Lettre à Marie Engels, 9 décembre 1840

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Brême, les 6 et 9 décembre 1840.

Très humbles remerciements de Fr. Engels que Vous eûtes la très haute grâce de nommer Garde du Sceau, Très haute et très vénérée Damoiselle.

Le très humble signataire de ce billet, auquel Votre Haute Majesté a fait la grâce insigne et imméritée, de décerner l'Ordre du pain à cacheter, ne voudrait pas manquer de déposer aux pieds sublimes de Votre Très Haute Grâce avec l'assurance de sa très profonde soumission ses remerciements les plus dévoués.

Le même très humble serviteur n'a pu se retenir d'admirer la haute grâce que Votre Majesté fit à son très dévoué serviteur en lui remettant le billet signé de sa main sans le cacheter et au vu et au su de tous, si bien que tout un chacun a pu se convaincre de la haute grâce dont me comblait Votre Altesse pleine de mansuétude et se sagesse infinie.

Votre très dévoué Sujet se recommande enfin avec son plus profond respect au très gracieux souvenir de Votre Très Haute Majesté.

Fr. Engels.


Ta lettre m'est arrivée ouverte. Le misérable cachet avait sauté.


Brême, le 6 décembre 1840.

Chère Marie,

Pour adopter un autre ton que celui choisi pour la première page de cette lettre, je te dirai que je ne te sais absolument pas gré des mauvais cachets avec lesquels tu fermes tes lettres et qui sautent en cours de route. Je n'ai que faire du pain à cacheter dont tu me gratifies, que diable ! colle sur tes lettres un cachet qui en soit vraiment un, afin que toutes ces affaires ne se déballent pas dès Mayence ! Avant-hier ou hier, je ne sais plus bien, c'était l'anniversaire d'Anna, je l'ai fêté hier à Schwachhausen en buvant une tasse de café, qui m'a coûté six sous : voilà ce qu'on appelle l'amour fraternel, ne trouves-tu pas ? J'ai eu vingt ans il y a samedi huit jours et j'ai fêté mon anniversaire avec une rage de dents et une joue enflée qui m'a fait terriblement souffrir. Tu auras certainement appris que les cendres de Napoléon sont arrivées en France, oh là là ! quel scandale cela va faire ! Je voudrais bien être à Paris en ce moment, quelle affaire ! T'arrive-t-il de lire les journaux ? As-tu cru qu'on allait avoir la guerre ? Que penses-tu du ministère Guizot-Soult ? Chantes-tu aussi cette mauvais chanson : « Ils ne l'auront pas... », toi, qui, quand le temps le permet, peux apercevoir la frontière française de l'autre côté du Rhin ? Nous avons maintenant notre leçon d'escrime, j'en prends quatre par semaine et j'y vais de midi. Sur cette page, tu pourras me voir en train de tirer l'épée.


Le 8 décembre.

J'ai eu hier un travail fou et aujourd'hui c'est la même chose. Je vais maintenant terminer cette lettre pour toi et puis j'irai sans doute boire une tasse de café. D'accord, n'est-ce-pas, pour Noël tu me confectionnes un nouvel étui à cigares, mais il faut qu'il soir noir, rouge et or, car ce sont les seules couleurs que je puisse supporter :

Que l'emblème de la fraternité soit rouge comme l'amour

Que l'esprit qui nous embrasse soit pur comme l'or

Et pour que nous ne reculions jamais devant la mort

Que le ruban qui ceint notre poitrine soit noir.

Extrait d'un chant étudiant interdit. Quelques imbéciles d'ici ont fondé une société, ils se réunissent pour faire les discours et je dois un de ces jours être leur hôte et leur tenir nolens volens un discours. Malheur, ça donnera quelque chose de beau ! Je suis d'ailleurs capable de prêcher même sans avoir appris préalablement à le faire, et lorsqu'il s'agit de mentir, impossible de me faire taire, je suis intarissable. Si j'étais député à la Diète, je ne laisserais personne prendre la parole. Je viens de me faire faire mon portrait avec mes moustaches, et pour que tu voies la tête que j'ai, je te recopie ce portrait. Tu peux constater que j'étais en colère lorsque j'ai posé : mon cigare ne voulait pas s'allumer. Cela me donnait un air si intelligent que le peintre m'a conjuré de me faire peindre dans cet état. J'ai donc mis de côté tous mes mauvais cigares et à chaque séance de pose, je fumais l'une de ces saloperies. C'était le plus pénible de l'affaire.

Réjouis-toi de ne pas avoir à manipuler des caisses d'échantillons ! Sottise et absurdité de première ! Il te faut rester toute la journée dans le grenier où se fait l'emballage, la fenêtre grande ouverte, en plein froid, et emballer la toile, c'est le plus effroyable des travaux et en fin de compte on ne fait que des bêtises.

Ma chère sœur, je suis ton humble serviteur,

Friedrich.