| Catégorie | Modèle | Formulaire |
|---|---|---|
| Text | Text | Text |
| Author | Author | Author |
| Collection | Collection | Collection |
| Keywords | Keywords | Keywords |
| Subpage | Subpage | Subpage |
| Modèle | Formulaire |
|---|---|
| BrowseTexts | BrowseTexts |
| BrowseAuthors | BrowseAuthors |
| BrowseLetters | BrowseLetters |
Lettre à Marie Engels, 20 août 1840
| Auteur·e(s) | Friedrich Engels |
|---|---|
| Écriture | 20 août 1840 |
Brême, les 20 et 25 août 1840.
Ma très chère sœur !
Je viens de recevoir ta lettre et puisque je n'ai rien à faire, je vais te griffonner quelques lignes. Notre comptoir a reçu une amélioration notoire. Nous avions en effet jusqu'alors la très désagréable habitude de nous précipiter à notre bureau dès le repas fini, alors que nous nous sentions si peu envie de travailler ; pour remédier à ce funeste état de choses, nous avons accroché dans le grenier où se font les emballages deux très beaux hamacs dans lesquels nous nous balançons après le repas en fumant un cigare et où parfois nous piquons un petit roupillon. Je suis convaincu que tu trouveras cette installation très judicieuse. J'ai également reçu ce matin une lettre de Roth, il reviendra la semaine prochaine après une absence de quatre mois. Et voici pour ta gouverne personnelle : 1700 marks banco à 137% font 776 thalers 24 sous en louis d'or. J'ai fait deux fois le calcul, c'est juste.
Ci-dessus un dessin. Un vieux connaisseur en vins à qui on donne à goûter du vin aigrelet. La figure d'à côté représente le voyageur du commerce à qui il a acheté ce vin aigrelet. Permets que je te dessine également la coiffure des jeunes gens d'ici. Ils ont l'air de veaux.
Sacrebleu ! après avoir écrit ce qui précède je suis rentré à la maison, j'ai mangé et à mon retour au comptoir j'ai allumé un cigare avant de m'allonger dans le hamac. Mais il s'est aussitôt effondré sous moi et j'allais planter de nouveaux clous lorsque cet infâme Derkheim m'a appelé et maintenant je ne peux m'évader du comptoir !
Dieu soit loué ! J'ai quand même pu faire ma sieste ! J'ai quitté le comptoir avec des cigares et des allumettes et me suis commandé une bière, puis j'ai grimpé jusqu'à l'entrepôt supérieur, je me suis allongé et balancé avec une douceur extrême. Puis je me suis rendu à l'entrepôt intermédiaire et j'ai emballé deux caisses de platille en buvant une bière, en fumant et transpirant beaucoup. Car il fait si chaud aujourd'hui que malgré un rhume à peine guéri je vais aller me baigner dans la Weser. Il y a quelques jours, j'ai nagé, suivi en barque par quelqu'un, et j'ai fait quatre fois l'aller et retour sans m'arrêter, performance que peu de gens de Brême réussiraient à accomplir.
Sacrebleu ! J'ai deux raisons de jurer : la première, c'est qu'il pleut, la seconde, c'est que mon jeune et bien aimé chef ne veut pas quitter le comptoir et qu'il me faut encore une fois laisser mon cigare s'éteindre. Mais je me fais fort de le chasser. Sais-tu comment ? Je vais à la cuisine et crie à haute voix : « Christine, un tire-bouchon ! » Alors j'ouvre une bouteille de bière et m'en verse un verre. S'il a pour deux sous d'honneur, il doit se sentir obligé de prendre ses cliques et ses claques, car c'est lui dire à peu près : « File, Don Guillermo ! »
Ainsi donc, tu parles maintenant un excellent anglais ? Attends un peu de revenir à la maison et je t'apprendrai le danois ou l'espagnol afin que nous puissions nous entretenir dans une langue que personne d'autre ne comprenne. Danske Sprag fagre Sprag, y el Español es lengua muy hermosa.
A moins que tu ne préfères le portugais ? O portugues, he huma lengoa muito graçosa, e os Portugeses saõ naçaõ muito respeitavel.
Mais puisque tu n'en es pas encore là, je ne t'importunerai pas plus longtemps.
Ce croquis représente mon hamac avec moi dedans en train de fumer un cigare.
Je viens d'entendre dire qu'on a vendu 500 caisses de sucre soit 250000 livres, de quoi sucrer plus d'une tasse de café ! Qui sait si le sucre que tu mettras dans ta tasse ne viendra pas de la caisse que j'ai ouverte pour en contrôler le contenu ! Mais le sucre que vous consommez aux bords du Rhin est importé en totalité de Hollande, où on le fabrique à partir de lambeaux, pas de lambeaux de calicot, mais de lambeaux de canne à sucre.
Il y aura bientôt à Falkenberg, à trois heures d'ici, de grandes manœuvres auxquelles participeront des soldats de Brême, Hambourg, Lubeck et Oldenbourg, soit au total un régiment. Quel touchant spectacle que ces détachements, qui à eux trois n'ont pas autant de moustache que moi tout seul, quand je ne me suis pas rasé depuis trois jours ! on pourrait compter un à un les fils de leurs uniformes et ils n'ont pas de sabre, mais des Speckaal [anguilles]. Un Speckaal c'est d'ordinaire une anguille fumée, mais dans le jargon des soldats cela désigne le fourreau de cuir de la baïonnette qu'ils portent au lieu de sabre. Ces malheureux risqueraient en effet s'ils portaient la baïonnette au canon de s'érafler le portrait lorsqu'ils marchent à la queue leu leu, aussi ont-ils la prudence de la porter en bandoulière. Ce sont de misérables hères, de misérables Kaschoubes et Ledschakes.
Dieu m'est témoin que je suis à court d'idées
Et que je ne sais plus qu'écrire,
Mais pourtant, j'y mets mon point d'honneur,
Je voudrais remplir cette page, tant pis si c'est tiré par le cheveux !
Et puisqu'en vers on ne dit presque rien
Tout en étalant ce rien sur un grand nombre de lignes,
Je finirai cette lettre par de mauvais vers.
Mais je crains que Pégase ne se cabre
Et ne me fasse mordre la poussière.
Le soleil décline, tout autour de moi la terre s'assombrit :
Seules les flammes incendiaires du couchant
Percent à l'occident le rideau de nuages.
C'est un feu grave et sacré
Se consumant sur la tombe d'un jour
Qui a apporté mille joies chères à notre cœur.
Maintenant ce jour est mort et la nuit sombre
Où les étoiles scintillent
Etend doucement son manteau sur notre terre.
Tout est calme ; les oiseaux se blottissent dans leurs nids,
Les animaux se terrent dans les fourrés
Et les moustiques ont mis fin à leurs danses.
Les portes riantes de la vie se sont closes
Comme jadis au troisième jour de la Création
Alors que seul l'arbre était créé
Pour orner la terre, et que sur la verte terre
Nul animal encore ne paissait. Voilà ce que nous revivons.
Seuls les arbres murmurent dans leurs branches les légendes du vent ;
C'est l'esprit du Seigneur ; de son souffle puissant
Il envoie sur la terre ses chants pleins de vigueur
Et de ses ailes la tempête chasse au loin les nuages.
Ainsi passe éternellement le souffle de celui qui connait une éternelle jeunesse.
Moi en revanche je perds le souffle
Et les rimes me manquent.
Point final. Si tu comprends ces vers, c'est que tu est cultivée et que nous pouvons discuter ensemble. Adios.
Ton Friedrich.
P.S. Roth a fait sa réapparition avant-hier.