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Lettre à Marie Engels, 18 février 1841
| Auteur·e(s) | Friedrich Engels |
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| Écriture | 18 février 1841 |
Brême, le 18 février 1841.
Chère Marie,
Cette fois tu recevras une lettre qui pèse bon poids. Je voulais tout d'abord t'écrire sur du carton afin de te faire casquer des frais de port élevés, mais on ne m'a malheureusement pas trouvé de carton bien plat, me voilà donc contraint de t'écrire sur le papier le plus épais que j'aie pu trouver dans notre réserve à papier. Que tu ignores ce que c'est que « manier la rapière », cela prouve que ta culture laisse considérablement à désirer, mais que tu n'aies pas compris en voyant le dessin, cela témoigne d'une étroitesse d'esprit innée et on sent qu'il te manque non seulement la crème de la culture mais également le lait du bon sens : dans notre jargon, « manier la rapière » se dit pour « faire de l'escrime ». Je viens de m'acheter quelques fleurets et des gants, les seuls que je possède, car je n'ai que faire de gants de chevreau glacé.
Pour ce qui est du Stabat mater dolorosa, etc. il m'est venu une idée : vérifie donc si ce morceau n'a pas été composé par Pergolèse. Si oui, procure-moi, si possible, une copie de la partition, non pas la partition instrumentale mais la version chantée ; s'il est de Palestrina ou d'un autre, inutile de me l'envoyer. Après demain nous chantons le Saint Paul de Mendelssohn, le meilleur oratorio écrit depuis la mort de Haendel : tu le connais certainement. Je ne vais que rarement au théâtre, car celui d'ici est honteusement mauvais, je n'y vais que de temps à autre pour y voir une pièce nouvelle ou un opéra que je ne connais pas encore.
Depuis ma dernière lettre nous avons eu ici une magnifique inondation. Dans ma chambre, chez les Treviranus, l'eau montait à douze ou quatorze pouces de haut et j'ai dû me réfugier chez le vieux qui avec sa bonté habituelle m'a hébergé une quinzaine de jours. Mais c'est alors seulement que le cirque a vraiment commencé : il y avait un pied et demi d'eau devant la maison et afin qu'elle ne pénètre pas dans la cave par le soupirail, nous avons bouché le soupirail avec de la bouse de vache, mais l'eau malicieuse est passée de la cave du voisin dans la nôtre en traversant le mur et afin d'éviter à nos beaux tonneaux de rhum, aux pommes de terre et avant tout à la cave bien montée du vieux d'être noyés, il nous a fallu pomper quatre jours et quatre nuits de suite pendant lesquelles je n'ai pas cessé moi non plus de pomper. Wilhelm Leupold et moi, nous veillions d'ordinaire ensemble : nous prenions place sur le sofa derrière la table sur laquelle il y avait quelques bouteilles de vin, du pâté et un gros morceau, on bavardait et toutes les demi-heures on pompait l'eau. C'était très distrayant. Puis vers cinq heures du matin le vieux descendait et relayait l'un d'entre nous. Cette inondation a donné lieu à des scènes touchantes : dans une maison des abords de la ville, remplie d'eau jusqu'aux fenêtres du premier étage, les occupants virent tout à coup arriver à la nage une énorme quantité de rats qui pénétrèrent par les fenêtres et envahirent toute la maison. Dans cette maison il n'y avait par surcroît que des femmes qui avaient peur des rats et pas un seul homme, ces frêles créatures durent-elles, en dépit de leur peur, se décider à fondre sur cette horde sauvage avec des sabres et des bâtons. Dans une maison des bords de la Weser, les employés d'un comptoir étaient juste en train de prendre leur petit déjeuner lorsqu'ils virent arriver un énorme bloc de glace qui pointa son gros nez par la fenêtre, ce qui eut pour conséquence immédiate un copieux arrosage. Je voudrais aussi te raconter un fait nouveau : tu te souviens de ta lettre dans laquelle je t'avais parlé en termes sybillins d'un grand repas donné au Consulat royal de Saxe et au cours duquel on se communiqua de grands secrets ? Je suis maintenant en mesure de te dire que la personne en l'honneur de qui était donné ce grand festin était la dame souveraine des pensées, la donna amada mais que la vida, de mon chef en second, ce Wilhelm Leupold dont je viens de parler. C'est pendant l'inondation qu'il m'a fait part de ses fiançailles pour Pâques, et comptant sur ta discrétion je me permets de te communiquer cette nouvelle. Mais ne va surtout pas en faire l'objet de tes papotages, car il compte ne les annoncer publiquement qu'à Pâques. Tu vois combien je te fais confiance, car si tu venais à en parler, il suffirait de trois jours pour que la nouvelle se propage jusqu'à Brême, car il y a partout des femmes qui ont la langue trop longue, et alors tu m'aurais mis dans de beaux draps. La fiancée de Wilhelm Leupold s'appelle Thérèse Meyer, c'est la fille de Stock-Meyer, de Hambourg. Il s'appelle Stock-Meyer parce qu'il a une fabrique d'alpenstocks grâce à laquelle il gagne beaucoup d'argent. Elle porte, pas l'usine mais Thérèse, un spencer bleu et une robe claire, elle a dix-sept ans, elle est aussi mince que toi, à condition toutefois qu'entre-temps à Mannheim tu n'aies pas pris quelques kilos, et elle n'a même pas encore fait sa communion : n'est-ce pas une chose effroyable ?...
Aujourd'hui, je me suis rasé la moustache et j'ai enterré ce cadavre juvénile avec force lamentations. Je ressemble maintenant à une femme, c'est infamant et si j'avais su que sans moustache j'aurais une telle allure, je ne l'aurais certainement pas rasée. Je me tenais le rasoir à la main devant la glace et je venais de sabrer le côté droit lorsque le vieux est arrivé au comptoir, il ne put s'empêcher de rire lorsqu'il me vit avec cette demi-moustache, mais je vais la laisser repousser, car, dans cet état, je ne peux me montrer nulle part. J'étais le seul élève de l'Académie de Chant qui portât une moustache et je me suis toujours moqué des bourgeois qui ne manquaient jamais de s'étonner de ce que je puisse avoir l'audace de me présenter dans la bonne société sans m'être rasé. Mais il faut dire que ces moustaches plaisaient toujours beaucoup aux dames et aussi au vieux. Hier soir encore au concert il y avait autour de moi six freluquets en frac avec gants glacés : je me suis assis au milieu d'eux en vêtements de tous les jours et sans gants ; de toute la soirée ils n'ont pas cessé de faire des commentaires sur mon compte et sur ma lèvre supérieure si bien fournie en poils ; le plus beau de l'histoire c'est qu'il y a encore un trimestre personne d'ici ne me connaissait et que maintenant, du seul fait de ma moustache, tout le monde me connaît. Oh ! ces bourgeois !
Ton Friedrich.