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Lettre à Marie Engels, 4 août 1840
| Auteur·e(s) | Friedrich Engels |
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| Écriture | 4 août 1840 |
Brême, le 4 août 1840.
Ma chère Marie !
Laisse-moi te dire tout de suite que je n'accepterai plus à l'avenir de leçon de morale de ta part. Ne va pas t'imaginer, ma très chère petite sotte, que c'est parce que tu es maintenant en pension qu'il faut essayer d'être sage, et d'autre part si l'envie me prenait de recevoir des leçons de morale, le pasteur me donnerait une cargaison de livres bourrés de sages préceptes. Quoique tu dises, la bière n'en restera pas moins au comptoir jusqu'à ce qu'elle soit bue, et depuis que tu te mêles d'essayer de me dissuader de boire, notre festival de la bière s'est perfectionné car nous avons de la brune et de la blonde. Voilà ce qui arrive quand les impertinentes demoiselles de pensionnat se mêlent des affaires de messieurs leurs frères.
Je n'affranchirai donc pas mes lettres. Pour l'adresse, il suffit de mettre à Monsieur F. E., Brême. Mais je t'en prie, pas de « pasteur » sur l'adresse. Du 27 au 30 juillet nous avons fêté la Révolution de Juillet qui éclata il y a 10 ans à Paris. Nous, nous avons passé une soirée à la taverne de l'Hôtel de Ville et les autres au café que fréquente habituellement Richard Roth, lequel n'est pas encore de retour ! Nous avons bu là le meilleur Laubenheimer du monde et fumé des cigares — si tu les avais vus, tu aurais voulu apprendre à fumer rien que pour y goûter ! Je n'ai pas encore retrouvé mon étui à cigares. Un de mes amis vient de revenir : il était en Pinselfahnie et à Baltermoria et il a vu Mister Sippi (c'est-à-dire : la Pennsylvanie, Baltimore et le Mississippi). Il est originaire de Solingen et les habitants de cette ville sont les plus malheureux de la terre, car ils ne peuvent se défaire de leur accent. Il dit toujours : « en aité fait toujours bô-ô temps » et il prononce toujours Karoline « Kalinah ».
Ça va mal ! Je n'ai pour ainsi dire plus un sou en poche et je suis criblé de dettes : de dettes personnelles et de dettes chez mon marchand de tabac. Le bonhomme à qui j'ai récemment acheté des prunes de Sainte-Catherine pour vous les envoyer et que je n'ai pas payées, me harcèle. Puis il y a le relieur que je n'ai pas payé, les trois mois au bout desquels je devais payer mes cigares sont depuis longtemps écoulés et Strücker ne m'envoie pas son chèque et le pasteur est actuellement en voyage et ne peut pas me prêter d'argent... Mais il rentre demain, je mettrai alors six louis d'or dans mon porte-monnaie et lorsque dans un café j'aurai mangé une part de gâteau de trois sous, j'allongerai pour payer une double pistole sur le comptoir en disant : « Avez-vous la monnaie ? » Et alors on me répondra : « Malheureusement non ! », alors je retournerai toutes mes poches pour trouver mes trois sous puis sortirai, fier de mes deux pistoles. De retour au comptoir, je lancerai une pistole sur le bureau du plus jeune employé qui est rouquin et frisé : « Derkheim, débrouillez-vous pour me faire la monnaie ! » et alors le gamin sera ravi car il aura une bonne raison pour s'absenter pendant une demi-heure du comptoir et pour aller baguenauder, plaisir innocent qu'il goûte particulièrement. On manque, en effet, de petite monnaie à Brême, et on peut s'estimer extrêmement satisfait d'avoir en poche cinq thalers de petite monnaie.
Il y a quelques jours nous avons appris ici une histoire drôle : on avait fait passer dans le journal une annonce : « On cherche une cuisinière ! » Une fille robuste se présente au bureau du journal et dit : « Dites-donc, j'ai lu dans le journal qu'on cherchait une cuisinière. » — « Oui », répondit le commis. — « Que doit-elle savoir faire ? » — « Jouer du piano, danser, parler français, chanter, coudre et repriser, voilà tout ce qu'elle doit savoir faire ! » Mais, voyant tout le personnel du comptoir éclater de rire, elle dit : « Ah, vous voulez vous fiche de ma figure ! je ne me laisserai pas faire ! » et la voilà qui se précipite sur l'employé et veut lui flanquer une tournée ; on l'a, cela va de soi, reconduite en douceur à la porte. L'autre jour également le chef a mis un charretier à la porte ; on avait dit au gars d'exiger de l'or prussien et il refusait d'accepter des louis d'or au cours de 5 thalers 5/12. Nous étions en train de nous quereller avec lui lorsque le chef arriva : « Qu'est-ce qui se passe ici ? Sacrebleu ! » et il prit le gaillard au collet et le jeta à la rue. Le charretier réapparut aussitôt tout calmé et dit : « Je ne voulais pas faire d'histoires, j'accepte les louis d'or. »
Je n'ai pas pour l'instant d'autre enveloppe pour ma lettre que cette note de café-restaurant toute griffonnée, mais tu ne t'en formaliseras pas, toi, qui, comme chacun sait, es une vrai cafetière.
Farewell et écris vite
à ton frère Friedrich.