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Lettre à l'éditeur du Globe, Juin 1850
| Auteur·e(s) | Karl Marx |
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| Écriture | juin 1850 |
[Londres, mi-juin 1850][1].
Monsieur,
Permettez-moi, par la voix de votre journal, d'attirer l'attention de l'opinion publique sur un fait qui, à n'en pas douter, regarde plus ou moins l'honneur de la nation britannique.
Vous savez qu'après la défaite du parti du mouvement, en 1849, les divers gouvernements du continent ont réussi à traquer les nombreux réfugiés politiques, obligeant tout particulièrement les Allemands, les Hongrois, les Italiens et les Polonais à changer sans cesse d'asile jusqu'à ce qu'ils trouvent ici, en Angleterre, à la fois une protection et la paix.
Mais il semble, malgré le résultat, que la haine que tel ou tel gouvernement du continent voue à ses ennemis politiques ne soit pas apaisée. Le gouvernement prussien est l'un d'entre eux. Après avoir réussi à concentrer en Angleterre la plupart des réfugiés prussiens, le gouvernement de Berlin s'efforce visiblement de les pousser, d'une manière ou d'une autre, à partir pour l'Amérique. Ces mêmes partis qui, chez eux, dans leurs journaux, (à preuve la Neue Rheinische Zeitung et L'Assemblée nationale[2]) présentent le gouvernement anglais comme une coalition de Jacobins ligués contre les conservateurs de l'Europe entière, se montrent très soucieux de la paix dans ce pays, ce qui ne laisse pas d'être fort suspect, en attirant l'attention du gouvernement britannique sur les réfugiés étrangers qu'ils accusent de s'immiscer dans la politique anglaise et d'avoir trempé dans la tentative d'assassinat du roi de Prusse.
J'ai l'honneur d'être au nombre de ceux qui, partout, où qu'ils soient allés, ont été en butte aux persécutions du gouvernement prussien. C'est en tant que rédacteur de la Rheinische Zeitung (de Cologne) en 1842 et de la Neue Rheinische Zeitung en 1848 et 1849, journaux qui furent tous deux suspendus par un acte d'arbitraire du gouvernement prussien, que je fus expulsé de France en 1845 et en 1849, de Belgique en 1848, sur demande expresse de la légation de Prusse ou à la suite de pressions exercées par elle ; et pendant mon séjour en Prusse en 1848 et 1849, on intenta contre moi une douzaine d'actions en justice environ qui toutes furent abandonnées après que la cour d'Assises m'eut acquitté deux fois.
De nombreuses mises en garde qui me sont parvenues récemment et qui prêtent au gouvernement anglais l'intention d'entreprendre une action contre moi, en se fondant sur de semblables accusations, confirment que, même dans ce pays, le gouvernement prussien ne m'a pas perdu de vue. Le fait que depuis plusieurs jours des individus soient postés juste devant ma porte pour noter toutes les entrées et sorties en est aussi une confirmation. La Neue Rheinische Zeitung enfin en a apporté la preuve lorsqu'elle a déclaré, il y a quelque temps, que j'avais fait un voyage en Allemagne et séjourné deux semaines à Berlin, alors que je peux prendre mes logeurs et d'autres Anglais à témoin que je n'ai pas quitté Londres un seul instant depuis que j'y suis arrivé l'année passée. Après l'attentat commis par Sefeloge, un malade mental, ce même journal ultra-royaliste met en relation mon prétendu voyage à Berlin et l'attentat en question ; et pourtant ce journal n'est-il pas le mieux placé pour savoir qui a partie liée dans cette affaire, si tant et qu'il y ait complicité, étant donné que Sefeloge est membre de la section 2 du Treubund, société ultra-royaliste et n'a jamais entretenu de relations qu'avec des officiers d'Etat-major employés au ministère de la Guerre à Berlin. Preuve supplémentaire : la présence ici à Londres d'agents provocateurs prussiens qui, quinze jours avant l'attentat de Sefeloge, vinrent rendre visible à quelques-uns de mes amis et à moi-même, essayèrent de nous convaincre de la nécessité d'un tel attentat et firent même une allusion au fait qu'il existait à Berlin un complot échafaudé dans ce but. Après s'être rendu compte qu'il est impossible de nous abuser, ils se sont mis à fréquenter assidûment les réunions chartistes, afin de faire naître dans l'opinion l'impression que les réfugiés étrangers prennent une part active au mouvement chartiste anglais.
Permettez-moi pour finir, Monsieur, de vous demander, à vous-même et, par votre canal, à l'opinion publique aussi, s'il serait souhaitable de voir le gouvernement anglais se laisser influencer et conduire à des actions qui pourraient porter plus ou moins atteinte à cette conviction universellement répandue que la loi anglaise protège également tous ceux qui foulent le sol anglais.
Veuillez agréer, etc.