Lettre à Véra Zassoulitch, 17 mars 1894

De Archives militantes
Aller à la navigation Aller à la recherche



Berlin, 17 mars 1894

Chère Véra Ivanovna,

Il y a longtemps que je souhaitais vous écrire, mais je n’avais rien de particulier à dire. Ce n’est que quelques jours auparavant que j’ai reçu une lettre de mon camarade de Kiev. Il n’a pu obtenir les originaux (les proclamations dont je vous ai déjà parlé), ni m’en transmettre le contenu exact. La première proclamation s’adressait aux ouvriers et aux artisans, la seconde aux paysans – toutes deux ont été imprimées –, et la troisième, cynographiée, était destinée aux étudiants.

Concernant le contenu des deux premières, je vous cite textuellement la lettre de mon camarade :

« On y dépeignait la situation misérable des paysans, des ouvriers et des artisans, tant sur le plan économique que politique. Il y était affirmé que toutes les réformes prétendument entreprises par le gouvernement pour améliorer le sort des paysans et des ouvriers n’étaient rien d’autre que des concessions faites à une autre classe – la classe capitaliste –, laquelle, sous couvert de ces “réformes”, exploite et spolie davantage les classes inférieures. »

Quant à la troisième proclamation, adressée aux étudiants, voici ce qu’écrit mon camarade :

« La troisième proclamation exhortait les étudiants. Elle exprimait un profond regret quant à la corruption de leur caractère, de leurs idéaux et de leurs aspirations ; qu’ils aient emprunté une voie radicalement différente (en comparaison avec la génération précédente) ; qu’ils manquent totalement d’autonomie, devenus les laquais de la police ; qu’au lieu de réfléchir à secourir leurs frères souffrants, plongés dans la boue et l’ignorance, et qui, à tous égards, sont bien en retard sur les ouvriers européens, au lieu de s’atteler à cette tâche, ils ne se soucient que de leur apparence vestimentaire, de passer agréablement leur temps – en un mot, ils sombrent dans la débauche, etc., etc. En conclusion, le manifeste les exhorte à abandonner ce mode de vie, à modifier leur orientation, à étudier les causes profondes des malheurs populaires et à œuvrer à l’élévation et à l’éveil de ce peuple infortuné, car l’intelligentsia est la seule force capable de préparer le prolétariat à la lutte en lui indiquant la voie du salut. Ce n’est que lorsque les étudiants feront tout cela qu’ils seront dignes de leur vocation. »

À travers ces trois proclamations, on peut constater qu’en Russie (en l’occurrence à Kiev), il existe des personnes dont l’analyse est très juste, bien en avance sur les terroristes, et qui voient le salut de la Russie dans l’éveil de la conscience du peuple laborieux. Quant à la dernière phrase du manifeste – sur la « vocation de l’étudiant » –, selon moi, même un sceptique quant à l’instinct révolutionnaire des étudiants pourrait, au besoin de la cause[1] , souscrire à cette idée. Par ailleurs, mon camarade m’indique que les « livres » sont lus avec un grand succès.

J’aurais souhaité écrire à Pétrov pour qu’il m’envoie le n°4 du « Social-Démocrate » dissimulé dans la reliure d’un traité d’anatomie, mais j’ai préféré attendre la brochure de Georges [Plekhanov] contre Mikhaïïlovski et Consorts[2] . Quoi qu’il en soit, dans trois ou quatre mois, un de nos camarades se rendra en Bulgarie et pourra, au retour, se procurer un bon stock de brochures et de publications socialistesdémocrates révolutionnaires.

Cela fait près de deux semaines que je ne suis pas allé chez Liebknecht, mais j’ai appris par une tierce personne que Georges serait définitivement expulsé de France. Un Russe, à qui Liebknecht l’a confié, me l’a rapporté. Il envisagerait de partir en Amérique. J’ignore si vous êtes dans le même cas, mais je regretterais vivement de ne pas vous voir avant votre long voyage.

Je ne serai à Genève qu’à la fin juillet. Rien de notable ici. Demain, comme de coutume, huit rassemblements auront lieu dans différents quartiers de la ville à l’occasion du 18 mars[3] . Avec des étudiants socialistes allemands (actuellement en phase d’organisation ici – ils évitent de se montrer publiquement et ne rejoignent que des cercles secrets si nécessaire), j’irai déposer une couronne au cimetière des révolutionnaires, le Friedrichsheim.

Veuillez transmettre mes salutations les plus cordiales à Georgi Valentinovitch et à Rosalia Markovna[4] .

Je vous serre chaleureusement la main.

Votre R.

P.-S. Si Georgi Valentinovitch a un moment de libre, je lui demanderais de rédiger des notes explicatives pour l’ouvrage d’Engels Anti-Dühring . Qu’il les rédige pour l’original allemand, et une fois la traduction prête, nous les joindrons à la nôtre.

  1. En français dans le texte.
  2. Idem.
  3. Il s’agit de l’anniversaire de la révolution démocratique allemande de 1848, qui éclata le 18 mars à Berlin et força le roi de Prusse à proclamer une Constitution.
  4. Il s’agit de Rosalia Markovna Plekhanova (1856–1949), épouse de G. Plekhanov.