Lettre à Ludwig Kugelmann, 18 avril 1871

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Le 18 avril 1871.

Mes chers amis,

Excusez mon silence. J'aurais dû répondre à vos aimables lettres, et à la vôtre en particulier, mon cher docteur, depuis longtemps ! Mais j'avoue que je n'ai pas eu l'énergie suffisante même pour écrire une lettre; le courage m'a fait défaut. Je ne puis supporter d'être tranquillement installée pendant que les plus courageux et les meilleurs sont massacrés sur l'ordre de Thiers, ce clown féroce qui, malgré ses hordes de spadassins bien exercés, n'arriverait jamais à bout des Parisiens insurgés sans la main secourable de ses alliés prussiens, qui semblent s'enorgueillir de leur rôle d'agents de police. Même la presse de Londres, qui s'est admirablement acquittée de son honorable mission en calomniant autant qu'il se pouvait les prolétaires de Paris, est maintenant obligée d'admettre qu'on n'a jamais lutté avec plus de bravoure ou d'audace pour défendre un principe.

J'ai reçu hier de ma sœur, ma chère Trautchen, une lettre qui nous a causé une vive inquiétude. Paul, vous le savez sans doute[1], était allé à Paris afin d'obtenir de la Commune des pleins pouvoirs pour organiser l'armée révolutionnaire à Bordeaux, et, il y a environ une semaine, il nous a écrit qu'il rentrait chez lui où nous imaginions qu'il était rendu sain et sauf. Et voilà qu'hier nous apprenons de Laura qu'elle ne sait pas ce qu'il est advenu de son mari depuis son départ. Si Paul lui a écrit, ses lettres ont manifestement été interceptées par le gouvernement de Versailles qui, en vue de cacher aux ruraux ou ruminants, comme on les appelle maintenant, les mesures prises par la Commune, empêche que journaux et lettres ne sortent de Paris. Pour comble de souci, le plus jeune enfant de Laura est gravement malade[2]. En recevant sa lettre mon premier mouvement a été de partir tout de suite pour Bordeaux et, (entre nous), je n'ai pas honte de vous avouer qu'en cas d'opposition de la part de mes parents, j'avais résolu de partir en cachette. Mais depuis, j'ai su que la ligne de chemin de fer d'Orléans avait été coupée, que Picard a mis le pays en état de siège, que personne ne peut voyager sans passeport, etc. Il ne me reste plus qu'à attendre de faire le voyage lent mais sûr par bateau à vapeur, selon le plan du Maure et de Staff[3]. Staff a planté sa tente à Londres depuis septembre. Je croyais vous en avoir informé depuis longtemps. Le Maure et lui font de longues promenades ensemble toutes les fois que la santé du Maure le permet. Sa toux va un peu mieux, mais il est très bilieux et son état général est loin d'être satisfaisant. Notre docteur vient le voir régulièrement. La situation actuelle affecte énormément notre cher Maure et c'est, sans aucun doute, une des causes essentielles de sa maladie.

Un grand nombre de nos amis sont dans la Commune. Certains d'entre eux ont déjà été victimes des bouchers de Versailles. Gustave Flourens a été effectivement assassiné. Il n'est pas tombé au combat, comme l'a relaté la presse, mais la maison dans laquelle il avait son quartier‑général ayant été signalée à des gendarmes par un mouchard, elle a été encerclée et on l'a massacré. Quand on songe qu'il y a un an seulement nous nous promenions avec lui à Hampstead en discutant de ce que l'on pouvait faire pour les prisonniers irlandais ! Les lettres de O'Donovan Rossa que je n'ai pas traduites, c'est Flourens qui les a traduites. Il me semble encore entendre sa voix lorsqu'il disait : Je vous le promets, le ferai tout pour O'D. Rossa. Il était prêt à donner sa vie pour libérer les Fenians.

J'ai été peinée à la lecture de votre lettre, mon cher docteur, de voir que vous imaginiez que j'étais partie en guerre contre vous. Croyez‑moi, mon cher ami, « ich grolle nicht[4] ». Je regrette que ma dernière lettre ait pu prêter à pareille interprétation. Mon excuse, c'est que le jour où je l'ai écrite, j'avais reçu de tristes nouvelles et me sentais en guerre contre le monde entier. J'embrasse bien fort Françoise.

Croyez‑moi, mes chers amis, très sincèrement vôtre.

Jenny Marx

  1. Voir la lettre de Marx à Kugelmann du 12 avril 1871.
  2. Laura avait eu un second fils peu après son arrivée à Bordeaux en septembre 1870. Il mourut le 26 juillet 1871.
  3. Friedrich Engels.
  4. En allemand dans le texte : Je ne garde pas rancune. Citation tirée d'une célèbre poésie de Heine dans le Livres des Chants.