Lettre à Marie Engels, 28 août 1838

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Brême, le 28 août 1838.

Ma chère Marie,

Ta lettre vient seulement de me tomber sous les yeux, j'ai su aussitôt qu'elle était de toi, bien que ne connaissant pas d'ailleurs ton écriture. Car cette lettre, c'est tout ton portrait : écrite à toute allure, un délicieux fouillis des choses qu'on doit dire mais auxquelles tu n'attaches aucune espèce d'importance : comment vas-tu ? j'espère que la santé est bonne, la petite Emilie et la petite Adeline, des accidents, tout cela pêle-mêle. Il vient ici aussi de se produire un accident : un peintre — c'est le deuxième en huit jours — est tombé d'un échafaudage et a été tué sur le coup.

Que la petite Emilie et la petite Adeline s'en aillent, c'est très étonnant ; les Treviranus du moins en ont été très surpris, ils pensaient tous que c'était Karl qui était chargé de les élever.


Le 29 août.

Excellente votre intention d'aller à Xanten, et vous irez certainement si maman l'a promis à Tante et à Grand-mère. Mais faites en sorte que ce soit à l'époque des raisins, vous pourrez alors en manger tant que vous pourrez. Ici nous avons aussi des raisins dans notre jardin, mais ils ne sont pas encore mûrs, par contre nos pommes le sont, ce sont des pommes de paradis, bien meilleures que celles que donnait le grand pommier de la cour de l'oncle Caspar qui a été abattu.

Imagine-toi, chère Marie, que nous avons une mère-poule avec sept poussins d'à peine 8 jours, et quand nous n'avons rien à faire au comptoir, nous allons dans la cour attraper des mouches, des moucherons et des araignées que la mère vient nous prendre dans le creux de la main pour les donner à ses petits. Mais il y a parmi eux un poussin noir gros comme un canari qui mange les mouches dans notre main. Je parie qu'une pareille mère-poule et des poussins comme ça te raviraient. N'es-tu pas toi-même un poussin comme eux ? Il faut que tu dises à Maman que l'an prochain elle fasse couver une poule. Nous avons également des colombes. Il y en a chez les Treviranus et chez les Leupold : des Kotbecke et des Kröpper — qu'on appelle ici pigeons à cravate (parce qu'ils portent sur leur gorge un duvet auquel on donne le nom de « cravate »). Les Kotbecke surtout sont beaux. Nous les nourrissons tous les jours, Eberlein et moi. Mais ils ne mangent pas de vesces, car on n'en trouve pas ici, mais des petits pois ou de toutes petites faînes qui ne deviennent pas plus grosses que des pois.

Il faudrait que tu voies le marché bat son plein le matin, quels curieux costumes portent les paysannes. Les coiffes et les chapeaux de paille surtout valent la peine d'être vus. Si j'ai un jour tout le loisir d'observer une de ces femmes, j'essaierai alors d'en faire un croquis que je t'enverrai. Les jeunes filles portent au-dessus de leur chignon une toute petite coiffe rouge et les vieilles de grandes cornettes très ajustées qui leur descendent jusque sur le visage ou bien de grands bonnets de velours, avec sur le devant des fronces de dentelle noire. C'est tout à fait curieux à voir.

La fenêtre de ma chambre donne sur une ruelle et dans cette ruelle il y a des fantômes. Lorsque je veille tard le soir, disons vers les onze heures, j'entends un grand tapage dans la rue, les chats se mettent à miauler et les chiens à aboyer, les fantômes ricanent et se lamentent et ils frappent au volet de l'autre maison ; mais tout cela n'est que très naturel, car dans notre rue habite l'allumeur de réverbères et à onze heures du soir il a encore à faire dehors.

Je viens de remplir deux pages ; si je voulais t'imiter, je dirais à présent : « Te voilà certainement satisfaite : je t'ai écrit un tas de choses ; dans ma prochaine lettre je t'en raconterait autant ! » C'est ainsi que tu procèdes, tu me remplis deux pages d'une écriture très lâche et tu laisses les deux autres vides ; mais afin que tu voies que je ne t'imite pas et ne cherche pas à te rendre la pareille, je ais me torturer l'esprit pour t'écrire quatre pages d'une écriture très serrée.

Ce matin un barbier est venu, et Monsieur le pasteur voulait que je me fasse raser sous prétexte que j'ai un aspect repoussant. Mais je ne le ferai pas, car Papa m'a fit qu'il fallait laisser mon rasoir sous clef jusqu'à ce que j'en aie besoin, et il y a quinze jours aujourd'hui que Papa est parti : il n'est pas possible qu'en si peu de temps ma barbe ait tant poussé. Je ne me raserai que dans j'aurai une moustache noire comme du jais. Te souviens-tu que Maman disait à Papa de me donner un rasoir et que Papa a répondu que ce serait me pousser à mer raser et qu'à Manchester il m'a acheté lui-même ce qu'il fallait ; mais par principe, je ne m'en sers pas.

Je reviens à l'instant de la parade qui a lieu tous les jours sur l'esplanade de la cathédrale. C'est le lieu choisi par la grande armée hanséatique pour faire l'exercice : elle compte à peu près 40 soldats et 25 musiciens ainsi que de six à huit officiers, et, si j'excepte le tambour-major, ils ont à eux tout autant de moustache qu'un hussard prussien. La plupart n'en ont pas du tout, les autres n'en ont qu'un soupçon. La parade dure deux bonnes minutes. Les soldats arrivent, se forment en rangs, présentent les armes et repartent. Mais la musique est bonne (excellente, merveilleuse, magnifique, disent les gens de Brême). Hier on a amené un de ces soldats hanséatiques qui avait déserté : un juif, qui suivait les jours d'instruction religieuse du pasteur Treviranus et voulait se faire baptiser. Il a déserté, mais sans sortir de la ville et il a écrit une lettre au pasteur Treviranus en lui indiquant qu'il était à Brinkum, que c'était un de ses parents qui l'avait convaincu de se rendre là ; il demandait au pasteur de solliciter une commutation de peine, et c'est ce que le pasteur allait faire lorsque tout à coup hier on a arrêté ce garçon aux portes de Brême et découvert sa cachette. Il va sans doute recevoir une fameuse punition ou bien soixante coups, car ici les soldats reçoivent toujours des coups de trique.

Excepté quelques juifs protégés qui habitent dans les faubourgs, il n'y en a pas un seul à Brême : ils n'ont pas le droit de venir y habiter.

Il a plu à nouveau toute la journée d'aujourd'hui. Le seul jour où il n'ait absolument pas plu c'était il y a huit jours, sinon il a plu tours les jours bien que souvent légèrement. Dimanche il a fait très chaud et hier il faisait assez lourd, bien que le ciel ait été souvent couvert, mais aujourd'hui il fait un temps vraiment insupportable : il suffit de franchir le seuil de la porte pour être trempé jusqu'aux os. Quel temps avez-vous ? Je vais maintenant écrire à Maman. Etes-vous, vieilles sottes, réconciliées avec les Kampermann ?

Ton frère,

Friedrich.