public.

Il ne faut aucun doute que le gouvernement prussien s'efforce de faire appliquer contre nous la loi sur les étrangers. Dans quel but ? Parce que nous nous immisçons dans la politique anglaise ? Impossible de prouver une telle allégation. Pour quel motif alors ? Parce que le gouvernement prussien doit donner l'impression que le coup de feu tiré contre le roi à Berlin est l'œuvre d'un complot aux multiples ramifications dont il faut chercher le centre à Londres.

Examinons donc les faits. Le gouvernement prussien peut-il nier que l'auteur de l'attentat, Sefeloge, indépendamment du fait qu'on a affaire à un malade mental notoire, est membre du Treubund, société ultra-royaliste[2] ? Peut-il démentir le fait que celui-ci est inscrit sous le n° 133, 2e section berlinoise, sur les registres de cette société ? Peut-il nier que celui-ci ait reçu de cette société, il n'y a pas bien longtemps, une aide financière ? Peut-il nier que c'est un commandant ultra-royaliste, nommé Kunowski, employé au ministère royal de la Guerre, qui détenait ses papiers ?

Eu égard à ces faits, il est vraiment ridicule d'affirmer que le parti révolutionnaire est mêlé à cet attentat. Le parti révolutionnaire n'a pas intérêt à voir le prince de Prusse accéder rapidement au trône. Tel n'est pas le cas des ultras. Et pourtant c'est à l'opposition radicale que le gouvernement prussien fait payer les frais de l'attentat, comme le prouvent la nouvelle loi contre la liberté de la presse et les menées de la légation de Prusse à Londres.

En même temps nous pouvons déclarer qu'environ 15 jours avant l'attentat, des individus ― des agents prussiens, nous en sommes convaincus ― se présentèrent chez nous et tentèrent de nous compromettre dans une complot de régicides. Naturellement nous ne sommes pas tombés dans le piège.

Si le gouvernement britannique souhaite recueillir quelques renseignements sur nous, il nous trouvera toujours prêts à les lui fournir. Nous n'arrivons toutefois pas à comprendre ce qu'il escompte découvrir en nous faisant espionner.

La Sainte Alliance qui se reconstitue actuellement sous l'égide de la Russie ne serait que trop heureuse de réussir à faire mener à l'Angleterre, unique obstacle sur sa route, une politique intérieure réactionnaire. Quelle portée auraient encore les dispositions anti-russes de l'Angleterre, que faudrait-il penser des notes diplomatiques et des assurances données par le Parlement, si, pour tout commentaire, la loi sur les étrangers, qui n'a dû son existence qu'à la soif de vengeance de cette Sainte Alliance dont la Prusse est le noyau, était appliquée.

Nous espérons toutefois voir échouer les manœuvres des gouvernements de la Sainte Alliance pour abuser le gouvernement britannique à un tel point qu'il enjoigne au ministère de l'Intérieur de prendre des mesures qui porteraient sérieusement atteinte à la réputation dont l'Angleterre jouit depuis longtemps : d'être l'asile le plus sûr pour les réfugiés de tous partis et de tous pays.

Soyez assuré, Monsieur, de nos sentiments dévoués.

Charles Marx, Fred. Engels,
rédacteur de la Neue Rheinische Zeitung
de Cologne.

Aug. Willich,
Colonel dans l'armée révolutionnaire
de Bade.

  1. Cette lettre parut dans le Sun et dans le Northern Star du 15 juin 1850 sous le titre : « Les réfugiés prussiens ».
  2. Treubund [Ligue des fidèles] : ligue monarchiste et contre-révolutionnaire fondée en 1848 à Berlin.