Lettre à Viatcheslav Molotov, 1er décembre 1936

De Marxists-fr
Aller à la navigation Aller à la recherche



Cher Viatcheslav Mikhaïlovitch,

Je ne peux pas ne pas t'écrire les lignes qui suivent, bien que je sache que tu es très occupé et que ma requête personnelle est bien peu de chose en comparaison du Grand Œuvre. Et cependant, je dois écrire et je te prie instamment de lire cette lettre du début à la fin.

Ces derniers temps, j'ai vécu (je vis) dans les tourments. Au journal, on ne me donne rien à écrire, on m'empêche de remplir mes fonctions, même si extérieurement on reste correct avec moi. Mais l'atmosphère dans la rédaction, et bien d'autres signes montrent l'existence de fluides de suspicion à mon égard. Je n'ai pas eu le rendez-vous avec le cam. Egorov[1]. Les calomnies se multiplient. La Pravda a publié un texte sur l'Académie des Sciences dans lequel (entre les lignes) je suis accusé d’avoir soutenu les trotskystes, ou quelque chose dans ce genre. Après, la Pravda publie un autre article où apparaît la formule « les complices droitiers », qui, il y quelques années, « ont été chassés du gouvernement ». Après ça, la presse étrangère (j'ai lu le journal italien Giornale d'Italia et le journal anglais Manchester Guardian) publie l'information, selon laquelle je serais accusé de crimes graves, arrêté, etc. Après ça, dans ton propre discours au congrès apparaît la formule « les complices et les chantres des regénats droitiers », formule qui est ensuite largement reprise.

Après l'article dans la Pravda, etc., les gens vont naturellement me soupçonner d’être ce « complice et ce chantre », et je ne peux que m'insurger de tout mon être contre ceci. Dieu sait combien j'ai enduré déjà ! Je ne sais pas (car malgré toutes mes demandes, personne ne m'a informé) ce que les salauds et les couards de grand et de petit calibre ont raconté comme mensonges sur moi. Je te prie de bien me comprendre: je sais parfaitement que votre devoir de dirigeants est de démasquer, d'attraper et d’exterminer toute la vermine. Et chacun a le devoir de participer à cette tâche.

Mais ce que je ne peux pas comprendre, c'est que dans l'atmosphère de méfiance totale dans laquelle nous vivons, il y ait tellement de gens qui « passent de l'autre côté » en 24 heures. Je le sais d'expérience : les gens qui m'ont « balancé », ce sont les mêmes qui m’avaient donné la « carte du travailleur de choc n°l », et qui, dans une autre conjoncture, me crachaient dessus... Il y a une heure : « Hosanna ! ». Une heure plus lard : « Crucifie-le ! ».

Je te prie de comprendre encore une chose : la situation absolument insupportable dans laquelle je me trouve ne provient pas du fait que j'ai « peur » de quelques « conséquences disciplinaires » (même objectivement injustifiées) - la vie que je mène n'est pas une vie. Elle est due au fait que je ne supporte pas moralement les soupçons et les accusations. Imagine-toi l'état d'un homme qui aime de tout son être le Grand Projet dans lequel il s'est engagé, et soudain on accuse cet homme de détruire ce Grand Projet. C'est un tourment infernal - un châtiment moral permanent.

Je ne suis pas un rhinocéros. Vous savez tous combien j'aime les gens - mais aujourd'hui, j'ai peur des gens, comme un fou ; j'ai peur de chaque regard de travers, de chaque remarque inamicale. Et dîtes-moi, comment les gens pourraient-ils ne pas me regarder de travers, quand on balance à mon encontre pareilles accusations, mêmes camouflées !

C'est proprement diabolique de m’associer, de quelque côté que ce soit, avec des salauds, des oppresseurs, des assassins. Est-ce que vraiment, en réalité, il y aurait quelqu'un parmi vous, vous qui me connaissez depuis tant d'années, qui puisse avoir une telle pensée ? Je ne comprends plus sur quelle planète je vis, je ne comprends plus ce qui se passe. Il y a, sans doute, des gens qui veulent m'achever, me pousser au désespoir le plus total, à l'angoisse la plus noire, dans cet état où l'on devient indifférent à tout, où la compréhension des choses de ce monde s'obscurcit. Mais vous, ne pouvez-vous donc pas comprendre la réalité ?

Les gens qui se comportent mal envers moi (c'est une litote), du genre Gleb Krjijanovski[2], tentent assurément, sans doute à cause de leur origine non-prolétarienne, de se défouler sur moi.

Mais essayez de voir les choses dans leur globalité.

Vous savez que je travaillais chez Sergo[3] et à l'Académie. Est-ce que vous pouvez vraiment nier le fait que j'ai ma petite part dans l'entreprise de rassemblement de l'intelligentsia professionnelle autour de nos objectifs ? Pourquoi aurais-je fait tant d'efforts si je n'avais été, de toute mon âme, dévoué à la Cause (d'ailleurs, Piatakov[4] lui, a toujours saboté aussi bien la propagande technique que le travail scientifique - je viens seulement de m'en rendre compte). Vous me direz : « Tu as voulu jouer toi-même un rôle ». En ce cas, permettez-moi de vous donner deux arguments.

Premier exemple : Pavlov, Ivan Petrovitch[5]. A lui seul, il vaut des tas, multipliés au carré, d’intellectuels. Je l'ai vu en tête à tête, je l'ai tiré de notre côté, je lui ai inculqué le respect pour Staline. Je me souviens lui avoir longtemps expliqué, en toute sincérité, que c'est Staline lui-même qui dictait à Litvinov[6] notre politique étrangère (Pavlov était très enthousiaste en ce qui concerne notre politique étrangère, alors qu'il est critique vis-à-vis de la politique intérieure), je me souviens quel effet ma conversation a eu sur lui. Or tout ça, personne ne le savait. Et moi, je l’ai fait. Pourquoi ? C'est très simple: parce que j'aime corps, âme et esprit notre Cause commune, le Parti, Staline.

Deuxième exemple : Romain Rolland. Nous avons eu chez Gorki une discussion sincère, en tête à tête. Sur deux points : notre politique extérieure (l'alliance avec les gouvernements bourgeois) et le trotskysme. J’ose penser que j'ai ma petite part dans le fait que Romain Rolland ne se comporte pas comme André Gide. Alors, dites-moi, comment après tout ceci peut-on écrire des choses pareilles sur moi dans la Pravda ?

Sur l'attentat trotskyste contre moi à Paris (ou sur la préparation d'une autre saloperie analogue), j'ai déjà écrit dans ma lettre aux membres du BP. Pour finir, encore un point. Il y a un certain Talmud, un physicien, membre du Parti et en même temps exécuteur de certaines missions secrètes. Demandez-lui ce que je lui ai dit à mon retour de l'étranger. Je lui ai dit que notre pire ennemi - ce sont les trotskystes, il faut les attraper.

Viatcheslav Mikhaïlovitch ! Il m'est insupportable de devoir démontrer que je ne suis pas un ennemi, mais un ami. Mais je suis objectivement tombé dans une telle ornière que je ne peux m'empêcher de crier et de demander de l'attention, toujours plus d’attention. On peut toujours tout combiner : ici, on aura noté une blague politiquement douteuse ; là, on me reprochera de n'avoir pas fait preuve de suffisamment de vigilance, d'avoir laissé passer un salaud (et pourtant, je ne savais pas qu'un tel était un salaud) ; là encore, on aura mis à jour un cercle de fréquentation douteux. Sans parler, bien sûr, de l'année 28 - où j’ai commis un crime véritable, dont les retombées n'en finissent pas de me rattraper. Et puis il y a ces gens qui étaient plus ou moins proches de moi, et qui ont « évolué » Dieu sait comment. Avec tout ça, on peut assurément brosser un tableau. Et beaucoup s'y emploient. Et comment ! Même que (dans la Pravda) on a inventé ad hoc un nouveau terme : « un demi-Boukharine »...

De quoi suis-je coupable en réalité ?

1) De mon attitude en 1928-1929.

2) De mon absence de vigilance et de vision à long terme, peut-être de ma recherche vaine de gens talentueux, une recherche qui n’a pas toujours tenu compte des risques politiques que pouvaient présenter ces gens ; de la trop grande confiance que je porte aux individus en général. Mais, comme l'a montré l'expérience, ce genre de défauts est bien fréquent. Peut-être suis-je coupable de quelque autre chose du même ordre.

Mais je ne suis pas coupable de quelque proximité idéologique ou organisationnelle que ce soit avec les salauds, et je ne cesserai de rejeter, jusqu’à ce que les forces m'abandonnent, toute insinuation ou soupçon de complicité avec eux. Je ne cesserai de lutter contre les basses calomnies... ; les grands salauds ont été remplacés par leurs petits complices.

Je veux encore une fois t'assurer, Viatcheslav Mikhaïlovitch, et vous tous : quoi que vous fassiez de moi, sachez que je n'aurai jamais le moindre ressentiment, la moindre animosité envers la direction du Parti, car je comprends parfaitement toute la complexité de la situation.

Mais moi aussi, je suis un être humain. Au moment où s'annoncent de grands dénouements mondiaux, dites-moi, avez-vous pensé un instant à ce que peut ressentir un homme dont l'esprit et le cœur sont entièrement dévoués à notre cause, et qui est persécuté (de manière insidieuse) comme un ennemi ? Ne pense pas, je t'en prie, que j'en suis arrivé au point de m'accuser de complicité avec un renégat. J'espère que ce n'est pas à moi que tu as fait allusion. Mais le contexte est tel, que nombreux sont qui pourront penser le contraire.

Cela fait une semaine que je suis alité, je suis brisé physiquement et moralement. Ce n'est pas que j'ai pris froid, je dépéris car je ne peux ni dormir, ni manger. Je t'écris tout ceci non pas pour que tu me prennes en pitié, mais pour t'expliquer pourquoi je ne suis pas allé à la réunion de cellule du Parti de l'Académie, etc. En effet, je ne peux ni prendre la parole en public, ni tenter de démontrer en public que je ne suis pas un salaud.

Je ne pouvais jamais m'imaginer à quel point ma situation serait insupportable.

Salut.

Nicolaï Boukharine

Est-ce impossible de dissiper ce cauchemar ? Vous ne pouvez pas me dire ce qu'on a déversé comme calomnies sur moi, quelles sont vos suspicions, pour que je puisse au moins - plus calmement que dans une réunion de cellule - répondre à tout et déchirer cette toile d'araignée empoisonnée qui m'étouffe ?

  1. Il s’agit de N. P. Egorov, membre de la rédaction des Izvestia, qui avait fait une déposition dans laquelle il accusait N. Boukharine d’avoir gardé des contacts avec des « trotskystes ».
  2. G. Krjijanovski (1872-1959), membre du Parti bolchevique depuis 1903, membre du Comité central de 1924 à 1939. Dans les années 1930, vice-président du Gosplan et de l’Académie des Sciences
  3. Il s'agit de Sergo Ordjonikidze (1886-1937), membre du Comité central en 1921-1927, du Politburo depuis 1926. Un 1926-1930, président de la Commission centrale de contrôle. A partir de 1930, président du Conseil suprême de l'Économie nationale. A partir de 1932, commissaire du peuple à l'industrie lourde. L’un des principaux collaborateurs de Staline, il se démarqua progressivement de la politique répressive de Staline vis-à-vis des cadres de l'économie. Il se suicida (ou fut acculé au suicide) en février 1937, juste avant le Plenum du Comité central de février-mars 1937, qui marqua une étape décisive dans le développement de la Grande Terreur.
  4. L. G. Piatakov (1890-1937), l’un des six principaux dirigeants bolcheviques mentionnés par Lénine dans son « Testament » en 1923. Membre du Comité central de 1923 à 1927, Piatakov participa brièvement à l'opposition trotskyste. Après avoir fait son autocritique (1928), il fut réintégré au parti et au Comité central. Dans les années 1930, cet administrateur de premier plan dirigea la Banque d’État, puis fut Commissaire du peuple adjoint à l'industrie lourde, dirigé par S. Ordjonikidze. En 1936, il est arrêté et jugé au cours du second procès de Moscou (janvier 1937) comme l'un des prétendus organisateurs du « bloc trotskyste de réserve ». Condamné à mort et aussitôt exécuté.
  5. I. P. Pavlov (1849-1936), médecin et physiologiste russe qui se rendit célèbre par sa théorie du réflexe conditionné.
  6. M. Litvinov (1876-1951), membre du Comité central de 1934 à 1941. De 1930 à 1939, Commissaire du peuple aux Affaires étrangères. Sa marge d'autonomie dans la conduite de la politique extérieure de l’URSS diminua considérablement après l'échec de la politique de sécurité collective, à partir de 1935. Comme l’ont montré les protocoles du Politburo et l’agenda des visiteurs reçus dans le bureau de Staline, à partir de 1936 Staline intervint personnellement de plus en plus dans la mise en œuvre de la politique extérieure soviétique, aux dépens de son ministre des Affaires étrangères.